La soirée était sereine. Quelques étoiles se montraient, pâles et
tremblantes, dans un ciel encore baigné des derniers feux du soleil
couchant. Les lilas en fleur embaumaient l'atmosphère. Caché dans les
branches roses d'un arbre de Judée, un rossignol faisait vibrer l'air
ému des notes pressées de sa cadence amoureuse. Accoudée sur la muraille
à hauteur d'appui d'une large terrasse qui dominait la ville, mère
Sainte-Elisabeth, l'oeil attaché sur le vaste horizon, causait avec
Férez.
--N'en doutez pas, disait la religieuse de ce ton grave et sacerdotal
qui lui était habituel, l'esprit du bien est demeuré vainqueur dans
cette grande âme. D'elle-même elle a formé la résolution forte et sage
de reprendre la direction de sa fortune, de retourner en Bretagne, et de
consacrer ses revenus à réaliser, en partie du moins, les projets que
nous osions à peine concevoir il y a six mois. Elle accepte, comme une
dernière expiation, les épreuves qui l'attendent dans des lieux si
pleins de son passé. Le mari de Claudine vient la chercher pour la
conduire à Kervaëns. Elle m'a fait promettre de la rejoindre, et je me
suis engagée pour vous aussi; vous nous devez vos conseils et votre
aide.
--Imprudente! dit Férez en secouant la tête d'un air d'improbation, on
voit bien que vous n'avez jamais connu les faiblesses du coeur. Vous
laissez cette femme à peine guérie s'exposer aux plus dangereux
souvenirs!
--Il n'est plus de dangers pour ma sainte fille, s'écria la religieuse.
Sa volonté est debout, sa pensée affranchie. Nous ne la verrons pas
tomber dans les tristes excès des coeurs faibles qui ne peuvent se sauver
de l'amour que par la haine, de l'enthousiasme que par le désespoir.
Elle a le respect calme du passé, parce qu'elle a la foi inébranlable de
l'avenir. Elle parle de son amour en poëte et de ses erreurs en
philosophe. Son âme a fait silencieusement le travail interne et
inaperçu du glacier des Alpes; elle a rejeté, par sa force propre et
sans secousse, sur ses bords, tous les éléments étrangers qui en
ternissaient la pureté naturelle.
Mère Sainte-Elisabeth parla encore longtemps de Nélida, sa préoccupation
constante et son plus cher souci. Férez ne l'interrompit plus. Tout à
coup, en reportant les yeux sur lui, elle s'aperçut qu'il était plongé
dans une profonde rêverie et ne paraissait plus entendre.
--À quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.
Il sourit doucement, et attachant sur elle un long regard mêlé de
reproche et d'amour: Vous êtes bien éloquente, Faustine, lui dit-il en
l'appelant pour la première fois par son nom de jeune fille, mais tenez!
ce rossignol, qui chante là-bas dans les jeunes rameaux, l'est plus que
vous encore, car, depuis un quart d'heure que je l'écoute, il m'enlève à
toutes les réalités présentes et m'emporte, sur les ailes de sa joyeuse
chanson, dans le monde des rêves et des souvenirs. Savez-vous où j'étais
tout à l'heure quand vous m'avez arraché à mon illusion? Vous
souvient-il d'un soir?... Il y a de cela dix ans passés... minuit avait
sonné; nous étions seuls dans votre chambre. Vêtue encore de votre habit
de fête, vous m'aviez fait appeler, studieuse enfant, pour me lire une
grave étude d'histoire. Par un caprice que je me gardai de combattre,
vous vouliez, disiez-vous, éprouver la force de vos yeux en lisant à la
clarté d'un rayon de lune, et vous aviez caché la lampe derrière le
paravent. Je m'appuyai sur le balcon de la fenêtre. Comme aujourd'hui,
les lilas fleurissaient dans le jardin de votre père, et la voûte du
ciel était jonchée d'étoiles; vous vous mites à lire, sérieuse et calme;
comme aujourd'hui, moi je n'écoutais pas. Je suivais d'un oeil ébloui le
mouvement accentué de vos lèvres de Muse, et je contemplais votre beau
bras nu qui soutenait votre front penché. Tout à coup, cédant à une
force irrésistible, je sentis mes genoux ployer, et je me trouvai, par
un mouvement involontaire, en adoration devant vous... Vous lisiez
toujours et ne me voyiez pas... Au bout de quelque temps, vos yeux
fatigués se détournèrent:--Je ne distingue plus rien, dites-vous en
fermant le cahier. Alors, m'apercevant à vos genoux, vous fîtes une
exclamation de surprise; je saisis votre main, la mienne était brûlante.
Que voulez-vous lire sur cette page morte? m'écriai-je. Faustine, lisez
dans mon coeur, lisez-y les secrets de la vie, les secrets de l'amour.
Votre regard s'attacha sur moi sans colère; je me tus pourtant,
épouvanté de ce que j'avais dit, de ce que vous alliez dire. Vous
demeuriez silencieuse. Au bout d'une minute, je vis, je crus voir une
larme mouiller votre paupière... Merci, balbutiai-je, et je m'enfuis
sans tourner la tête, craignant une parole qui me la reprit, cette
larme, la première, la seule que je vous aie vue verser. Ô Faustine,
Faustine, si vous m'aviez aimé!...
--Mais que me disiez-vous tout à l'heure? reprit Férez d'un ton
indifférent et d'une voix rassise. Madame de Kervaëns part pour la
Bretagne?
--Dès demain, répondit mère Sainte-Elisabeth en ramenant et croisant sur
sa poitrine son écharpe de laine. Mais le temps fraîchit, l'humidité se
fait sentir, rentrons... Et elle marcha de son pas royal vers la maison
ensevelie dans les ténèbres, en regardant la fenêtre haute où l'on
voyait brûler, derrière le rideau de mousseline, la lampe solitaire de
madame de Kervaëns.
Pendant cette conversation, Nélida achevait de donner des ordres pour
son prochain départ. Au moment où elle y songeait le moins, sa porte
s'ouvrit et elle vit entrer M. Bernard.
--Soyez le bienvenu, s'écria-t-elle en courant à lui; je vous attends,
vous me trouvez prête, mon dernier combat est livré, j'ai hâte de
partir.
Le visage pâle de M. Bernard, la profonde altération de ses traits,
épouvantèrent madame de Kervaëns.
--Juste Dieu! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il? Serait-il arrivé quelque
malheur? Claudine...
--Claudine va bien, dit M. Bernard en reconduisant Nélida jusqu'à son
fauteuil où il l'obligea de s'asseoir; mais rassemblez toutes vos
forces, madame, une nouvelle épreuve vous est réservée...
--Bonté divine! s'écria madame de Kervaëns en cachant son visage dans
ses deux mains. Encore!
--La main de Dieu s'appesantit sur celui que vous avez aimé, madame;
depuis un mois il est gravement atteint...
--Où est-il? conduisez-moi vers lui, hâtons-nous, dit Nélida qui jetait
avec égarement sur ses épaules son manteau de voyage...
--Madame, dit M. Bernard avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,
ma voiture est en bas, et je suis à vos ordres... Mais il est de mon
devoir de vous faire réfléchir à ce que vous allez faire... la route est
longue... d'après les détails qu'on me donne, il reste bien peu
d'espoir...
--Partons! dit Nélida.
--Il est douteux qu'il vous reconnaisse, reprit M. Bernard, et je dois
encore vous prévenir que vous trouverez à son chevet une étrangère...
--Quand tous les démons de l'enfer seraient auprès de lui, s'écria
Nélida, j'irais.
--Ne voulez-vous pas dire adieu à votre amie? dit M. Bernard.
--Ce courage-là, je ne l'ai pas, répondit Nélida en baissant la tête;
partons sans que personne nous voie. J'ignore où je vais, je ne sais ce
que je fais; je ne sais si c'est un devoir que j'accomplis ou une faute
que je commets encore... mais il n'est pas temps d'en délibérer,
partons.