XXVII

La soirée était sereine. Quelques étoiles se montraient, pâles et

tremblantes, dans un ciel encore baigné des derniers feux du soleil

couchant. Les lilas en fleur embaumaient l'atmosphère. Caché dans les

branches roses d'un arbre de Judée, un rossignol faisait vibrer l'air

ému des notes pressées de sa cadence amoureuse. Accoudée sur la muraille

à hauteur d'appui d'une large terrasse qui dominait la ville, mère

Sainte-Elisabeth, l'oeil attaché sur le vaste horizon, causait avec

Férez.

--N'en doutez pas, disait la religieuse de ce ton grave et sacerdotal

qui lui était habituel, l'esprit du bien est demeuré vainqueur dans

cette grande âme. D'elle-même elle a formé la résolution forte et sage

de reprendre la direction de sa fortune, de retourner en Bretagne, et de

consacrer ses revenus à réaliser, en partie du moins, les projets que

nous osions à peine concevoir il y a six mois. Elle accepte, comme une

dernière expiation, les épreuves qui l'attendent dans des lieux si

pleins de son passé. Le mari de Claudine vient la chercher pour la

conduire à Kervaëns. Elle m'a fait promettre de la rejoindre, et je me

suis engagée pour vous aussi; vous nous devez vos conseils et votre

aide.

--Imprudente! dit Férez en secouant la tête d'un air d'improbation, on

voit bien que vous n'avez jamais connu les faiblesses du coeur. Vous

laissez cette femme à peine guérie s'exposer aux plus dangereux

souvenirs!

--Il n'est plus de dangers pour ma sainte fille, s'écria la religieuse.

Sa volonté est debout, sa pensée affranchie. Nous ne la verrons pas

tomber dans les tristes excès des coeurs faibles qui ne peuvent se sauver

de l'amour que par la haine, de l'enthousiasme que par le désespoir.

Elle a le respect calme du passé, parce qu'elle a la foi inébranlable de

l'avenir. Elle parle de son amour en poëte et de ses erreurs en

philosophe. Son âme a fait silencieusement le travail interne et

inaperçu du glacier des Alpes; elle a rejeté, par sa force propre et

sans secousse, sur ses bords, tous les éléments étrangers qui en

ternissaient la pureté naturelle.

Mère Sainte-Elisabeth parla encore longtemps de Nélida, sa préoccupation

constante et son plus cher souci. Férez ne l'interrompit plus. Tout à

coup, en reportant les yeux sur lui, elle s'aperçut qu'il était plongé

dans une profonde rêverie et ne paraissait plus entendre.

--À quoi pensez-vous donc? lui dit-elle.

Il sourit doucement, et attachant sur elle un long regard mêlé de

reproche et d'amour: Vous êtes bien éloquente, Faustine, lui dit-il en

l'appelant pour la première fois par son nom de jeune fille, mais tenez!

ce rossignol, qui chante là-bas dans les jeunes rameaux, l'est plus que

vous encore, car, depuis un quart d'heure que je l'écoute, il m'enlève à

toutes les réalités présentes et m'emporte, sur les ailes de sa joyeuse

chanson, dans le monde des rêves et des souvenirs. Savez-vous où j'étais

tout à l'heure quand vous m'avez arraché à mon illusion? Vous

souvient-il d'un soir?... Il y a de cela dix ans passés... minuit avait

sonné; nous étions seuls dans votre chambre. Vêtue encore de votre habit

de fête, vous m'aviez fait appeler, studieuse enfant, pour me lire une

grave étude d'histoire. Par un caprice que je me gardai de combattre,

vous vouliez, disiez-vous, éprouver la force de vos yeux en lisant à la

clarté d'un rayon de lune, et vous aviez caché la lampe derrière le

paravent. Je m'appuyai sur le balcon de la fenêtre. Comme aujourd'hui,

les lilas fleurissaient dans le jardin de votre père, et la voûte du

ciel était jonchée d'étoiles; vous vous mites à lire, sérieuse et calme;

comme aujourd'hui, moi je n'écoutais pas. Je suivais d'un oeil ébloui le

mouvement accentué de vos lèvres de Muse, et je contemplais votre beau

bras nu qui soutenait votre front penché. Tout à coup, cédant à une

force irrésistible, je sentis mes genoux ployer, et je me trouvai, par

un mouvement involontaire, en adoration devant vous... Vous lisiez

toujours et ne me voyiez pas... Au bout de quelque temps, vos yeux

fatigués se détournèrent:--Je ne distingue plus rien, dites-vous en

fermant le cahier. Alors, m'apercevant à vos genoux, vous fîtes une

exclamation de surprise; je saisis votre main, la mienne était brûlante.

Que voulez-vous lire sur cette page morte? m'écriai-je. Faustine, lisez

dans mon coeur, lisez-y les secrets de la vie, les secrets de l'amour.

Votre regard s'attacha sur moi sans colère; je me tus pourtant,

épouvanté de ce que j'avais dit, de ce que vous alliez dire. Vous

demeuriez silencieuse. Au bout d'une minute, je vis, je crus voir une

larme mouiller votre paupière... Merci, balbutiai-je, et je m'enfuis

sans tourner la tête, craignant une parole qui me la reprit, cette

larme, la première, la seule que je vous aie vue verser. Ô Faustine,

Faustine, si vous m'aviez aimé!...

--Mais que me disiez-vous tout à l'heure? reprit Férez d'un ton

indifférent et d'une voix rassise. Madame de Kervaëns part pour la

Bretagne?

--Dès demain, répondit mère Sainte-Elisabeth en ramenant et croisant sur

sa poitrine son écharpe de laine. Mais le temps fraîchit, l'humidité se

fait sentir, rentrons... Et elle marcha de son pas royal vers la maison

ensevelie dans les ténèbres, en regardant la fenêtre haute où l'on

voyait brûler, derrière le rideau de mousseline, la lampe solitaire de

madame de Kervaëns.

Pendant cette conversation, Nélida achevait de donner des ordres pour

son prochain départ. Au moment où elle y songeait le moins, sa porte

s'ouvrit et elle vit entrer M. Bernard.

--Soyez le bienvenu, s'écria-t-elle en courant à lui; je vous attends,

vous me trouvez prête, mon dernier combat est livré, j'ai hâte de

partir.

Le visage pâle de M. Bernard, la profonde altération de ses traits,

épouvantèrent madame de Kervaëns.

--Juste Dieu! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il? Serait-il arrivé quelque

malheur? Claudine...

--Claudine va bien, dit M. Bernard en reconduisant Nélida jusqu'à son

fauteuil où il l'obligea de s'asseoir; mais rassemblez toutes vos

forces, madame, une nouvelle épreuve vous est réservée...

--Bonté divine! s'écria madame de Kervaëns en cachant son visage dans

ses deux mains. Encore!

--La main de Dieu s'appesantit sur celui que vous avez aimé, madame;

depuis un mois il est gravement atteint...

--Où est-il? conduisez-moi vers lui, hâtons-nous, dit Nélida qui jetait

avec égarement sur ses épaules son manteau de voyage...

--Madame, dit M. Bernard avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,

ma voiture est en bas, et je suis à vos ordres... Mais il est de mon

devoir de vous faire réfléchir à ce que vous allez faire... la route est

longue... d'après les détails qu'on me donne, il reste bien peu

d'espoir...

--Partons! dit Nélida.

--Il est douteux qu'il vous reconnaisse, reprit M. Bernard, et je dois

encore vous prévenir que vous trouverez à son chevet une étrangère...

--Quand tous les démons de l'enfer seraient auprès de lui, s'écria

Nélida, j'irais.

--Ne voulez-vous pas dire adieu à votre amie? dit M. Bernard.

--Ce courage-là, je ne l'ai pas, répondit Nélida en baissant la tête;

partons sans que personne nous voie. J'ignore où je vais, je ne sais ce

que je fais; je ne sais si c'est un devoir que j'accomplis ou une faute

que je commets encore... mais il n'est pas temps d'en délibérer,

partons.

Nélida; Hervé; Julien · 第 47 / 70 题