XXVIII

La marquise Zepponi, en venant trouver Guermann, avait obéi à l'élan

spontané de sa nature irréfléchie. Son vif penchant, irrité par

l'absence, avait pris les caractères d'une passion: passion italienne,

plus ardente que fière, qui ne se laissa ni décourager par le rude

accueil de Guermann, ni même contenir par des signes non équivoques de

son indifférence. Les hommes vaniteux ont un mépris souverain pour les

femmes faciles. Après les premiers jours d'explications et de querelles

qui l'avaient un peu ranimé en lui donnant l'occasion de parler de

madame de Kervaëns, Guermann était retombé dans son absorption; et,

comme les inquiétudes, les questions et les larmes d'Élisa l'irritaient,

non-seulement il ne se montra plus chez elle, mais encore il déserta

l'atelier où elle n'avait pas craint de venir le chercher, et se mit à

courir la campagne, passant des jours entiers, et quelquefois des nuits,

à errer par les chemins.

Ces singularités ne pouvaient demeurer inaperçues dans une aussi petite

ville que T... On les grossit, on les amplifia de telle façon, que

bientôt l'artiste exalté passa pour complétement fou. L'alarme gagna de

proche en proche, et l'intendant des concerts persuada à la

grande-duchesse qu'il serait fort dangereux pour elle et pour ses

enfants de continuer à loger dans l'intérieur du palais un homme

insensé, qui, d'une minute à l'autre, pouvait devenir furieux.

Avertie de ce qui se préparait, la marquise Zepponi loua une maison de

campagne aux portes de la ville. Elle dit à Guermann qu'il y allait de

son honneur de quitter le palais, puisqu'il avait à peu près renoncé à

son travail, et, par toutes sortes de petits artifices, elle obtint

qu'il viendrait s'établir pour quelques semaines en bon air et loin du

bruit avec elle.

Guermann parut d'abord se trouver bien de ce changement de lieu; son

humeur s'adoucit; il reçut d'un visage moins farouche les soins vraiment

touchants de la marquise. Cependant, sa maigreur de plus en plus

sensible, ses longs silences obstinés dont il sortait par d'étranges

éclats de rire, la perte totale du sommeil et de l'appétit donnaient au

médecin, qui l'observait attentivement, de sérieuses inquiétudes. Le

retour du printemps ne fit qu'aggraver le mal; la fièvre s'établit en

permanence; de fréquents accès de délire jetèrent l'épouvante dans le

coeur de la marquise. Son dévouement croissait avec le danger; elle

veillait jour et nuit au chevet de Guermann et supportait avec une

résignation qui ne lui était pas naturelle ses paroles amères. Autant

les femmes de plaisir sont, inintelligentes des douleurs morales, dont

elles ont horreur, autant elles sont d'instinct charitables et

compatissantes aux maux physiques.

Afin de mieux guider le médecin dans le traitement d'une maladie qui

présentait des caractères peu explicables, Élisa lui avait fait

connaître ce qu'elle savait de la vie passée de Guermann. Sa surprise

fut grande quand elle le vit subitement frappé de la pensée qu'une idée

fixe, un regret profond, pouvait avoir causé cet état de souffrance,

auquel la science ne trouvait pas de remède; il s'expliquait par la

préoccupation constante de Nélida beaucoup de choses qu'il n'avait pu

comprendre, et déclara sans détour à la marquise que la présence d'une

personne aussi chère pouvait encore, mais pouvait seule, peut-être,

amener une crise heureuse et sauver le malade. Élisa prit sans hésiter

la résolution, héroïque pour une femme jalouse, d'écrire à M. Bernard en

le conjurant d'amener sa rivale. Nous avons vu l'effet que produisit

cette lettre sur madame de Kervaëns. L'intervalle qui s'écoula entre le

jour où la marquise l'écrivit et le temps où la réponse pouvait arriver,

fut plein d'angoisses. Guermann, tombé dans un silence obstiné, ne

semblait même plus reconnaître ceux qui l'approchaient. On ne le

décidait que très difficilement à prendre quelques breuvages à peine

suffisants pour entretenir la vie en lui; l'épuisement faisait des

progrès rapides; Élisa lisait avec terreur dans les yeux du médecin,

qu'elle n'osait plus interroger, l'arrêt presque certain d'une mort

prochaine.

Un soir, plus lasse, plus abattue encore que de coutume, s'étant

éloignée un instant du malade assoupi, elle avait ouvert la fenêtre de

la chambre voisine, et respirait d'une poitrine embrasée la fraîche

brise des champs. Le silence était partout, au dedans et au dehors.

Pâle, échevelée, un grand châle jeté sur ses épaules nues, Élisa

regardait au hasard dans la campagne, lorsqu'un bruit lointain de roues

sur le chemin caillouteux la fit tressaillir. Le bruit se rapprochait;

bientôt elle aperçut, à travers les branches à peine feuillées des

acacias du jardin, une voiture s'arrêter à la petite porte verte. La

clef de fer tourna en grinçant dans la serrure; la porte s'ouvrit. Élisa

poussa un cri en voyant se dessiner dans l'ombre et s'avancer par

l'allée de rosiers qui menait droit au perron, la forme blanche de

madame de Kervaëns appuyée sur M. Bernard. Elle mit ses deux mains sur

son coeur qui battait avec une vitesse effrayante, et se précipita hors

de la chambre.

Quelle rencontre! et que le sort s'amuse à de sinistres jeux! Pour la

seconde fois, il mettait en présence ces deux femmes, destinées à

souffrir l'une par l'autre, l'une avec l'autre. Une première fois, dans

un splendide lieu de fête, elles s'étaient tendu une main frémissante de

jalousie; elles avaient échangé un regard de défi où brillait encore

toutes les présomptions de la jeunesse; aujourd'hui, à deux pas d'un

mourant, si pâles toutes deux qu'on les prendrait pour des fantômes,

leurs mains se cherchent dans une étreinte que le malheur a rendue

sincère, leurs yeux se rencontrent sans haine; aucune étincelle n'en

jaillis plus: une même terreur les glace, une même fatalité les brise.

Sans articuler une parole, Élisa entraîna madame de Kervaëns sur un banc

de pierre qui bordait l'allée; là, d'une voix entrecoupée, à travers un

déluge de larmes, elle lui apprit dans quel état était

Guermann.--Sauvez-le, sauvez-le! s'écriait-elle en attachant sur madame

de Kervaëns ses grands yeux égarés; vous seule, pouvez l'empêcher de

mourir!

Et la pauvre femme, humble et superstitieuse, incapable de contenir le

désordre de ses esprits, implorait le pardon de Nélida, faisait voeu

d'entrer au cloître, s'abandonnait enfin à tout l'excès de la passion

désespérée.

Habituée à maîtriser ses douleurs, madame de Kervaëns, en serrant

doucement les mains de la marquise, l'exhorta à plus de calme, puis, la

laissant au bras de M. Bernard, elle s'avança seule vers la maison.

Son instinct la conduisit tout droit à la chambre du malade. Les rideaux

soigneusement fermés n'y laissaient pénétrer qu'une faible lueur. Elle

arriva au lit de Guermann sans être aperçue. En jetant les yeux sur lui,

elle eut peine à le reconnaître, tant la souffrance avait altéré ses

traits. Ses cheveux, qu'il avait laissé croître depuis plusieurs mois,

tombaient en longues mèches noires sur ses joues amaigries dont ils

faisaient encore ressortir la pâleur livide; sa bouche était contractée,

l'harmonie de son beau visage détruite. Se penchant sur le lit de son

amant, en contenant les larmes qui la suffoquaient, Nélida attacha sur

ses yeux, perdus dans le vide, un regard où se concentra tout ce qu'elle

avait de volonté et d'amour; le malade tressaillit, fit un mouvement

brusque, et, se levant sur son séant, il regarda d'abord autour de lui,

puis sa vue s'arrêta longtemps sur madame de Kervaëns comme sur un objet

qu'il cherchait à reconnaître. Elle baissa les yeux et demeura immobile

pour lui donner le temps de rassembler ses esprits; ce moment fut une

éternité! Lorsqu'elle releva les yeux, elle rencontra ceux de son amant,

non plus hagards et vagues cette fois, mais fixés sur elle et éclairés

du rayon intérieur.

--Nélida! murmura Guermann. Un long silence suivit cette exclamation.

--Nélida! reprit-il avec un sourd gémissement. Elle voulut parler, la

crainte scella ses lèvres.

--Que vous êtes belle! dit Guermann. Et sa main fit un mouvement pour

chercher celle de madame de Kervaëns. Tout ce que le coeur de Guermann

avait encore d'amour, tout ce que l'âme de Nélida renfermait de pardon

fut échangé dans cette étreinte suprême.

Au bout de quelques minutes: Oh! oui, oui, tu es belle et tu es bonne,

murmura-t-il; je t'ai appelée, tu m'as entendu et tu viens... Oh! que je

t'aime!...--Et les larmes inondèrent son visage...--Mais il est trop

tard...

Nélida ne put se contenir davantage; elle se jeta dans les bras de

Guermann, et recueillit d'une lèvre d'amante ses pleurs amers.

En ce moment, le docteur et Ewald, qui ne passaient pas un seul jour

sans venir voir Guermann, entraient dans la chambre. Au bruit que fit la

porte, Nélida s'arracha des bras de son amant qui la serrait avec une

force convulsive.

Il jeta sur ceux qui entraient un regard sombre:

--Qu'on me laisse seul, s'écria-t-il d'une voix redevenue tout à coup

impérieuse et vibrante. Je veux mourir en paix. Qu'on me laisse mon

dernier rêve!

On les laissa.

--Nélida, reprit Guermann avec un accent déchirant, n'est-ce pas, tu

pardonnes tout?

--Qu'ai-je à pardonner? dit-elle en essuyant de sa main tremblante la

sueur froide qui mouillait le front de Guermann. Oubliez le passé.

Vivez...

--Pourquoi vivre? la vie est amère, dit-il.

--Vivez pour vos travaux, pour votre honneur, pour votre gloire...

--Ah! vous ne m'aimez plus, dit-il en l'interrompant avec un douloureux

sourire... Vous ne me dites pas de vivre pour notre amour...--Puis après

un moment de silence: Il était si beau, si pur, si profond et si grand,

ton amour! Du jour où j'ai pu te quitter, j'ai quitté, pour ne plus les

retrouver jamais, ma vertu, mon repos, mon bonheur, mon génie.

--Vous retrouverez tout, dit Nélida.

--J'ai tout retrouvé, puisque te voilà près de moi, dit-il en la

regardant comme en extase. Ta main, en passant sur mon front, en enlève

les sombres pensées. Ton haleine purifie l'air que je respire, et qui

tout à l'heure encore, brûlait ma poitrine. Tes paroles sont une mélodie

ineffable à mon oreille...

Il retomba défaillant sous l'émotion trop vive... ses yeux se fermèrent.

Madame de Kervaëns crut qu'il rendait le dernier soupir. À ses cris, le

médecin, resté dans la chambre voisine, entra précipitamment.

Après avoir tâté le pouls de Guermann, il fit signe à M. Bernard qui

l'avait suivi, d'emmener Nélida.

Guermann vécut deux jours encore, mais sans recouvrer l'usage de ses

sens. Son agonie fut douce et tranquille. Il ne parut plus souffrir.

Il est permis d'espérer que cette dernière étreinte d'une main

magnétique, que ce dernier regard d'un amour souverain, furent pour

cette âme haletante un gage de la paix éternelle. Nélida put croire que,

du moins à l'heure de la mort, elle avait été pour son amant ce qu'elle

aurait voulu être dans sa vie: la prière exaucée, la faute pardonnée, la

Béatrix qui montre les cieux ouverts.

* * * * *

Que devint Nélida? Si le lecteur s'intéresse à cette femme courageuse

assez pour désirer connaître le lendemain de ses jours d'épreuve; s'il

veut apprendre quelle maturité peut succéder à une telle jeunesse, quel

soir à un tel matin; s'il demande quel est le port où se reposent

ici-bas les âmes ainsi faites, nous le lui dirons peut-être en son lieu;

mais ne doit-il pas déjà le pressentir?

Chez les femmes les plus hautement douées, le coeur, dans ses élans

rapides, dépasse de si loin la pensée, qu'à lui seul il agite, soumet,

bouleverse et entraîne au hasard toute la première moitié de

l'existence. La pensée, plus lente en sa marche, grandit, d'abord

inaperçue, au sein des orages; mais peu à peu elle s'élève au-dessus

d'eux, les connaît, les juge, les condamne ou les absout; elle devient

souveraine. Le combat fut long et cruel pour Nélida, et quand elle entra

en possession des forces que la nature lui avait données, elle se trouva

en présence d'ennemis extérieurs aussi formidables que l'avait été son

amour. La lutte recommença sous d'autres aspects et dans une autre

arène. Quelles en furent l'issue et la récompense? Il n'est que trop

facile de le deviner.

N'appartenons-nous pas à un temps où rien ne s'accomplit, où nul

n'achève aucune tâche? Les hommes et les choses ne semblent-ils pas

frappés aujourd'hui de je ne sais quel ironique anathème? Ne voyons-nous

pas autour de nous tout enthousiasme égaré, toute force dispersée, toute

volonté engloutie dans la sombre tourmente de nos incertitudes?

Seulement quelques-uns, et Nélida est de ce nombre, répètent malgré

tout, sans jamais se lasser, au plus fort des ténèbres extérieures, la

sainte parole du psalmiste, espoir désespéré des nobles coeurs: _Quoi

qu'il en soit, Dieu est bon_.

Nélida; Hervé; Julien · 第 48 / 70 题