...--Et pourquoi voulez-vous que je m'irrite de ce qui se fait, se dit
et se pense, là où je ne me soucie pas d'être? dit Ewald à Guermann dans
une discussion souvent renouvelée depuis la soirée de la taverne. Que
m'importe à moi, je vous prie, cette espèce de prison dorée que vous
appelez le monde, quand je possède de droit divin la création tout
entière, avec tout ce qu'elle renferme de visible à mon oeil et
d'appréciable à mon intelligence?
--Mais comment, disait Guermann, vous dont l'âme est généreuse et forte,
n'êtes-vous pas possédé du désir de châtier l'orgueil de ces privilégiés
du siècle, et de _réhabiliter_ en votre personne (c'était le grand mot
saint-simonien qui revenait toujours à sa bouche) une classe d'hommes
nobles et opprimés?...
--Encore une fois qu'y gagneraient-ils, mon cher Guermann? Vous me
trouvez trop modeste; ne serait-ce pas, au contraire, que mon orgueil
est plus grand que le vôtre? car il ne daigne point envier des biens qui
ne sont point enviables. Vous me croyez sans ambition? J'en ai une,
jamais assouvie, mais aussi jamais découragée: celle de me rapprocher de
plus en plus, dans mon art, de l'idéal divin.
--Admettons que vous fassiez sagement de ne pas vouloir pénétrer dans
une société qui ne vous accueillerait qu'avec condescendance, reprenait
Guermann; comment est-il possible que vous, vous, d'organisation exquise
s'il en fût, délicat et sensible comme une femme, vous puissiez
supporter chaque jour...
--Ah! nous y voilà, interrompit Ewald en riant... les joies grossières
de la taverne, le contact peu velouté de mes rudes amis, n'est-il pas
vrai? Que voulez-vous, Guermann! Quand j'ai passé tout le jour dans un
sérieux travail, en entretiens graves avec la Muse, j'ai besoin de
reposer mes nerfs, de retremper mes esprits fatigués aux libres flots de
la vie matérielle. La taverne est une réaction nécessaire qui rétablit
l'équilibre dans tout mon être. J'y apporte, je ne vous le cache pas, le
sentiment d'une supériorité qui flatte suffisamment mon secret orgueil.
Ce qu'il y a encore en moi de vanités, de jalousies, de chagrins
peut-être, j'en bourre ma pipe, et je vois peu à peu mes soucis
s'élever, tourbillonner et s'évaporer dans l'air en spirales joyeuses...
comme ceci, tenez! Et il aspirait une énorme bouffée de tabac, qu'il
laissait s'échapper lentement et à longs intervalles de ses belles
lèvres roses, en lui faisant décrire toutes sortes d'arabesques
fantastiques.
--Vous êtes un sage, dit Guermann en soupirant.
--En tous cas, je ne suis pas allé chercher ma sagesse bien loin, reprit
Ewald; il ne m'a pas fallu passer les mers; je n'ai consulté ni le
sphinx d'Égypte, ni les échos du Parthénon, ni les ruines du Colysée. Je
n'ai médité ni Bouddha, ni Confucius, ni Pythagore. Toute ma science et
toute ma doctrine sont résumées dans un seul axiome, gravé là sur le
couvercle de ma tête de pipe...
Et il fit lire à Guermann, qui ne put s'empêcher de sourire, cette
devise italienne:
Fumo di gloria non vale fumo di pipa.
Guermann écoutait ces discours, et d'autres analogues, avec des
sentiments très-complexes. Tantôt il rendait justice à la droite raison,
à la philosophie simple et forte de son jeune ami; tantôt, au contraire,
il prenait en pitié cette commune sagesse, et se sentait presque du
dédain pour une résignation si vulgaire. Sur ces entrefaites, le
grand-duc revint. Mais Guermann ne le trouva pas à T... ce qu'il avait
été à Milan. Soit qu'en Italie le souverain se fût laissé entraîner plus
qu'il n'était dans sa nature par cette facilité de moeurs et cet
enthousiasme du beau qui établissent, dans la patrie du Raphaël et de
Léon X, une sorte de niveau entre le grand seigneur et l'artiste; soit
que les intrigues de ses courtisans et les préventions de la
grande-duchesse eussent influé sur son esprit; toujours est-il qu'il se
montra poli, rien au delà, et qu'après une visite officielle à l'atelier
et une invitation à dîner avec des subalternes, il ne donna plus à
Guermann signe de vie.
Quel contraste, pour l'artiste orgueilleux et avide d'émotions, entre la
vie animée de Milan et cette existence monotone, en présence d'un
travail lent, hérissé de difficultés, et dont les résultats lui
apparaissent à lui-même comme fort douteux! La solitude n'est bonne
qu'aux forts. Guermann n'était hanté dans la sienne que par des esprits
malfaisants. La présence d'Ewald, dont il avait ressenti un soulagement
passager, commençait à lui devenir importune. Les conseils qu'il avait
été forcé d'accepter, les rapports d'infériorité où il se sentait
vis-à-vis d'un homme plus jeune que lui et qui ne se considérait encore
lui-même que comme un élève, le rejetaient si loin de cette souveraineté
artistique dont il avait cru s'emparer d'emblée, que plusieurs fois il
se demanda avec angoisse s'il ne s'était pas forgé des chimères, en se
croyant appelé à un grand avenir, et s'il n'eût pas mieux fait... Ici
mille projets plus inexécutables les uns que les autres harcelaient son
esprit. D'affreux cauchemars le tenaient haletant durant des nuits
entières; ses nerfs étaient devenus à tels point irritables, que le
travail matériel même lui coûtait des efforts pénibles. Confus de ses
délais, il avait fait construire au Musée un vaste échafaudage, et par
deux fois déjà il y était allé, résolu à commencer enfin cette fresque
redoutable, par deux fois son courage avait failli; après avoir parcouru
en tous sens les échelles et les planches, il était revenu chez lui
désespéré. Sa constitution, naguère si robuste, s'affaiblissait de plus
en plus; bientôt il en arriva à une sorte d'effroi puéril à la vue d'un
visage humain, car il croyait surprendre dans tous les yeux le reproche
ou la moquerie, et il défendit brusquement à Ewald la porte de son
atelier. Celui-ci obéit avec tristesse, et alors Guermann, incapable de
tenir un pinceau, incapable de soulever le poids intérieur qui
l'étouffait, demeura des jours entiers la tête appuyée dans ses mains,
pleurant des larmes amères. Dans l'état de prostration où il s'était
laissé tomber, le souvenir de madame de Kervaëns reprit sur lui un
empire absolu. Un remords superstitieux s'empara de son coeur; il crut
voir, dans les doutes de son esprit et dans les défaillances de son
talent, la punition de ses torts; et, comme les déterminations les plus
promptes et les partis les plus extrêmes avaient toujours eu pour lui un
attrait irrésistible, deux mois, jour pour jour, après avoir quitté
Milan, Guermann écrivait à Nélida la lettre qu'on va lire, lettre où ne
se trahissait que trop l'incohérence de ses pensées:
«Nélida! Nélida! Ah! laisse-moi le répéter cent fois, mille fois, ce nom
sacré! Il m'oppresse, il me brûle, il me déchire aujourd'hui: mais, si
tu le veux, il exercera encore sur moi la force magique des anciens
jours.
«Viens, ô viens! ne perds pas une heure, pas une minute. Viens dans mes
bras lassés d'étreindre ton fantôme, viens contre ma poitrine qui ne
peut plus contenir ses gémissements!
«Ô Nélida! quels mystères de grandeur et d'amour je te révélerai encore!
Ma pensée est si forte qu'elle m'écrase; je ne puis la porter seul. Il y
a en moi tout un monde qui veut sortir du chaos; c'est ton regard, je le
sens, qui doit séparer la lumière des ténèbres.
«Je ne puis voler vers toi, l'honneur m'enchaîne ici. Je t'attends, et
je me meurs d'impatience et d'amour!...»
Cette lettre ne parvint jamais à son adresse. Nélida avait quitté
l'Italie. Personne ne savait ce qu'elle était devenue. Trois semaines se
passèrent, trois semaines pendant lesquelles Guermann vécut dans une
fixité d'idées effrayante. À chaque roulement de voiture dans les cours
du palais, à chaque bruit de pas sur l'escalier, il s'éveillait comme en
sursaut, bondissait sur sa chaise, courait à la porte ou à la fenêtre.
Puis il venait reprendre sa place et le cercle mille fois parcouru de
ses sombres pensées.
Un matin, il se levait à peine, et, par une de ces inconséquences
fréquentes qui caractérisaient son inexplicable nature, il s'était jeté
à genoux et demandait au ciel avec ardeur le prompt retour de Nélida
(car il sentait la vie se consumer en lui, et il avait peur), lorsqu'un
valet de place entra en grande hâte, apportant la nouvelle qu'une jeune,
dame venait de descendre à l'hôtel de _l'Empereur_ et voulait le voir
tout de suite.
--Nélida! s'écria Guermann; et il se précipita hors de la chambre d'une
telle vitesse, que le valet n'essaya pas même de le suivre et se mit à
causer avec la servante occupée à laver les escaliers, lui contant son
message significatif, et lui dépeignant avec complaisance les beaux
équipages de la belle dame arrivée d'Italie et le superbe appartement du
rez-de-chaussée qu'elle avait retenu pour six mois tout de suite.
En un clin d'oeil Guermann fut à l'hôtel de l'Empereur. Un domestique
l'avait vu venir de loin; il était attendu, car, au moment où la porte
de l'appartement s'ouvrit, deux bras de femme se jetèrent autour de son
cou et deux lèvres ardentes brûlèrent sa joue. Guermann se laissa tomber
à terre, défaillant sous l'éclair sinistre qu'avait lancé sur lui l'oeil
noir et embrasé d'Élisa Zepponi.