--Combien je vous suis reconnaissant, madame, dit Guermann à Claudine la
première fois qu'ils se trouvèrent seuls, de tout le bien que vous
faites à madame de Kervaëns. Votre arrivée ici est un coup du ciel. La
présence d'un tiers était devenue indispensable entre Nélida et moi, et
personne autre que vous n'eût été agréé par elle. Laissez-moi vous le
dire sans fatuité aucune, vous avez pu d'ailleurs vous en apercevoir
aisément, madame de Kervaëns se consume dans une préoccupation unique;
son amour trop exclusif la dévore. Ses anciennes plaies aussi se sont
rouvertes dans les constantes réflexions de cette solitude que rien ne
vient jamais distraire; mes mains sont trop rudes pour panser de telles
blessures. Je ne sais quel malentendu s'est glissé entre nous; il menace
chaque jour de s'accroître; et, à vous dire ma pensée sans détour, je
crois qu'une absence, une séparation, si courte qu'elle soit est
aujourd'hui nécessaire pour rétablir entre nous la confiance et la
liberté d'esprit qui ont disparu sans qu'il y ait, j'en ai la
conviction, de la faute de personne. Si vous pouvez décider madame de
Kervaëns à faire avec vous un petit voyage, à changer le cours de ses
idées, il est certain qu'elle s'en trouverait bien, et que nous ferions
cesser ainsi, sans secousse et sans explication pénible, un état de
choses aussi fâcheux pour elle que pour moi.
Claudine trouva Guermann fort raisonnable, et s'en réjouit. Elle ne
savait pas que la raison, quand elle intervient si tard dans les
positions extrêmes, ne sert point à guérir le mal, mais seulement à en
sonder toute la profondeur. Madame de Kervaëns consentit assez
facilement à faire une excursion à Florence; Guermann promit de la
rejoindre aussitôt qu'il aurait terminé un portrait commencé depuis
quelque temps. Les deux amies se mirent en route dans la voiture de
Claudine. L'artiste les accompagna jusqu'au premier relais, et, il faut
bien le dire, il éprouva une sensation de bien-être inaccoutumé en
rentrant seul à Milan, en se voyant libre, soustrait, du moins pour
quelques jours, au plus irritant des spectacles: celui d'une douleur
profonde que l'on a causé par sa faute et qui ne veut ni se plaindre ni
se consoler.
Depuis quelques jours, il était mécontent; le portrait de la marquise
Zepponi _ne venait pas bien_. Il attribuait la non-réussite de son
travail, cette espèce d'_empêchement_ de son pinceau, à l'atmosphère
pesante qu'il respirait chez lui et à la préoccupation où le jetait,
quoi qu'il en eût, le fier silence de Nélida. Il alla encore le jour
même chez la marquise; elle lui parut éclairée d'une manière nouvelle;
il déchira sa toile et recommença immédiatement une autre esquisse dont
la hardiesse, le mouvement et la vérité, lui donnèrent une satisfaction
complète. Près d'une semaine se passa. Les lettres qu'il recevait de
Florence étaient bonnes. Nélida voyait avec intérêt les galeries, les
églises, les mille chefs-d'oeuvre de l'art toscan. Elle lui adressait
presque chaque jour une espèce de journal, dans lequel elle jetait au
hasard ses impressions spontanées. Le plus souvent ces pages, écrites
avec tout l'abandon d'un esprit qui se parle à lui-même, révélaient une
délicatesse et une pureté de goût supérieures; par moment, lorsqu'elles
étaient dictées par l'enthousiasme, elles s'élevaient à une grande
éloquence. Guermann était tout à la fois enorgueilli et humilié par
cette lecture. La femme qui sentait, pensait et écrivait ainsi, lui
appartenait, c'était de quoi le rendre fier; mais, lorsque, en faisant
un retour sur lui-même, il se disait que lui, artiste pourtant, il eût
été incapable d'exprimer, en des termes si précis, un jugement aussi
prompt, aussi sûr, la conscience de son infériorité lui causait un
malaise insupportable.
Le portrait d'Élisa avançait avec rapidité; chaque jour elle donnait à
Guermann des séances de cinq à six heures, sans jamais se plaindre de la
moindre fatigue. Il était épris de son ouvrage; elle était éprise de
lui: de là, une sorte d'équivoque dont il ne s'apercevait pas, mais qui
jetait la marquise en des perplexités infinies.
L'avant-veille du jour fixé par l'artiste pour aller rejoindre madame de
Kervaëns, il y eut, à l'occasion du mariage d'un jeune archiduc, bal
paré et masqué à la Scala. M. Negri, le banquier auprès duquel Guermann
était accrédité, l'invita à venir dans sa loge. En y entrant, ses yeux
furent éblouis du spectacle qui s'offrit à eux. Cette immense salle
était splendidement éclairée par un lustre de dimensions colossales et
par des candélabres placés, de distance en distance, entre les cinq
rangs de loges. Dans le parterre, élevé au niveau du théâtre,
s'agitaient, se croisaient en tous sens, au son d'un puissant orchestre,
des flots bigarrés de masques et de dominos. On se heurtait, on
s'accostait, on s'apostrophait, on s'injuriait, le tout au
divertissement des loges, où les femmes, en grande parure, étincelantes
de diamants, couvertes de fleurs, recevaient les hommages d'une cour
empressée. Partout des yeux brillants de plaisir; des épaules nues; de
beaux bras appuyés sur des coussins de soie; des colliers de rubis et
d'émeraudes, ruisselant sur des cous d'ivoire; des éventails agaçants,
couvrant et découvrant tour à tour des sourires coquets; des attitudes
languissantes, des bouquets effeuillés, des regards échangés, rapides et
brillants comme l'éclair; une rumeur confuse, assez semblable au
bourdonnement d'une ruche d'abeilles; de loin à loin, quelque cri sorti
de la foule, quelque prodigieux éclat de rire, qui faisait pencher
toutes les têtes hors de toutes les loges; en un mot, un ensemble
indéfinissable de mouvement, de lumière, de couleur, de musique et de
bruit, une sorte de vertige universel, au sein duquel le plaisir et la
licence se donnaient ample carrière.
--Eh bien, qu'en dites-vous? s'écria M. Negri, qui voyait l'étonnement
de Guermann avec un certain orgueil national. N'est-ce pas là un coup
d'oeil unique? Vive Milan, pour s'y divertir en carnaval! Nos dames ne
sont pas prudes, et pour un bel étranger tel que vous, surtout, il n'est
vraiment rien qu'elles ne fassent. Savez-vous qu'on ne regarde plus que
vous au Corso, depuis quelque temps? À votre place, je mettrais
l'occasion à profit, Vous verrez ici, ce soir, toutes nos plus jolies
femmes. Tenez, voilà, aux avant-scènes, la duchesse Lina et son amant,
le comte de Pemberg; voilà la Giuseppina Toldi avec sa soeur Caroline;
là-bas, au numéro 22, c'est la marquise Merini avec Berthold; il vient
de quitter pour elle la Rughetta, qui se meurt de jalousie; regardez
plutôt, au numéro 4, ces joues pâles et ces yeux rouges! Mais où donc
est la marquise Zepponi? C'est une Sicilienne, mais elle surpasse en
beauté toutes nos Milanaises. Ah! la voici qui entre avec son _cavalier
servente_.
Un valet en grande livrée tirait les rideaux de la loge qui faisait face
à celle de M. Negri. Élisa, enveloppée d'un manteau d'hermine, s'assit
sur le fauteuil de droite. Un jeune homme la suivait; il lui remit sa
lorgnette, qu'elle prit sans faire la moindre attention à lui; puis,
laissant tomber son manteau en arrière, elle fit, d'un coup d'oeil, le
tour de la salle. Lorsqu'elle arriva à la loge du banquier, celui-ci lui
adressa un profond salut, auquel elle répondit par un regard inquiet et
passionné jeté sur Guermann. Ce regard le troubla pour la première fois.
Par une de ces bizarreries du coeur que l'on n'explique point, _il
sentit_ ce qu'il n'avait fait que _voir_ jusqu'alors: c'est que la
marquise Zepponi était merveilleusement belle.
M. Negri proposa à Guermann de faire un tour dans la salle. L'artiste
fut presque aussitôt invité à souper par plusieurs jeunes gens et les
suivit dans leur loge. Après le souper, ils allèrent ensemble au foyer;
c'était là que se nouaient les intrigues et que s'engageaient les
aventures. Ses compagnons furent presque aussitôt interpellés et
successivement emmenés par des dominos. Il se trouvait seul, fatigué du
bruit, un peu étourdi par les fumées du vin et les vapeurs de cette
atmosphère étouffée, l'esprit offusqué de mille images, de mille
sensations confuses, et se disposait à quitter le bal lorsqu'un bras de
femme s'enlaça au sien, et une voix déguisée sous le masque, mais qui le
fit tressaillir, lui dit en français:
--J'ai à te parler; viens.
Guermann se laissa guider par ce bras qui, en le pressant doucement, le
fit traverser avec une prodigieuse dextérité le plus épais de la cohue.
Lorsqu'ils furent arrivés à un endroit des corridors délaissé par la
foule, où quelques rares promeneurs passaient seuls de loin à loin et où
l'on pouvait parler sans être entendu:
--On dit que tu pars, reprit le masque; n'en fais rien. Il ne faut pas
que tu partes, entends-tu?
--Et que feras-tu, beau masque, pour m'en empêcher? dit Guermann en
souriant.
--Tout ce qu'il faudra, tout ce que tu voudras, si tu es capable
d'amour, de discrétion, de prudence.
--De prudence? reprit Guermann en s'efforçant de donner un tour plaisant
à la conversation si bizarrement entamée par le domino, de prudence?
j'ai vingt-trois ans; de discrétion? je suis Français; d'amour? je pars
précisément parce que je suis amoureux.
Le domino lâcha son bras. Il y eut un moment de silence; puis le
saisissant de nouveau avec force:
--Tu veux partir parce que tu es amoureux d'une femme, et tu resteras,
parce que tu seras amoureux d'une autre.
Ces paroles furent dites avec un accent étrange.
--Tu comptes donc beaucoup sur tes beaux yeux, charmant masque, reprit
Guermann en affectant de rire quoiqu'il se sentit assez sérieusement
ému; en effet, bien que je ne les voie qu'imparfaitement, ils me
semblent les plus beaux du monde.
--Je compte sur mon amour, répondit le domino d'un ton pénétré; je
compte sur un pressentiment qui me dit que ta main serrera la mienne
ainsi (et elle lui serrait la main avec passion), que ta bouche me dira,
avec l'accent que j'ai en ce moment, cet accent qui ne saurait tromper:
je t'aime.
Le domino se remit à marcher à pas précipités, regardant souvent en
arrière pour voir s'il n'était pas suivi; il monta jusqu'aux cinquièmes
galeries, ouvrit brusquement une loge, y fit entrer Guermann, y entra
après lui en refermant la porte au verrou; tout cela fut l'affaire d'une
seconde. Les rideaux de la loge étaient fermés; une petite lampe
l'éclairait d'un jour douteux.
--Vous ne savez pas qui je suis, dit l'inconnue à Guermann en lui
prenant la main; vous ne le saurez peut-être jamais. Que vous importe?
Je suis une femme jeune et belle, qui vous aime éperdument. Je ne vous
dirai ni où ni quand je vous ai vu; mais ce que je vous avouerai, c'est
que dès le premier instant où vous avez paru devant moi, j'ai senti
qu'un irrésistible attrait m'entraînait vers vous, j'ai cru même, tant
ma folie était grande, que cet attrait devait être mutuel; que vous
deviez vouloir mon amour comme je voulais le vôtre, à tout prix. Mais
vous êtes Français, vous; vous ne connaissez pas comme nous ces
soudaines et invincibles sympathies ces ardeurs brûlantes qui nous font
mourir!
--Je vous l'ai dit, madame, interrompit Guermann qui, même dans l'état
d'excitation où l'avait jeté cette veille désordonnée, conservait le
désir d'échapper à une vulgaire aventure de bal masqué; je suis un
Français froid et sec comme tous les Français et, qui pis est aussi
amoureux qu'il m'est possible de l'être... ailleurs.
--Tu me railles, dit le domino, en quittant la main qu'il avait
jusque-là tenue dans la sienne; le sentiment violent et irréfléchi qui
m'a poussée vers toi ne t'inspire que du dédain. J'aurais dû le prévoir.
Eh bien, tout est dit. Je n'ai plus de raison de me dérober à ta vue.
Connais la femme qui a osé t'aimer la première et te le dire dans une
heure d'inconcevable égarement; raille-moi, insulte-moi; flétris-moi des
noms les plus odieux; ils me seront doux encore puisqu'ils tomberont sur
moi de tes lèvres; couvre-moi de ton mépris tout entière; ris-toi,
non-seulement de ma passion, mais de ma personne; regarde en face celle
qui demain ne sera plus; regarde-la de ce regard glacé qui donne la
mort... Je suis Élisa Zepponi.
En parlant ainsi, Élisa rejeta le capuchon qui la couvrait; son masque
se détacha; l'impétuosité de son geste enleva la flèche d'or qui
retenait sa chevelure, dont les ondes noires se répandirent jusqu'à
terre. Ses joues étaient d'une pâleur de marbre; ses yeux étincelaient
dans l'ombre; ses lèvres remuaient convulsivement. Épuisée par l'effort
qu'elle venait de faire, elle tomba sans mouvement aux genoux de
Guermann.
Un léger coup frappé à la porte la fit se relever en sursaut. Guermann
s'élança pour repousser celui qui oserait essayer d'entrer.
--Ce n'est rien, dit Élisa tout à coup calmée et rassise. J'avais
oublié... c'est ma femme de chambre qui vient m'avertir qu'il est temps
de rentrer chez moi. Effectivement, ajouta-t-elle en remettant son
masque et en entr'ouvrant avec précaution le rideau de la loge, la Scala
se vide, il doit être bien près du jour... Oubliez-moi.
--Jamais! s'écria Guermann sans trop savoir ce qu'il disait.
--Eh bien, alors, à demain, dit Élisa avec une tranquillité qui
contrastait de la manière la plus étrange avec ce qui venait de se
passer.
Et elle fit signe à Guermann de ne pas la suivre.
L'artiste rentra chez lui dans un état de trouble voisin de l'ivresse.
Il se jeta tout habillé sur son lit et s'endormit d'un sommeil de plomb.
Quand il s'éveilla il était fort tard; un grand jour éclairait le
désordre de sa chambre. Le valet de l'hôtel y était entré sans doute,
car le feu était allumé, et il trouva des lettres de Florence sur la
table. À la vue de récriture de Nélida, il éprouva une émotion
douloureuse qui ressemblait presque à un remords et lui fit prendre
soudain une détermination plus conforme à la prudence et à la loyauté
qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Il résolut de ne point aller au
rendez-vous de la marquise et de partir immédiatement pour Florence.
Sans plus réfléchir, il se mit à faire ses préparatifs. Comme il
cherchait dans la chambre de madame de Kervaëns un cahier de musique
qu'elle le priait de lui apporter, il ouvrit le bureau où elle avait
coutume d'écrire, et vit tout à l'entrée un livre en maroquin noir qu'il
avait quelquefois aperçu entre ses mains, mais qu'elle avait toujours
fermé précipitamment à son approche. Guermann n'était pas curieux, mais
une tentation irrésistible le prit de feuilleter ce mystérieux livre. Un
grand nombre de pages étaient déchirées; d'autres, à demi effacées, ne
contenaient plus qu'un nom, une date, une aspiration vers Dieu...
L'artiste n'avait pas l'esprit assez calme pour chercher le sens de ces
fragments sans suite; mais il tomba sur une feuille entièrement remplie,
écrite d'une encre encore toute fraîche, et la lut d'un bout à l'autre
avec une hâte fiévreuse. Voici ce que la main de Nélida y avait tracé:
«Ô ma douleur, sois grande et calme; creuse dans mon âme un lit si
profond, que personne, pas même _lui_, n'entende ta plainte. Accomplis
ton oeuvre en silence; entraîne avec toi mon amour loin des rives où
fleurit l'espoir. Je ne me défends plus contre ton flot amer; cesse donc
d'écumer et de mugir. Ô ma douleur, sois grande et calme!
«Ô ma colère, sois fière et magnanime; embrase et consume mon coeur, mais
ne te répands plus en paroles. Reste cachée, même à Dieu; car tu es si
juste, ô ma colère, que Dieu te pourrait exaucer, et alors tu serais
vaincue, tu cesserais d'être; et moi je veux que tu sois immortelle
comme l'amour qui t'a engendrée. Ô ma colère, sois fière et magnanime!
«Ô mon orgueil, ferme à jamais mes lèvres; scelle mon âme d'un triple
sceau. Ce que j'ai dit, nul ne l'a compris; ce que j'ai senti, nul ne
l'a deviné. Celui que j'aimais n'a pénétré qu'à la surface de mon amour.
C'est à toi seul que je me fie. Ô mon orgueil, ferme à jamais mes
lèvres!
«Ô ma sagesse, n'essaye pas de me consoler; en vain tu voudrais me
rendre infidèle à mon désespoir; je sais qu'il descend des régions où
rien ne finit. Dans sa beauté sinistre, il a convié mon âme à des noces
éternelles; rien ne doit plus briser l'anneau qui nous lie. Ô ma
sagesse, n'essaye pas de me consoler!»
À cette lecture, le sang de Guermann frémit dans ses veines. Tous ses
bons propos s'évanouirent; sa mauvaise nature l'emporta encore. La
colère et la rage s'emparèrent de lui; ses doigts se crispèrent avec
fureur; son orgueil venait de recevoir un coup mortel. Il se voyait
deviné, compris, jugé, par un orgueil plus grand que le sien, par un
esprit d'une force qu'il n'avait pas soupçonnée. La femme qui avait été
son esclave s'était affranchie, et si elle consentait à porter encore
ses chaînes, ce n'était plus avec aveuglement, c'était avec conscience;
ce n'était plus pour rester fidèle à un autre, c'était pour se rester
fidèle à elle-même. Cette pensée le jeta dans la plus violente
exaspération. Il sonna, demanda à l'instant même une voiture, et, s'y
précipitant comme s'il eût craint d'être retenu, il cria au cocher d'une
voix de tonnerre: _Strada del corso, palazzo Zepponi_.