Guermann avait pris une lettre de crédit sur un banquier de Milan, qui,
dès son arrivée, l'invita à un bal, où il fut présenté à toute la ville.
Malgré l'affectation qu'il avait mise jusque-là à s'enorgueillir de sa
pauvreté, l'artiste plébéien était plus ébloui qu'il n'eût voulu se
l'avouer à lui-même par les grandes apparences de la vie patricienne.
Plusieurs fois, en faisant à madame de Kervaëns, qui n'avait pas
consenti à le suivre dans le monde; le récit des fêtes où il allait sans
elle, il s'anima et lui vanta avec une si puérile complaisance l'éclat
et la somptuosité des palais italiens, la profusion des soupers, le luxe
des duchesses, que Nélida surprise en vint à se demander tout bas si
c'était là le même homme qu'elle avait entendu juger avec une rigidité
si austère les joies des enfants du siècle, le même qui l'avait si
simplement et si fièrement arrachée à des magnificences semblables, pour
la conduire à la pauvreté et à la solitude. Elle ne fit point part à
Guermann de ses réflexions intérieures, mais le peu d'intérêt qu'avaient
pour elle ces conversations, pleines de choses auxquelles elle voulait
demeurer étrangère, se trahit souvent par des réponses distraites.
L'artiste vit dans cette distraction qu'il supposa plus volontaire
qu'elle ne l'était, une protestation contre sa vie mondaine, et crut
devoir réitérer ses prières pour déterminer Nélida à l'accompagner. Il
s'étonna de trouver chez elle une fermeté de refus à laquelle il n'était
pas accoutumé. Son amour-propre en souffrit; il insista, et, dans la
discussion assez vive qui suivit, il s'oublia jusqu'à dire à madame de
Kervaëns qu'elle lui ferait le plus grand tort si elle se refusait ainsi
à nouer des relations que les moeurs italiennes rendaient faciles, et qui
les placeraient tous deux dans une situation infiniment plus avantageuse
à ses intérêts et à sa renommée. Contre son attente, Nélida ne se laissa
pas vaincre par ce raisonnement. Elle répondit avec la plus grande
douceur, mais aussi avec le sérieux d'une personne qui a pris avec
réflexion un parti irrévocable: «Je ne saurais croire, mon ami, lui
dit-elle, que ma présence dans quelques salons, où l'on ne ferait que me
tolérer, puisse ajouter beaucoup à votre considération personnelle. J'y
serais pour vous un continuel sujet de préoccupation et d'anxiété. La
moindre nuance de froideur dans l'accueil de quelque grande dame vous
causerait une peine mortelle ou une irritation qui amènerait peut-être
des scènes déplorables. À tout le moins, vous perdriez votre liberté
d'esprit, et par conséquent les avantages que vous attendez de ce
commerce avec les gens du monde. Et moi, Guermann, moi qui ai quitté de
mon plein gré mon pays, ma famille, ma société naturelle, comment et
pourquoi essayerai-je de me glisser timidement dans un monde qui m'est
étranger et où je ne serais admise, vous l'avez dit vous-même, qu'à la
faveur d'une tolérance telle, qu'elle m'y rendrait l'égale et, en
quelque sorte, la compagne de femmes sans moeurs et sans honneur. Non,
mon ami; faites toujours, quant à vous, ce que vous jugerez convenable.
Puisque vous pensez que votre gloire et l'essor de votre génie sont au
prix de ces sacrifices, faites-les résolument et sans vous inquiéter de
moi. La solitude m'est bonne, elle m'est chère. Tant que je vous y
verrai revenir avec amour, je ne me plaindrai point que vous ayez dû la
quitter.»
Ce refus était trop raisonnable dans le fond, il était trop adouci dans
la forme, pour que Guermann osât s'en montrer offensé. Mais il sentit
avec dépit la supériorité morale que Nélida prenait sur lui en cette
circonstance. Cette supériorité devint chaque jour plus évidente et lui
devint aussi plus insupportable. Comme on l'a vu, madame de Kervaëns
avait un goût sérieux pour l'étude; la profonde retraite où elle vécut à
Milan, en favorisant son penchant à la méditation, acheva de donner à
son esprit une solidité et une vigueur rares chez une femme, rares
surtout chez les imaginations poétiques, qui se bercent si volontiers
dans la région des nuages, et ne redescendent qu'avec des peines
infinies dans le domaine de la réalité. Guermann, au contraire, qui
avait pris insensiblement le train du monde, se levait tard, après des
veilles fatigantes, l'esprit offusqué des mille puérilités qui font la
vie de salon. Il n'avait pas encore pu songer à commencer un travail
important. Il faut, pour composer une oeuvre d'art, tel qu'il était
capable de l'exécuter, un recueillement, auquel les préoccupations de
son existence nouvelle étaient trop contraires. Son esprit, et surtout
sa beauté, l'ayant mis bien vite à la mode parmi les merveilleuses
Milanaises, les commandes de portraits se succédaient sans relâche. Ce
travail facile et lucratif convenait à la disposition présente de son
humeur, et le mettait à même de soutenir avec éclat son personnage. Il
trouva bientôt indispensable d'avoir une voiture et des chevaux, afin
d'arriver dans une tenue soignée chez ses élégants modèles. Il voulut
aussi ne pas rester en arrière de quelques jeunes fils de famille qui
lui faisaient des avances, et donna des soupers dont toute la ville
parla avec enthousiasme. Sa vanité se gonflait. À mesure que ses
dépenses allaient croissant, le travail hâtif devenait plus nécessaire.
Il ne sentait pas le besoin de l'étude depuis qu'il ne songeait plus à
de sérieux travaux, depuis surtout que la conversation frivole de ses
compagnons de plaisir lui fournissait des occasions faciles de briller
et de dominer. Il arriva qu'un jour, dans une discussion qui s'engagea
entre madame de Kervaëns et lui, à propos d'un livre qu'elle avait
étudié à fond et dont il avait parcouru quelques chapitres, il fut battu
et réduit au silence. À partir de ce moment, tout l'intérêt qu'il avait
trouvé jadis à causer avec elle s'évanouit. Il vit que ses paradoxes
avaient perdu leur prestige sur cet esprit nourri d'une substance plus
solide; il vit qu'il ne faisait plus d'_effet_; dès lors, il évita
soigneusement toute conversation grave, et le désaccord augmenta entre
lui et elle.
--Devinez qui j'ai rencontré ce soir à la Scala, à qui j'ai été
présenté, et qui m'a demandé de faire son portrait? dit Guermann à
Nélida qui pâlit, frappée soudain d'un pressentiment étrange... la
marquise Zepponi.
À ce nom, madame de Kervaëns crut sentir un serpent se glisser dans son
sein et s'enrouler autour de son coeur.
--Et bien jolie, en vérité, continua Guermann; si jolie, que votre mari
serait excusable s'il avait quitté pour elle toute autre que vous,
Nélida.
La légèreté de ce propos révolta madame de Kervaëns.
--Vous avez refusé, dit-elle d'une voix altérée.
--Refusé? Mais non. Pourquoi aurais-je refusé?
--Parce que je ne veux pas que vous alliez chez cette femme! s'écria
Nélida en se levant d'un mouvement impétueux et en fixant sur Guermann
des yeux qu'il vit pour la première fois brillants de colère; parce que
j'ai bien le droit, peut-être, d'exiger à mon tour un sacrifice.
Et alors, sans attendre de réponse, madame de Kervaëns, en proie à une
souffrance aiguë plus forte que sa volonté, jetant loin d'elle toute
prudence et toute réserve, laissa déborder le flot d'amertume que son
orgueil et sa vertu avaient contenu jusque-là. Elle fit à son amant un
tableau pathétique des douleurs, des angoisses, des remords et des
désespoirs auxquels sa vie était livrée, depuis le jour où cette
étrangère lui avait enlevé son époux; depuis l'heure surtout où
Guermann, abusant d'une confiance généreuse, l'avait entraînée dans une
voie fatale.
On eût dit que le démon de la vengeance l'inspirait; une éloquence amère
coulait de ses lèvres habituellement taciturnes. La résignation lassée
abandonnait les rênes de son âme; la vérité y parlait seule enfin.
Elle était grande et belle ainsi, cette femme exaspérée. L'indignation
animait ses joues pâles d'un éclat sinistre; l'éclair était dans ses
yeux; son accent vibrait, son geste avait pris tout à coup une autorité
singulière. Guermann la regardait avec admiration. Moins ému du sens
profond de ses paroles, que frappé en artiste de cette beauté nouvelle
qui se révélait à lui, il demeura quelque temps silencieux, à la
contempler. Puis, emporté à son tour par le seul enthousiasme dont il
fût susceptible:
«Vous êtes sublime ainsi, Nélida, s'écria-t-il; jamais la Malibran n'a
été plus saisissante.»
Cette parole fit à madame de Kervaëns une de ces blessures dont on ne
guérit pas. Elle s'arrêta soudain, jeta sur son amant un regard où se
concentra toute sa puissance de douleur et de reproche, vint se rasseoir
en silence, reprit une broderie qu'elle avait laissée sur la table, et
suivit avec application les arabesques délicates sur la mousseline
transparente. Guermann, ne trouvant aucun moyen de renouer la
conversation d'une manière convenable, prit et rejeta tour à tour
plusieurs cahiers de musique ouverts sur le piano, puis il s'achemina
lentement vers la porte, espérant que madame de Kervaëns allait le
rappeler. Elle ne leva pas la tête; il sortit. Désormais il y avait
entre eux, non plus seulement une mésintelligence non avouée, mais un
principe d'hostilité reconnu par tous deux; un germe de haine était semé
dans leur amour.
Le lendemain Guermann alla chez la marquise. Nélida ne le questionna
point; le nom d'Élisa ne fut plus prononcé. D'un aveu tacite, ils
évitaient tout ce qui, de près ou de loin, pouvait la rappeler dans le
discours. Le portrait commencé, Guermann passa régulièrement trois ou
quatre heures de la journée au palais Zepponi. Il se fit, à la vérité,
une obligation rigoureuse de rester tous les soirs auprès de Nélida;
mais ce devoir, quoiqu'il se l'imposât lui-même, pesait à son caractère
impatient de tout frein. Comme madame de Kervaëns s'était refusée à voir
personne, ces tête-à-tête n'étaient jamais interrompus; la conversation
manquait d'aliments. Guermann sentait qu'il aurait mauvaise grâce à
parler de sa vie mondaine. Il proposa des lectures; il les fit avec
ennui; elle les écouta sans plaisir. De jour en jour il devenait plus
soucieux, elle plus taciturne. Ils en étaient à cette triste période des
amours impérieux qui ont voulu être exclusifs et solitaires, et contre
lesquels la destinée, qui n'accorde rien d'absolu à l'homme, commence à
retourner, avec ironie, la force même qui les a fait triompher un
instant et qui semblait devoir les rendre invulnérables.
Un matin, on apporta à Nélida une lettre dont elle ne reconnut ni le
cachet ni l'écriture. Son étonnement fut grand, car, depuis les réponses
qu'elle avait reçues de sa tante et de son amie, elle n'avait plus écrit
à personne. La tristesse rend défiant. Elle appréhenda quelque nouveau
malheur, et demeura plusieurs minutes les yeux fixés sur les caractères
très-fins de la lettre qu'elle avait ouverte, sans pouvoir se décider à
les lire, ni même à en regarder la signature.
Cette lettre était ainsi conçue:
«Vous souvenez-vous de moi? Avez-vous gardé dans votre mémoire le nom de
la pauvre Claudine? Je n'ose l'espérer. Les nobles âmes comme la vôtre
se souviennent éternellement du bienfait reçu, mais elles ne daignent
pas se rappeler les grâces qu'elles répandent. Toutefois, je veux croire
que ma présence ne vous sera pas importune, et que le spectacle d'un
bonheur que vous avez fait, d'une vie paisible et douce qui vous
appartient, ne vous causera point de déplaisir. Dans peu de jours, je
serai près de vous. Nélida, l'enfant de votre adoption, de votre pitié,
vous dira tout ce qu'elle a senti et refoulé d'amour pour vous en ces
longues années d'absence... Mais mon coeur m'emporte. Laissez-moi vous
conter en peu de mots ce que je suis devenue depuis que nous nous sommes
quittées, et comment il se fait que me voici en route pour aller vers
vous.
«Aussitôt après votre sortie du couvent, je tombai dans une profonde
tristesse. Tout me devint odieux dans ces murs où vous n'étiez plus. Je
ne pensais qu'à vous, je ne parlais que de vous, je ne priais que pour
vous. Mes parents, absents depuis trois mois, vinrent me voir. Ils
furent surpris du progrès de mes études, et plus surpris encore de ma
douleur, qui annonçait une vivacité de sentiment dont on ne me croyait
pas susceptible. Je les conjurai de me reprendre chez eux; ils y
consentirent avec joie. Je passai deux ans dans leur terre, en Touraine,
douce, soumise, assidue à mes études. Ma mère crut pouvoir songer à me
marier, mais cette illusion dura peu; ma réputation d'idiotisme m'avait
précédée, rien ne put la détruire. La province est méchante parce
qu'elle est désoeuvrée. On m'y enviait ma fortune et l'on établit vite en
principe qu'il était impossible à un honnête homme de s'exposer au
danger d'avoir des enfants imbéciles. Un mariage assez avancé fut rompu
par la clameur publique. Ma mère se désespérait, lorsqu'un hasard
providentiel conduisit à Tours un jeune négociant qui avait eu récemment
occasion de rendre à mon père un important service. On l'engagea à
s'établir chez nous. Mes parents lui confièrent leurs inquiétudes à mon
sujet. Il déclara alors qu'en des circonstances ordinaires, il n'aurait
jamais osé prétendre à ma main; mais que, puisqu'il en était ainsi, il
croyait pouvoir m'offrir une fortune considérable et un nom respecté. Ma
mère hésita, mais mon père n'avait pas de préjugés; il lui dit qu'il
fallait seulement s'assurer si ce mariage me convenait. J'acceptai avec
transport. L'idée du bonheur dans la famille, d'enfants à élever, à
chérir, m'avait souvent fait verser des larmes; je commençais à redouter
un isolement éternel. Depuis trois ans que je suis mariée, je suis la
plus heureuse des femmes. Nous avons un fils que nous idolâtrons. Mais
tout ce bonheur ne m'a pas empêchée de songer à vous, Nélida.
J'entretenais souvent M. Bernard, c'est le nom de mon mari, de ce que
vous aviez été pour moi. Je voulus vous écrire; il m'en dissuada en me
faisant, observer que je n'étais plus dans une position qui me permît de
rechercher l'amitié d'une grande dame; mais lorsque nous apprîmes votre
fuite de Kervaëns: «Pauvre femme, s'écria-t-il avec un accent qui m'alla
droit au coeur, elle court à sa perte. Son malheur et son délaissement
sont inévitables; elle aura besoin de nous, Claudine, et alors, je vous
le jure, elle trouvera deux amis au lieu d'un. Tâchons de savoir
toujours ce qu'elle devient...» Pardonnez-moi, Nélida, si je touche à
des choses aussi intimes et aussi pénibles. Le bruit public nous apprit
que vous n'étiez pas heureuse. Nous étions sur le point de partir pour
Naples, où mon mari veut nouer des relations commerciales. Nous devions
nous rendre à Marseille pour nous y embarquer. «Passons par Genève, me
dit-il un jour. Qui sait? peut-être pourrons-nous lui être de quelque
secours...» Nous voici à Genève, nous ne vous y trouvons plus. On nous
assure que vous êtes en Lombardie. Mon mari, étant attendu à Naples
presque à jour fixe, m'offre de me conduire à Milan, et, si vous y êtes
encore, de m'y laisser avec un valet de chambre dont il est parfaitement
sûr. J'ai accepté, et nous partons dans trois heures. Ô Nélida, Nélida,
que Dieu me protège et me conduise jusqu'à vous, dussé-je mourir de joie
en vous embrassant!»
Madame de Kervaëns fut profondément touchée de cette lettre qui lui
rappelait les jours les plus heureux, les seuls complétement heureux de
sa vie. Elle ne put s'empêcher de faire des rapprochements cruels, et
qui jetèrent un remords dans son coeur. Claudine, la pauvre idiote,
négligée, oubliée, Claudine à qui elle n'avait pas donné une marque de
souvenir, à qui elle n'avait jamais pensé ni dans ses joies ni dans ses
peines, revenait à elle et se jetait dans ses bras, quand tout le reste
l'abandonnait. Elle, la timide enfant, l'humble bourgeoise, elle avait
le courage de la fidélité; elle allait braver l'opinion et se montrer
aussi vaillante dans un sentiment désintéressé que Nélida l'avait été
dans l'enthousiasme de la passion. Pas un mot de cette lettre ne
trahissait l'effort, le parti pris; tout en était simple et vrai, tout
en était grand à force de bonté. Tandis que l'amie des jours prospères,
l'amie coupable et pardonnée, à qui s'offrait un moyen inespéré de laver
sa faute au prix de quelques paroles affectueuses, l'amie à qui elle
avait fait appel dans un élan de magnanime confiance, celle-là la
reniait honteusement et s'éloignait de son chemin sans un regret, sans
une larme...
--Ô Claudine, dit madame de Kervaëns en se parlant à elle-même, on voit
bien que vous n'êtes pas du monde, vous. Le monde a repoussé la pauvre
insensée. Insensée, en effet reprit-elle avec amertume, car elle ose se
rapprocher de ceux qui souffrent; elle ose tendre la main à ceux que le
monde flétrit; elle ose aimer ceux dont l'amitié n'est plus une
gloire!...
Et Nélida, qui ne pleurait plus depuis longtemps, car sa souffrance
était brûlante et desséchait en elle la source des larmes, sentit sa
paupière se mouiller. Elle s'effraya presque de son attendrissement, et
prit, la résolution de ne pas confier ses chagrins à Claudine.
Le soir même, les deux amies étaient dans les bras l'une de l'autre.
Claudine n'était plus la même femme; le bonheur l'avait rendue presque
belle. Une douceur angélique harmoniait ses traits, peu réguliers
d'ailleurs. Son regard conservait encore la lenteur et l'incertitude
d'une pensée qui doute d'elle-même, mais il avait par moment une
expression ravissante de tendresse et de joie. Sa taille avait pris un
développement superbe, et ses chairs conservaient la fraîcheur et le
velouté de la première jeunesse. Il y avait en elle un charme
indéfinissable, qui émanait d'un coeur pur et d'un esprit auquel la
connaissance du mal avait été épargnée. Plusieurs jours se passèrent en
entretiens sans cesse repris et brisés. Madame de Kervaëns s'informa de
ses anciennes relations du couvent; elle voulut savoir des nouvelles
précises de la supérieure.
--Hélas! lui dit Claudine, les bruits les plus désolants circulaient
dans le pensionnat la dernière fois que j'y suis allée; on disait, mais
je ne puis le croire, que notre sainte mère avait rompu ses voeux, quitté
le cloître; qu'elle s'était jetée dans toutes sortes d'intrigues
politiques. On parlait de sociétés secrètes, de complot républicain.
Cela m'a fendu le coeur d'entendre ainsi déchirer une personne que je
révère...
Cette nouvelle ne surprit pas madame de Kervaëns autant que la bonne
Claudine se l'était imaginé. Nélida avait cru deviner souvent qu'un
orage grondait sur la vie de mère Sainte-Élisabeth. Certaines natures
ont d'instinct le secret l'une de l'autre. Les âmes passionnées se
reconnaissent jusque dans le silence et la circonspection du cloître.