Nélida n'était plus, en effet, cette femme soumise et douce, ignorant la
vie, s'ignorant elle-même, que nous avons vue, entraînée par ses rêves,
prendre au hasard tous les chemins qui s'ouvraient devant elle. Elle
avait subi la grande épreuve de la destinée humaine; l'épreuve qui brise
les coeurs faibles, qui dégrade les âmes communes, mais qui initie à la
sagesse les caractères véritablement vertueux; elle avait failli. Nul
homme ne saurait concevoir dans toute son étendue ni la vraie justice ni
la vraie bonté, s'il n'a senti au moins une fois en sa vie les
contrastes de sa nature et la fragilité de son être. Dans toute faute
reconnue, portée avec courage, il y a un germe d'héroïsme; ce germe
était dans l'âme de Nélida, il y grandissait depuis un an, il s'y
fortifiait dans le sentiment de jour en jour plus intense d'un
dévouement désespéré et d'un sacrifice inutile.
Les lignes que Guermann venait de lire avec tant d'indignation, c'était
le cri de ses entrailles, la résolution ferme, invariable, de souffrir
en silence et de subir jusqu'au bout, sans espoir et sans plainte, le
douloureux martyre d'une vérité trop tard connue. Elle était partie pour
Florence avec une pensée assez analogue à celle de son amant; elle aussi
voulait mettre un intervalle, faire pour ainsi dire un temps d'arrêt
entre l'illusion, le doute, l'enthousiasme et le désespoir de ces deux
années passées, et l'acceptation calme et forte d'un malheur sondé
jusqu'à sa racine. Elle avait vu clair enfin dans l'âme de Guermann.
Elle ne le sentait plus assez grand pour que sa faute, à elle, fût
justifiée. Dès lors, elle n'avait plus rien à attendre de l'avenir.
Claudine, la voyant tranquille, occupée, d'humeur sereine se trompa à
ces symptômes, et, lorsque son mari vint la retrouver à Florence, elle
voulut se réjouir avec lui de l'heureux résultat de ses soins. Il n'osa
pas la désabuser, mais un seul regard, jeté sur le visage miné et
fébrile de madame de Kervaëns, lui en apprit davantage et lui fit
augurer bien mal de cette résignation apparente. On attendait Guermann
de jour en jour. Il ne venait pas; aucune lettre n'arrivait. Claudine
commençait à s'inquiéter, mais elle feignait la sécurité la plus
entière, inventait à cet inconcevable silence mille motifs absurdes, et
croyait que madame de Kervaëns acceptait de bonne foi ces explications,
parce qu'elle ne prenait pas la peine de les contredire. M. Bernard, qui
donnait le bras à Nélida dans les courses d'art que l'on faisait chaque
jour, la sentait presque d'heure en heure marcher avec plus de peine,
respirer avec plus d'effort, parler d'un accent plus inégal et plus
nerveux. Il redoutait de voir se prolonger cette incertitude, et
cherchait un prétexte plausible pour aller à Milan, lorsqu'un matin il
reçut pour madame de Kervaëns un paquet et une lettre timbrés de Munich,
qu'il lui remit avec un singulier serrement de coeur. Contrairement à ses
habitudes de discrétion, il resta auprès d'elle pendant qu'elle lisait.
Son anxiété fut longue. Nélida semblait ne lire qu'avec beaucoup de
peine une écriture bien connue pourtant, et cette lettre était d'une
longueur désespérante.
--Ne me quittez pas, monsieur, s'écria enfin madame de Kervaëns en le
regardant avec égarement et en saisissant sa main. Ne me quittez pas une
minute, car je crois que je deviens folle!
Et elle lui tendit la lettre qu'elle venait de lire.
--Lisez! lisez! continua-t-elle; lisez donc vite et dites-moi que je me
trompe. Ce n'est pas lui qui a écrit cela, n'est-ce pas?
Pendant que M. Bernard lisait à son tour, Nélida, les yeux attachés sur
les siens, tenant toujours sa main serrée, semblait attendre son premier
regard ou sa première parole, comme un arrêt de vie ou de mort:
Cinq minutes se passèrent ainsi.
--Il n'y a qu'une chose à faire, madame, dit enfin cet homme froid et
bon en se levant et en forçant madame de Kervaëns à se lever avec lui,
qu'une chose compatible avec le respect de vous-même. Quittez l'Italie;
rentrez en France; allez à la campagne, chez Claudine. Ne prenez aucun
parti dans un pareil moment. Contentez-vous de vivre et d'attendre.
Attendez tout du temps, tout de vous: vous êtes une de ces nobles
créatures qui ne peuvent pas périr misérablement. Vous ne devez pas vous
laisser détruire par la force mauvaise que vous avez trop longtemps
subie, par une passion indigne...
--Plus un mot, dit Nélida; que ce soit pour vivre ou pour mourir,
n'importe. Vous dites vrai; il faut que je revoie mon pays. J'ai un
pardon à y chercher avant de quitter la terre.
Voici ce que Guermann Régnier écrivait à Nélida de Kervaëns deux ans
après l'avoir enlevée:
«Il est une _douleur_ plus _grande_, mais moins _calme_ que la
vôtre, madame, c'est la mienne, en ne trouvant plus dans votre coeur
aucun des sentiments dont mon coeur a besoin.
«Il est une _colère_ plus légitime; c'est celle qu'allume en moi la
condamnation inique que vous faites peser sur ma vie.
«Il est un _orgueil_ qui ne vous parlera plus qu'une fois, car vous
l'avez blessé à mort. C'est celui d'un homme que vous méconnaissez,
parce que votre âme pusillanime et votre esprit timide ne sauraient
concevoir que des existences ordonnées suivant les mesquines
proportions de la règle commune.
«Il est une _sagesse_ qui me dit que nous ne pouvons plus nous
comprendre, et que nous devons nous quitter jusqu'à ce que vos yeux
s'ouvrent à une lumière nouvelle, qu'il ne dépend pas de moi de
vous faire apercevoir.
«Votre silence obstiné, votre protestation irritante contre ma vie
depuis plus d'une année, ont fait au-dedans de moi un mal qui
serait peut-être irréparable, si je ne me hâtais de fuir une
influence si funeste. N'interprétez pas mal ce dernier mot. Je
quitte Milan, je me soustrais momentanément à l'action destructive
que vous exercez sur mon esprit, mais mon dévouement vous reste.
Dans quelque lieu que j'aille où que vous soyez, si vous avez
besoin de moi, faites un signe et j'accours. Mais, avant toutes
choses, il faut que je sauve l'artiste en moi, il faut que la
flamme qui vivifiait mon génie se rallume. Elle périrait dans
l'atmosphère où vous voudriez me faire vivre.
«Je pars pour T... Le grand-duc que j'ai rencontré à Milan et qui
vient de faire bâtir un Musée, me charge d'y peindre à fresque la
voûte d'une galerie élevée sur les dessins du premier architecte de
l'Allemagne. Ce travail glorieux fera voir à mes amis et à mes
ennemis ce dont je suis capable. On me croit déchu, on se persuade
(et je sais que c'est aussi là votre pensée) que parce que je ne
vis pas comme un anachorète et parce que, depuis quelque temps, je
ne fais que des oeuvres d'un ordre inférieur, je suis devenu
inhabile aux grandes choses. Dans deux ans, ma réponse à mes
détracteurs, ma réponse à vos injustices, sera écrite en caractères
ineffaçables sur les murailles d'un palais splendide.
»Adieu, madame! Vous êtes avec des amis dévoués. Je suppose qu'ils
resteront près de vous et vous aideront à vous établir d'une
manière convenable, soit à Florence, soit à Naples que vous
désiriez voir, et dont le climat me semble devoir être le plus
favorable à votre santé. Rien ne vous empêche en ce moment de
reprendre une manière de vivre conforme à votre rang et à votre
fortune. Lorsque mes premiers travaux seront terminés, d'ici à six
mois environ, j'irai vous rejoindre là où vous serez fixée, et nous
pourrons peut-être dès lors, recommencer cette existence à deux
dont j'aurais été heureux toujours, si vous ne l'aviez pas
empoisonnée comme à plaisir.
»Sinon... Mais je ne veux pas prévoir des tristesses plus grandes
dans ma tristesse déjà presque insupportable.
»Adieu, madame! adieu, Nélida! Laissez-moi vous dire _au revoir._»
Contre toute attente, madame de Kervaëns quitta l'Italie sans qu'aucune
démonstration extérieure trahit ce qui se passait en elle. Durant toute
la route, elle demeura silencieuse, mais assez calme, et sut trouver
encore d'affectueuses paroles pour remercier Claudine et son mari des
soins touchants qui lui étaient prodigués.
Mais arrivés à Lyon, M. Bernard vit qu'elle était brisée et qu'il serait
impossible de continuer la route. Il redoutait moins un séjour là
qu'ailleurs, parce qu'il savait que madame de Kervaëns n'y était jamais
venue avec Guermann, et qu'elle n'y trouverait aucun de ces souvenirs
vivants, pour ainsi dire, si funestes dans les douleurs sans remède.
Au fond de son coeur, il regardait la résolution prise par Guermann comme
un événement douloureux, mais qui devait avoir pour Nélida, si elle
surmontait son désespoir, des conséquences désirables. «M. de Kervaëns
est un homme d'esprit, disait-il souvent à Claudine, lors qu'il se
trouvait seul avec elle; il comprendra qu'il n'a rien de mieux à faire
que de reprendre sa femme. Peut-être demandera-t-il pour la forme un
séjour de quelques mois dans un couvent, puis il ira l'y voir, ne
parlera pas du passé, la ramènera en Bretagne, et le monde, après la
grimace obligée, sera ravi de retrouver une femme belle et riche, dont
le principal tort à ses yeux est seulement d'avoir été trop sincère et
de n'avoir pas mis à profit la tolérance qui lui était assurée au prix
de la plus facile hypocrisie.»
Lorsqu'il eut établi sa femme et Nélida dans une bonne auberge, M.
Bernard alla s'informer au bureau de la poste aux lettres de la demeure
d'un de ses parents avec lequel il avait des relations fort amicales,
quoique peu fréquentes. Une différence d'opinion très-tranchée les
séparait plus encore que la distance des lieux. L'honnête négociant, peu
soucieux de commotions politiques ou de réformes sociales, dévoué de
coeur et d'esprit à la prospérité de sa fortune et au bien-être de sa
famille, était, comme on peut croire, un partisan déterminé du
gouvernement. Son cousin, au contraire, ancien élève de l'école
polytechnique, s'était lancé à corps perdu dans le radicalisme; on le
disait à la tête d'une société secrète; plusieurs fois son nom avait été
compromis dans les complots républicains qui, à cette époque, menaçaient
encore la dynastie nouvelle. Il n'y avait donc pas lieu entre ces deux
hommes à un commerce bien intime. Cependant la parenté et la sympathie
naturelle aux coeurs honnêtes avaient conservé leurs droits, et ce fut
avec une joie véritable que M. Bernard s'achemina vers le faubourg de la
Guillotière, et qu'il frappa à la porte de son cousin Émile Férez.
Après les premières questions sans réponse qui se croisent et se mêlent
au retour d'une longue absence, M. Bernard conta brièvement à son cousin
les tristes événements qui l'amenaient à Lyon et les inquiétudes qui l'y
retenaient. Comme il prononçait le nom de madame de Kervaëns, il fut
interrompu par une femme qu'il n'avait pas aperçue jusque-là, car la
pièce où il se trouvait était fort sombre, et elle était restée assise à
l'extrémité opposée de la cheminée, près de laquelle il causait avec
Férez.
--Madame de Kervaëns est ici! s'écria cette femme en venant à lui et
l'interpellant avec une vivacité singulière; où donc? Conduisez-moi à
l'instant près d'elle, monsieur, je vous prie.
Cette prière ressemblait fort à un ordre. M. Bernard, stupéfait,
balbutia quelques paroles d'excuses sur l'état de souffrance qui ne
permettrait pas à madame de Kervaëns de recevoir...
--Je suis certaine qu'elle me recevra, dit l'étrangère. Puis, se
penchant à l'oreille de Férez, elle lui parla à voix basse.
--Faites ce que désire madame, reprit celui-ci. Sa présence ne peut que
faire du bien à votre amie.
M. Bernard ne fit plus d'objection. Il offrit son bras à l'inconnue, non
sans quelque déplaisir à la pensée de traverser toute la ville avec une
femme aussi bizarrement accoutrée.
L'étrangère portait une robe noire d'une étoffe grossière; une énorme
croix de bois pendait à son cou; au lieu de mettre un chapeau pour
sortir, elle jeta sur ses cheveux gris, coupés et séparés comme ceux
d'un homme, une écharpe de laine qui lui enveloppa la tête et les
épaules.
--Je suis accoutumée à marcher seule, dit-elle en refusant le bras de M.
Bernard; je ne m'appuie sur personne.
Il ne fut qu'à demi fâché de cette impolitesse. Durant le trajet qui
séparait la demeure de Férez de l'hôtel du Nord, M. Bernard fut fort
surpris de voir que le costume qu'il trouvait si insolite n'attirait
aucunement l'attention. Son étonnement redoubla lorsque, passant devant
des boutiques ouvertes, il vit des artisans se lever et saluer la
personne bizarre à laquelle il servait de guide. Quelques enfants du
peuple, qui jouaient dans la rue, quittèrent leur jeu en l'apercevant et
coururent à elle. Les grondant de leur fainéantise, elle leur recommanda
de venir la trouver le lendemain. M. Bernard était tout ébahi; enfin ils
arrivèrent à l'hôtel.
--Qui dois-je annoncer à madame de Kervaëns? dit-il en mettant la main
sur la porte de l'appartement. Sans répondre, l'étrangère se précipita
dans la chambre. «Ma mère! s'écria Claudine, qui l'aperçut en premier
lieu; et les deux femmes se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
Nélida fit un effort pour se lever, et retomba sur le canapé où elle
était étendue. L'étrangère courut à elle. Ce ne furent, pendant
plusieurs minutes, qu'embrassements, sanglots, paroles entrecoupées. M.
Bernard, resté discrètement sur le seuil, voyant qu'il n'avait rien à
craindre de cette rencontre, repartit sans avoir été aperçu de sa femme,
et retourna chez Férez, curieux d'avoir enfin l'explication de cette
énigme.
--La personne que vous venez de conduire, lui dit son cousin sans
attendre qu'il l'interrogeât, est la femme la plus extraordinaire que
j'aie jamais rencontrée. Elle a été longtemps supérieure du couvent de
l'Annonciade; elle a rompu ses voeux par les motifs les plus honorables.
Vous n'êtes pas assez des nôtres, continua Férez en mettant la main sur
l'épaule de M. Bernard, pour que je vous dise le secret de sa vie. Mais
ce qu'il y a de certain, et ce que personne n'ignore, c'est qu'elle
exerce ici sur la classe ouvrière, sur les pauvres, sur les femmes en
particulier, une action presque miraculeuse, et dont les fruits ne
tarderont pas à se faire connaître. Elle s'est créé par ses bienfaits,
par sa haute raison, par son éloquence, une sorte de souveraineté qui
sied à son caractère viril et aux instincts de sa royale nature. C'est
une grande femme, en vérité, et qui laissera des traces de son passage
sur la terre.
Les deux amis causèrent longtemps encore M. Bernard ne se lassait pas
d'interroger Férez, sur l'existence, incompréhensible à son point de
vue, de l'étrangère, lorsque mère Sainte-Élisabeth, nos lecteurs l'ont
reconnue déjà, entra dans la chambre, et, allant droit à lui:
--Madame de Kervaëns n'est pas en état de faire la route de Paris,
dit-elle. D'ailleurs, Paris ne lui vaudrait rien. Vous ne pouvez rester
ici sans un fâcheux arrêt dans vos affaires, m'a dit Claudine;
laissez-moi Nélida; je réponds d'elle. Personne, en ce moment, ne
saurait lui faire plus de bien que moi. Je vais m'établir à l'hôtel,
dans sa propre chambre, jusqu'à ce qu'on puisse la transporter ici. Je
ne la quitterai pas une minute; je vous donnerai exactement de ses
nouvelles; si elle se sent plus forte et témoigne le désir de retourner
à Paris, vous viendrez la chercher... Tout cela est convenu avec
Claudine, ajouta-t-elle d'un ton d'impatience, voyant que M. Bernard
semblait hésiter; allez aider votre femme à faire ses préparatifs de
départ; dans une heure, je serai à l'hôtel du Nord.
M. Bernard, qui subissait déjà l'ascendant de mère Sainte-Élisabeth,
voulut lui parler de l'avenir de Nélida et de l'espoir qu'il nourrissait
de la réunir à son mari. La religieuse le regarda avec un singulier
sourire.
--Votre projet, entre tous ses inconvénients, a celui de venir trop
tard, dit-elle. Vous ne lisez donc pas les journaux? Puis, cherchant
dans une pile de gazettes et de revues entassées sur la table, elle prit
un _Moniteur_ à six ou huit jours de date, où elle lut ce qui suit:
«Un accident affreux vient, de plonger dans la consternation le
département d'Ille-et-Vilaine. M. le comte de Kervaëns, dernier héritier
de l'illustre famille de ce nom, a été tué à la chasse par
l'inadvertance d'un de ses voisins. Ces sortes d'accidents se
renouvellent si fréquemment que nous croyons de notre devoir, etc...»
M. Bernard ne répondit rien, et sortit après avoir serré la main à
Férez.