ANATOLE À GUERMANN.

«Je t'écris à la hâte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens

au plus vite; il s'est passé ici des choses graves. Madame de Kervaëns

est au lit, fort malade à la suite d'une violente secousse qui peut

avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton

honneur. Voici ce qui est arrivé. Avant-hier, la voyant plus morne et

plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un

peu à pied. Je n'étais pas libre; P... s'offrit à lui donner le bras. Tu

sais combien il est impopulaire à Genève. Il a une jactance et une

réputation de querelleur qui le font haïr. Probablement, fier de se

montrer en public avec madame de Kervaëns, il aura affecté des airs

encore plus intolérables que de coutume; toujours est-il que, comme il

passait auprès d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux

proféra à très-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne

pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au

milieu du groupe, en faisant un geste significatif.

«Madame de Kervaëns avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle

dans un état que tu peux imaginer, en implorant de P... la promesse

qu'il ne donnerait pas suite à cette affaire. Puis, me faisant appeler,

elle me conjura d'user de tous les moyens pour empêcher l'éclat. Cela

fut impossible. P... et le jeune S... ne cherchaient que le scandale. La

rencontre a eu lieu ce matin. P... n'a reçu qu'une égratignure, mais un

grand mal est fait à madame de Kervaëns. Elle est compromise par ce duel

de la manière la plus désolante. Les bruits de salon sont stupides; on

dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P..., etc., etc.

«Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.»

Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas à

balancer, il fallait partir... Partir au moment même de son triomphe, au

moment où tout Paris avait les yeux fixés sur lui, et cela pour aller

trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins

tacites, des commérages fastidieux. Pour la première fois, il sentit

_l'entrave_ dans sa vie. Cette femme, qui en avait été l'éclat,

l'impulsion décisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, _le

devoir_. Or, le sentiment du devoir était en horreur à Guermann. Cette

longue route fut affreuse; une irritation concentrée le rongeait. Il

arriva à Genève, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en

revoyant Nélida, les joues creusées, les yeux éteints, les lèvres

pâlies, belle encore d'une incomparable majesté dans la douleur, sa

mauvaise nature fut vaincue. Il tomba à ses pieds, l'étreignit avec plus

d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le délire de ses

transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.

Le médecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lassé de Genève et se

trouvant par la vente de son tableau en état de faire face aux dépenses

d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'établir à Milan.

Nélida accepta, à la condition que là du moins elle ne verrait

absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entière.

Guermann promit tout ce qu'elle voulut.

Nélida; Hervé; Julien · 第 37 / 70 题