«Je t'écris à la hâte, mon cher ami, et dans un grand trouble. Reviens
au plus vite; il s'est passé ici des choses graves. Madame de Kervaëns
est au lit, fort malade à la suite d'une violente secousse qui peut
avoir, si tu n'accours, les plus funestes effets. Viens, il y va de ton
honneur. Voici ce qui est arrivé. Avant-hier, la voyant plus morne et
plus souffrante, je fis tant d'instances qu'elle me promit de sortir un
peu à pied. Je n'étais pas libre; P... s'offrit à lui donner le bras. Tu
sais combien il est impopulaire à Genève. Il a une jactance et une
réputation de querelleur qui le font haïr. Probablement, fier de se
montrer en public avec madame de Kervaëns, il aura affecté des airs
encore plus intolérables que de coutume; toujours est-il que, comme il
passait auprès d'un groupe de jeunes gens de la ville, l'un d'eux
proféra à très-haute voix un propos insultant pour lui et pour elle. Ne
pouvant en ce moment la quitter, il se contenta de jeter sa carte au
milieu du groupe, en faisant un geste significatif.
«Madame de Kervaëns avait tout entendu. Elle se fit reconduire chez elle
dans un état que tu peux imaginer, en implorant de P... la promesse
qu'il ne donnerait pas suite à cette affaire. Puis, me faisant appeler,
elle me conjura d'user de tous les moyens pour empêcher l'éclat. Cela
fut impossible. P... et le jeune S... ne cherchaient que le scandale. La
rencontre a eu lieu ce matin. P... n'a reçu qu'une égratignure, mais un
grand mal est fait à madame de Kervaëns. Elle est compromise par ce duel
de la manière la plus désolante. Les bruits de salon sont stupides; on
dit que tu l'abandonnes, qu'elle se console avec P..., etc., etc.
«Au nom du ciel, reviens sans perdre une minute.»
Cette lettre fut pour Guermann un coup de foudre. Il n'y avait pas à
balancer, il fallait partir... Partir au moment même de son triomphe, au
moment où tout Paris avait les yeux fixés sur lui, et cela pour aller
trouver une sotte affaire, une femme malade, des reproches au moins
tacites, des commérages fastidieux. Pour la première fois, il sentit
_l'entrave_ dans sa vie. Cette femme, qui en avait été l'éclat,
l'impulsion décisive, le point lumineux, devenait l'obstacle, _le
devoir_. Or, le sentiment du devoir était en horreur à Guermann. Cette
longue route fut affreuse; une irritation concentrée le rongeait. Il
arriva à Genève, le coeur plus plein de rage que d'amour. Mais en
revoyant Nélida, les joues creusées, les yeux éteints, les lèvres
pâlies, belle encore d'une incomparable majesté dans la douleur, sa
mauvaise nature fut vaincue. Il tomba à ses pieds, l'étreignit avec plus
d'ardeur qu'au premier jour, et lui fit oublier, dans le délire de ses
transports, tout ce qu'elle avait souffert durant cette cruelle absence.
Le médecin ordonna un climat plus doux. Guermann, lassé de Genève et se
trouvant par la vente de son tableau en état de faire face aux dépenses
d'un voyage, proposa de passer le Simplon et d'aller s'établir à Milan.
Nélida accepta, à la condition que là du moins elle ne verrait
absolument personne et vivrait dans la retraite la plus entière.
Guermann promit tout ce qu'elle voulut.