Guermann travaillait avec ardeur à un grand tableau représentant Jean
Huss devant le concile. Dès qu'il faisait jour, il allait à son atelier.
Plus tard, Nélida venait l'y joindre, et passait de longues heures sans
presque lui parler, heureuse d'être auprès de lui et de suivre les
progrès de son travail. Toutefois, madame de Kervaëns ne s'absorbait
plus aussi complétement dans la vie de Guermann. L'oisiveté l'avait
fatiguée vite. Les premières lectures philosophiques faites en Bretagne
avec son amant avaient ouvert son esprit aux nobles curiosités.
S'enhardissant peu à peu et dépouillant ses scrupules de jeune fille,
elle finit par entrer résolument dans la voie du libre examen. Quelques
hommes distingués de Genève, que Guermann rencontra chez madame S..., et
qu'il lui fit connaître, aidaient et encourageaient ses études. Comme
elle avait un sincère amour de la vérité, elle acquit en peu de temps
des notions beaucoup plus justes et plus ordonnées que celles de
Guermann, qui n'avait jamais cherché dans les livres que des sophismes à
l'usage de ses passions, ou de hardis paradoxes propres à le faire
briller aux yeux des sots. L'intelligence de Nélida, procédant avec
méthode, s'affermissait en s'élevant. Au bout de six mois, une
transformation sensible s'était accomplie en elle, sa pensée était
complétement sortie des langes. À la foi aveugle avait succédé le
sentiment réfléchi; à la pratique catholique, une religieuse conception
de la destinée humaine.
Enfin, le _Jean Huss_ fut achevé. La ville entière accourut pour le
voir; Guermann fut enivré de louanges. Les invitations devinrent de plus
en plus pressantes; tous les salons le réclamèrent. Il s'y laissa
conduire; et bientôt de proche en proche, de motif en motif, il finit
par passer la majeure partie de ses soirées hors de la maison. Ce n'est
pas qu'il trouvât un grand plaisir dans ce nouveau genre de vie; il
avait trop de goût pour ne pas préférer l'entretien naturel et plein
d'idées de Nélida au babil arrogant des précieuses Genevoises; mais il
voyait avec satisfaction l'ascendant qu'il prenait dans cette société
pleine de morgue, et se persuadait que, dans l'intérêt même de madame
Kervaëns et du respect dont il la voulait entourée, il était nécessaire
qu'il se fit une réputation brillante, non seulement comme artiste, mais
encore comme homme du monde. Nélida, de jour en jour plus sérieusement
occupée, paraissait d'ailleurs ne point souffrir de ces absences et ne
lui en témoignait pas le plus léger déplaisir.
Au plus fort de cette dissipation mondaine, Guermann reçut de Paris la
lettre suivante, que lui écrivait l'ami auquel il avait adressé son
tableau et confié le soin de ses intérêts:
«J'avais pensé que tu pourrais te contenter d'envoyer ton _Jean Huss_,
sans venir toi-même. Ce serait une faute. Par un hasard étrange, qui,
nous ne saurions nous le dissimuler, peut être ta gloire ou ta perte,
D... expose un _Savonarole_. Les comparaisons sont inévitables. Tous les
élèves de D... se mettent déjà en campagne et le portent aux nues, en te
dépréciant. L'enlèvement de madame de Kervaëns et ta longue absence te
font le plus grand tort. On dit et on répète que ton art ne te tient
plus au coeur. J'ai sondé plusieurs critiques; la presse en masse te sera
hostile, si tu ne reviens au plus tôt essayer de regagner le terrain
perdu, et reprendre l'ascendant que te donneront toujours ta parole
sympathique et la supériorité de ton esprit.»
À la lecture de cette lettre, l'artiste frémit. L'idée d'un tel échec
n'était plus supportable pour son amour-propre exalté. Il rentra chez
lui, sombre et brusque, et déclara à madame de Kervaëns qu'il partait le
soir même. Son air farouche, son accent bref, la trompèrent. Elle le
crut au désespoir de quitter Genève, et affecta la plus complète
indifférence, afin de ne pas ébranler une résolution sage, qui
paraissait lui coûter tant d'efforts. Guermann ne s'attendait pas à la
trouver ainsi. Il en éprouva un grand soulagement, et monta en voiture,
sans chagrin, sans remords, le coeur ulcéré, ne rêvant que succès,
triomphe, vengeance. L'artiste, menacé dans sa gloire, n'était plus
sensible à d'autres douleurs; un instant avait suffi pour tarir dans
cette âme orgueilleuse la source longtemps préservée de l'amour.