XVIII

Le lendemain on apporta à Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa à

Nélida après l'avoir lue: «Mon cher ami, écrivait le jeune négociant, je

n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'écris du comptoir pour te

prévenir que j'ai accepté à dîner chez madame S... _avec toi_. Je l'ai

fait sans te consulter, parce que tu aurais refusé peut-être, et tu

aurais eu tort. Madame. S... est une personne importante à Genève. Elle

tient le haut bout de la société, et reçoit tous les étrangers de

distinction. Comme tu ne serais pas fâché, m'as-tu dit, de faire

quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais

paraître nulle part avec plus de convenance que là. Je viendrai te

prendre avant quatre heures.»

--M. Anatole a raison, dit Nélida à Guermann, en lui rendant ce billet

dont l'écriture lui brûlait les yeux; il faut aller chez madame S...

cela vous distraira.

--Voici la première parole dure que vous m'adressez, Nélida. Depuis

quand a-t-on besoin de se _distraire_ d'un bonheur tel que le mien?

Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille,

que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une

société dont j'ai besoin... Vous allez vous ennuyer, Nélida?

--Moi, mon ami? reprit-elle avec son angélique douceur, pas une minute.

J'ai là de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est

excellent. Et puis, n'ai-je pas à mettre en ordre pour mon herbier

toutes les plantes que nous avons séchées à Wallenstadt? Vous savez que

je prétends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de

sourire.

À quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nélida resta seule.

Fidèle à sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais

une saveur amère lui venait à la bouche; son gosier se serrait... Elle

alla chercher ses plantes et commença à les étaler sur la table... Alors

les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion

heureuse, inondèrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps

contenues, coulèrent sur les tiges fanées et sur les pâles corolles de

ces fleurs, cueillies naguère avec des ravissements de joie. L'épreuve

était trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonçant à se

faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tête dans ses mains,

et se mit à penser à Guermann. Elle se le figura entrant chez madame

S..., composa dix conversations probables entre lui et la maîtresse de

la maison. Mais à mesure que le temps s'écoulait, son cerveau se

troublait, épuisé par ce vain travail; elle ne fut bientôt plus capable

d'autre chose que de suivre avec une inquiétude toujours croissante le

mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'écouter d'une

oreille anxieuse les horloges voisines qui se répondaient et sonnaient

l'une après l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente.

Guermann avait promis de rentrer à huit heures. À huit heures moins cinq

minutes il sonnait vivement à la porte. Nélida bondit sur son fauteuil,

courut à lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois

sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de

loin, en effet, il revenait du _monde_.

Après un moment de silence, pendant lequel les deux amants se

prodiguèrent les plus tendres caresses:

«Maintenant, contez-moi votre longue absence», dit Nélida en faisant

asseoir Guermann sur le fauteuil et en s'asseyant sur ses genoux avec

une grâce enfantine.

Pendant qu'elle passait et repassait ses doigts effilés dans les masses

épaisses de la chevelure du jeune artiste, il lui conta la conversation

sèche, pédante et guindée du cercle choisi dont il avait eu l'honneur de

faire partie. Il lui traça la silhouette fine et caractéristique des

hommes et des femmes auxquels il avait été présenté. Nélida finit par

rire aux éclats de ce tableau piquant des ridicules d'une petite ville.

--N'y avait-il donc pas de jeunes femmes? demanda-t-elle.

--Il y en avait deux qui passent pour les beautés de l'endroit, répondit

Guermann.

Et alors, prenant son crayon, il dessina sur une carte la taille, le

visage, la cambrure et les airs de tête de ces dames allobroges, comme

il les appelait. Il avait observé en peintre; rien ne lui avait échappé.

Nélida eût préféré moins d'exactitude, surtout lorsqu'il en vint à des

rapprochements qui, bien que tous à son avantage, lui causèrent une

impression désagréable. La comparer à d'autres femmes, c'était lui

assigner un rang, une place parmi elles. Nélida n'aurait jamais imaginé

de comparer Guermann à personne. Pour elle le genre humain était d'un

côté, son amant de l'autre, seul et incomparable, comme tout homme aimé

par une femme chaste et passionnée.

Plusieurs mois s'écoulèrent sans aucun changement notable dans la vie

des deux amants. Madame de Kervaëns avait reçu les réponses de sa tante

et de son amie; son coeur en avait été navré. C'était une cruelle et

dernière déception qui acheva d'endurcir son courage et la fit se

réfugier plus absolument, plus exclusivement que jamais, dans son amour.

Voici ce que lui écrivait madame d'Hespel.

* * * * *

«Je vous réponds, puisque vous paraissez le désirer, quoique je ne

puisse guère comprendre le prix que vous attachez à une lettre de moi.

C'est la dernière fois que vous verrez mon écriture. Vous êtes

l'opprobre de votre famille; vous la déshonorez par quelque chose de

bien pis qu'un crime, par un ridicule. Votre mari se montre plein de

tact. Au retour d'un voyage plus qu'autorisé par des antécédents que

vous ignoriez sans doute, il a dit à ceux de ses amis qui auraient eu le

droit de l'interroger que vous aviez eu de tout temps des hallucinations

qui ont dégénéré en folie. Du reste, il ne prononce plus votre nom, et

m'a déclaré avoir donné ordre que vos revenus fussent régulièrement

déposés chez mon notaire qui vous en tiendra compte. Il n'avait pas

autre chose à faire, il ne pouvait pas se couper la gorge avec un homme

de rien, que nous avons tous vu dans un état voisin de la domesticité.

Je ne vous dis pas de revenir à la raison. Tout est devenu impossible;

le monde et votre famille vous sont à jamais fermés. Que Dieu vous

prenne en pitié: c'est la seule espérance qui vous reste.»

La lettre d'Hortense était dictée par le même esprit et écrite du même

ton.

«Vous vous abusez singulièrement, ma pauvre Nélida, disait-elle à son

ancienne amie, en pensant qu'il me serait possible d'entretenir avec

vous la moindre relation. J'en suis au désespoir, mais ce que je dois à

mon mari, le soin de ma réputation, l'avenir même de ma petite fille,

auquel je dois songer dès à présent, m'interdisent une correspondance

qui pourrait sembler l'approbation tacite du scandale que vous donnez au

monde. Croyez bien qu'il m'en coûte et que mes voeux les plus sincères

vous accompagnent. Je souhaite que vous soyez heureuse, mais, hélas!

sans oser l'espérer. Le bonheur ne se rencontre ici-bas que dans la

stricte observance des lois sociales, et vous les avez trop follement

bravées, chère et malheureuse amie, pour que vous puissiez jamais

trouver même le repos.»

Nélida; Hervé; Julien · 第 32 / 70 题