Le lendemain on apporta à Guermann une lettre d'Anatole, qu'il passa à
Nélida après l'avoir lue: «Mon cher ami, écrivait le jeune négociant, je
n'ai pas le temps d'aller te trouver. Je t'écris du comptoir pour te
prévenir que j'ai accepté à dîner chez madame S... _avec toi_. Je l'ai
fait sans te consulter, parce que tu aurais refusé peut-être, et tu
aurais eu tort. Madame. S... est une personne importante à Genève. Elle
tient le haut bout de la société, et reçoit tous les étrangers de
distinction. Comme tu ne serais pas fâché, m'as-tu dit, de faire
quelques portraits, il est bon qu'on te connaisse; or, tu ne saurais
paraître nulle part avec plus de convenance que là. Je viendrai te
prendre avant quatre heures.»
--M. Anatole a raison, dit Nélida à Guermann, en lui rendant ce billet
dont l'écriture lui brûlait les yeux; il faut aller chez madame S...
cela vous distraira.
--Voici la première parole dure que vous m'adressez, Nélida. Depuis
quand a-t-on besoin de se _distraire_ d'un bonheur tel que le mien?
Mais, malheureusement, Anatole dit trop vrai, il faut que je travaille,
que je gagne ma vie; il faut donc accepter ces tristes exigences d'une
société dont j'ai besoin... Vous allez vous ennuyer, Nélida?
--Moi, mon ami? reprit-elle avec son angélique douceur, pas une minute.
J'ai là de la musique que je n'ai pas encore ouverte; ce piano est
excellent. Et puis, n'ai-je pas à mettre en ordre pour mon herbier
toutes les plantes que nous avons séchées à Wallenstadt? Vous savez que
je prétends faire la flore de Wallenstadt, ajouta-t-elle en essayant de
sourire.
À quatre heures, Anatole vint prendre Guermann. Nélida resta seule.
Fidèle à sa promesse, elle ouvrit son piano et essaya de chanter; mais
une saveur amère lui venait à la bouche; son gosier se serrait... Elle
alla chercher ses plantes et commença à les étaler sur la table... Alors
les souvenirs du lac, de la montagne, de la solitude, de la passion
heureuse, inondèrent son coeur, et de grosses larmes, longtemps
contenues, coulèrent sur les tiges fanées et sur les pâles corolles de
ces fleurs, cueillies naguère avec des ravissements de joie. L'épreuve
était trop forte. Elle quitta brusquement la table, et, renonçant à se
faire violence, elle se jeta dans son fauteuil, la tête dans ses mains,
et se mit à penser à Guermann. Elle se le figura entrant chez madame
S..., composa dix conversations probables entre lui et la maîtresse de
la maison. Mais à mesure que le temps s'écoulait, son cerveau se
troublait, épuisé par ce vain travail; elle ne fut bientôt plus capable
d'autre chose que de suivre avec une inquiétude toujours croissante le
mouvement insensible de l'aiguille sur le cadran, et d'écouter d'une
oreille anxieuse les horloges voisines qui se répondaient et sonnaient
l'une après l'autre, avec une lenteur lugubre, les heures de l'attente.
Guermann avait promis de rentrer à huit heures. À huit heures moins cinq
minutes il sonnait vivement à la porte. Nélida bondit sur son fauteuil,
courut à lui, lui jeta ses bras autour du cou; il la pressa mille fois
sur son coeur, comme s'il arrivait d'un lointain voyage; il revenait de
loin, en effet, il revenait du _monde_.
Après un moment de silence, pendant lequel les deux amants se
prodiguèrent les plus tendres caresses:
«Maintenant, contez-moi votre longue absence», dit Nélida en faisant
asseoir Guermann sur le fauteuil et en s'asseyant sur ses genoux avec
une grâce enfantine.
Pendant qu'elle passait et repassait ses doigts effilés dans les masses
épaisses de la chevelure du jeune artiste, il lui conta la conversation
sèche, pédante et guindée du cercle choisi dont il avait eu l'honneur de
faire partie. Il lui traça la silhouette fine et caractéristique des
hommes et des femmes auxquels il avait été présenté. Nélida finit par
rire aux éclats de ce tableau piquant des ridicules d'une petite ville.
--N'y avait-il donc pas de jeunes femmes? demanda-t-elle.
--Il y en avait deux qui passent pour les beautés de l'endroit, répondit
Guermann.
Et alors, prenant son crayon, il dessina sur une carte la taille, le
visage, la cambrure et les airs de tête de ces dames allobroges, comme
il les appelait. Il avait observé en peintre; rien ne lui avait échappé.
Nélida eût préféré moins d'exactitude, surtout lorsqu'il en vint à des
rapprochements qui, bien que tous à son avantage, lui causèrent une
impression désagréable. La comparer à d'autres femmes, c'était lui
assigner un rang, une place parmi elles. Nélida n'aurait jamais imaginé
de comparer Guermann à personne. Pour elle le genre humain était d'un
côté, son amant de l'autre, seul et incomparable, comme tout homme aimé
par une femme chaste et passionnée.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans aucun changement notable dans la vie
des deux amants. Madame de Kervaëns avait reçu les réponses de sa tante
et de son amie; son coeur en avait été navré. C'était une cruelle et
dernière déception qui acheva d'endurcir son courage et la fit se
réfugier plus absolument, plus exclusivement que jamais, dans son amour.
Voici ce que lui écrivait madame d'Hespel.
* * * * *
«Je vous réponds, puisque vous paraissez le désirer, quoique je ne
puisse guère comprendre le prix que vous attachez à une lettre de moi.
C'est la dernière fois que vous verrez mon écriture. Vous êtes
l'opprobre de votre famille; vous la déshonorez par quelque chose de
bien pis qu'un crime, par un ridicule. Votre mari se montre plein de
tact. Au retour d'un voyage plus qu'autorisé par des antécédents que
vous ignoriez sans doute, il a dit à ceux de ses amis qui auraient eu le
droit de l'interroger que vous aviez eu de tout temps des hallucinations
qui ont dégénéré en folie. Du reste, il ne prononce plus votre nom, et
m'a déclaré avoir donné ordre que vos revenus fussent régulièrement
déposés chez mon notaire qui vous en tiendra compte. Il n'avait pas
autre chose à faire, il ne pouvait pas se couper la gorge avec un homme
de rien, que nous avons tous vu dans un état voisin de la domesticité.
Je ne vous dis pas de revenir à la raison. Tout est devenu impossible;
le monde et votre famille vous sont à jamais fermés. Que Dieu vous
prenne en pitié: c'est la seule espérance qui vous reste.»
La lettre d'Hortense était dictée par le même esprit et écrite du même
ton.
«Vous vous abusez singulièrement, ma pauvre Nélida, disait-elle à son
ancienne amie, en pensant qu'il me serait possible d'entretenir avec
vous la moindre relation. J'en suis au désespoir, mais ce que je dois à
mon mari, le soin de ma réputation, l'avenir même de ma petite fille,
auquel je dois songer dès à présent, m'interdisent une correspondance
qui pourrait sembler l'approbation tacite du scandale que vous donnez au
monde. Croyez bien qu'il m'en coûte et que mes voeux les plus sincères
vous accompagnent. Je souhaite que vous soyez heureuse, mais, hélas!
sans oser l'espérer. Le bonheur ne se rencontre ici-bas que dans la
stricte observance des lois sociales, et vous les avez trop follement
bravées, chère et malheureuse amie, pour que vous puissiez jamais
trouver même le repos.»