À MADAME LA BARONNE DE SOGNENCOURT.

«Hortense, Hortense! vous m'avez fait bien du mal; mais vous en

gémissez sans doute au fond du coeur, car vous êtes bonne, Hortense,

et vous m'aimez, j'en suis certaine. Je ne vous ferai pas l'injure

de vous offrir mon pardon; à Dieu ne plaise. Ne sais-je pas

aujourd'hui combien certaines passions sont plus fortes que notre

volonté, et comment, avec la plus grande droiture d'intention, on

peut être entraînée!

«Je n'ose écrire à mon mari, mais, je vous en supplie, parlez-moi

de Timoléon, dites-moi où il est, ce qu'il fait, s'il paraît

heureux. Vous aurez peine à le comprendre, mais je ne cesse de

penser à lui. Hélas! s'il eût consenti à me faire un bien léger

sacrifice, il m'eût enchaînée à jamais par les liens d'une

reconnaissance passionnée.

«Je suis à Genève pour longtemps. Je ne verrai personne. Toute ma

vie désormais est consacrée à un seul être, un être si noble et si

grand, que je ne devrais lui parler qu'à genoux. Je ne vous dirai

point que je suis heureuse; je ne saurais m'abuser, je ne le suis

pas, je ne le serai jamais. Le souvenir de mon passé est un hôte

sinistre qui ne me quittera plus. Mais je vis dans une abnégation

complète de moi-même, absorbée, perdue dans la vie d'un autre, dans

la contemplation d'un génie immortel.

«Hortense, écrivez-moi. Tendons-nous la main à travers nos

tristesses, à travers nos fautes. Hortense, je sens que je vous

aime toujours. Et vous?...»

À peine madame de Kervaëns eut-elle achevée ces deux lettres, que

Guermann rentra. Il ne s'aperçut pas qu'elle avait les yeux gonflés de

larmes.

--J'ai trouvé Anatole, dit-il d'un ton joyeux; nous avons du bonheur. Il

m'a conduit tout au haut de la ville, dans une charmante maison qu'il

habite seul, et où il va nous louer un petit logement dont la vue sur le

Jura est délicieuse. C'est une mansarde, à la vérité, ma pauvre Nélida.

Vous ne savez guère que par ouï-dire, je suppose, ce que c'est qu'une

mansarde; mais, je vous l'ai dit, il y va de mon honneur de fuir la plus

lointaine apparence de luxe. Il faut même que j'affiche ma pauvreté.

Vous serez courageuse, je le sais, et vous monterez de vos deux pieds

d'ange les cinq étages de votre humble demeure... de mon paradis,

ajouta-t-il en s'agenouillant devant elle et baisant l'un après l'autre

ses pieds mignons. J'ai loué aussi un atelier dans la même rue; j'ai

fait marché avec un tapissier qui va nous fournir, à très-bas prix, un

mobilier fort simple, mais qui n'a jamais servi à personne. Anatole veut

vous faire hommage d'un piano d'Erard, toujours fermé chez lui, dit-il.

Demain il viendra avec ses chevaux vous chercher et vous installer dans

son palais. Êtes-vous contente de votre majordome, Nélida?

--Est-il bien nécessaire que je voie M. Anatole? dit madame de Kervaëns,

effrayée à l'idée de se trouver en présence d'un étranger. (Jusque-là

elle avait échappé à tous les regards.) J'aimerais mieux m'en dispenser.

--C'est impossible, reprit Guermann. Vous aurez à chaque instant besoin

de lui.

--Moi, Guermann? Puis-je donc avoir besoin de quelqu'un au monde, hormis

vous!

Il lui prit la main et la baisa avec effusion.

--Faites-moi ce petit sacrifice, Nélida, reprit-il. Anatole est plein de

savoir-vivre, il n'abusera pas de la permission que vous lui donnerez.

Une solitude absolue ne vous vaudrait rien; croyez-moi, vous serez bien

aise d'avoir quelquefois une autre conversation que la mienne pour vous

délasser.

Nélida, sourit d'un air incrédule et consentit comme elle faisait

toujours. Le lendemain, à midi, Guermann lui présentait son ami Anatole,

qui, malgré la réserve discrète qu'il s'était imposée, ne put s'empêcher

de jeter à plusieurs reprises sur madame de Kervaëns de longs regards

surpris dont elle se sentit blessée.

La vue de sa nouvelle demeure fit diversion. C'était une mansarde propre

et riante. Le salon avait deux fenêtres d'où la vue s'étendait sur le

cours du Rhône et la ceinture bleue du Jura. Le piano tenait un des

côtés; un large sofa, un fauteuil à ressorts et une corbeille remplie de

fleurs, donnaient à cette pièce modeste un aspect agréable.

--Il va sans dire, madame, dit Anatole en faisant asseoir Nélida, que

mon jardin est entièrement à votre disposition. Ordonnez-y comme chez

vous; vous n'y verrez jamais personne, pas même le propriétaire,

ajouta-t-il en souriant, que ses affaires retiennent tout le jour à un

maussade comptoir. Mais j'oubliais une chose, dit-il en se tournant vers

Guermann: nous avons en ce moment à Genève une excellente troupe

italienne; on donne ce soir la _Gazza ladra_; j'ai une loge

d'avant-scène; si madame me permettait de la lui offrir...

--Je vous suis obligée, monsieur, interrompit madame de Kervaëns, je ne

sortirai pas, je suis très-fatiguée.

--Une heure passée à entendre de la musique vous reposera, dit Guermann;

nous partirons après le premier acte si vous désirez rentrer de bonne

heure.

Madame de Kervaëns fit un signe d'assentiment contraint. Il lui

répugnait de s'exposer ainsi à tous les yeux dans un théâtre. Toutes ses

délicatesses de femme et d'amante étaient froissées à l'idée d'aller

étaler devant la foule le secret de sa destinée; mais une délicatesse

plus exquise encore lui fit taire son déplaisir. Elle aurait voulu que

Guermann le comprît et le partageât; il ne paraissait pas y songer. Il

prit un soin charmant à sortir de la caisse de voyage les plus belles

robes de Nélida, l'aidant avec grâce à faire les apprêts de sa toilette,

dont il voulut choisir et ordonner les plus petits détails. En le voyant

si joyeux Nélida oublia ses scrupules, et, quand vint l'heure du

spectacle, elle était presque réconciliée avec la pensée de paraître en

public.

Mais son courage faillit l'abanbonner lorsqu'en entrant dans la loge

d'Anatole elle vit tous les regards se porter sur elle, toutes les

lorgnettes braquées de son côté, toutes les femmes se pencher vers leurs

voisins et la désigner avec effronterie! Genève est, comme on sait, une

ville de négociants et de méthodistes, c'est-à-dire une ville où, par

esprit d'économie et de dévotion, on se refuse les amusements les plus

légitimes, en se réservant le plaisir hypocrite et bon marché de la

médisance. Par tous pays, d'ailleurs, deux individus jeunes, beaux,

qu'on suppose heureux l'un par l'autre, soulèvent l'indignation et la

fureur de ce public hargneux qui se compose de toutes les femmes

honnêtes fatiguées de l'être, de toutes les femmes galantes qui veulent

donner le change sur la facilité de leurs moeurs par la sévérité de leurs

jugements, de tous les vieux libertins qui haïssent par état la passion

noble et pure de tous les maris qui comparent; de tous ceux enfin, et le

nombre en est considérable, qui portent avec dépit le poids d'une vertu

forcée, les lourds ennuis du ménage, ou les cruels châtiments de la

débauche.

Anatole s'était diverti, pendant une partie de la journée, des propos

recueillis sur madame de Kervaëns et Guermann, dans des visites faites à

cette intention; il s'empressa d'aller de loge en loge pour entendre les

observations nouvelles que leur présence au théâtre provoquerait sans

doute, et revint au bout d'une demi-heure, l'air triomphant; Nélida,

pour se soustraire à tous les yeux, s'était enfoncée dans un coin de la

loge; elle avait levé l'écran de taffetas vert, et, la tête dans ses

mains, écoutait la musique.

--Mon cher, dit Anatole à Guermann, sans qu'elle s'apercût de son

arrivée, nous faisons à nous trois un effet prodigieux; je vous exploite

comme une mine d'or. Les questions ne tarissent pas. Je réponds à

quelques-unes, je laisse les autres en suspens; je prends de grands airs

de mystère; mais enfin personne n'ignore, à l'heure qu'il est, que tu es

le premier peintre de France, c'est-à-dire du monde; que, par-dessus le

marché, tu as de l'esprit comme un démon; et, ajouta-t-il en baissant un

peu la voix, que la femme qui t'aime est une grande dame du faubourg

Saint Germain. Toutes les mères de famille sont en émoi; on ne parvient

pas à écarter les demoiselles de la conversation. On vous déchire, mais

on est impatient de te connaître. Nos élégantes veulent déjà que je les

conduise à ton atelier... Tu comprends? Je fais le difficile; je dis que

vous ne voulez voir personne, que vous êtes très-heureux dans votre

intérieur; de là un accroissement de curiosité. Demain, à mon réveil, je

suis certain de recevoir trente invitations qui ne me seront pas

destinées, je te le jure; mais je suis bon diable, et je ferai semblant

de ne pas voir le but de ces cajoleries; je me laisserai faire. C'est

toujours agréable d'être cajolé, même quand on sait que c'est à

l'intention d'un autre.

Guermann, en écoutant ce babil amical, sentait chatouiller de nouveau sa

vanité longtemps endormie. Il vit dans ce que lui racontait Anatole bien

autre chose que les commérages d'une petite ville; il vit

l'accomplissement de ses rêves, le monde soumis à son génie, la société

subjuguée. Nélida découvrit avec surprise, en prenant son bras pour

rentrer chez elle, qu'une joie inaccoutumée le possédait. Ce fut un

premier désaccord dans leur pensée intime, car elle avait entendu la fin

de la conversation d'Anatole, et regagnait sa demeure en proie à une

profonde tristesse. Elle sentait sa solitude profanée par d'insolents

regards, son amour insulté par des paroles méprisantes, son sanctuaire

envahi bientôt peut-être par ce monde qu'elle avait fui, et en présence

duquel la rejetait tout à coup une fatalité impitoyable.

Nélida; Hervé; Julien · 第 31 / 70 题