Guermann Régnier aimait passionnément Nélida. Il l'aimait de toute son
imagination et de tout son orgueil, les deux puissances qui régissaient
sa vie. En lui peignant l'empire qu'elle exerçait sur lui, il ne l'avait
pas trompée. Cette anecdote de son enfance qu'il lui avait contée était
vraie de tous points; l'image de Nélida et le premier éveil de son génie
se confondaient dans son esprit; le premier battement de son coeur avait
été pour l'art et pour elle; conquérir la gloire et conquérir Nélida,
c'était pour lui un seul et même désir.
Guermann était doué de facultés rares. Il avait, à s'y méprendre, toutes
les apparences du génie: une perception vive, un enthousiasme
communicatif, une facilité merveilleuse, de la flamme dans la parole et
sous le pinceau, une volonté opiniâtre, une fierté indomptable, la soif
du beau sous toutes les formes. Mais il y avait dans son organisation
une lacune énorme qui paralysait tous ses dons et devait les rendre
funestes à lui et aux autres. Il ne possédait que la force d'expansion.
La force de concentration, celle qui fait les philosophes, les grands
caractères et les véritables artistes, lui manquait. Il allait obéissant
à tous ses instincts, à des impulsions contradictoires que rien ne
réglait ni ne refrénait, Guermann était incapable de concevoir un ordre
général et de s'y assigner sa place. Pour tout dire en un mot, il
manquait de conscience, et ne connaissait de bien et de mal que le
succès ou l'échec de ses âpres désirs. Aussi, quoique doué d'une grande
générosité de nature, était-il, par le fait, d'un épouvantable égoïsme.
Les circonstances n'avaient pas peu contribué à fortifier cette
personnalité démesurée. Aucun contre-poids n'avait été donné à ses
penchants. Son éducation première, dans un village, sous les yeux d'une
mère subjuguée, avait été à peu près nulle, et, du jour où sa vocation
se déclara, presque tout son temps fut consacré à l'exercice matériel de
son art. Ainsi livré à lui-même, il lut beaucoup, parce qu'il était
avide de connaître, mais il lut, sans méthode et sans choix, toute
espèce de livres, bons et mauvais, sublimes et détestables. Le désordre
se fit dans son esprit; la soif de l'impossible dévora son coeur.
L'amour de mademoiselle de la Thieullaye, dès qu'il l'entrevit, faillit
le rendre fou. À force de songer à elle, au hasard qui les avait
rapprochés dès leur enfance, à la conformité qu'il crut reconnaître
entre eux, il se persuada de très-bonne foi que Nélida lui était
destinée. Il ne se dit pas un instant qu'il la perdrait; non,
rendons-lui cette justice, Guermann eût reculé, hésité du moins, s'il
avait pu envisager son dessein sous un jour pareil; mais il se croyait
réservé à de telles grandeurs, qu'il félicitait en secret la belle
patricienne d'être échue en partage au plébéien illustre. Certain de la
conduire à la gloire, il voyait dans son union avec elle l'union de ce
qu'il y a de plus sublime au monde, et rien ne l'eut étonné davantage
que de s'entendre dire qu'il commettrait une action mauvaise, en
provoquant et acceptant des sacrifices dont il ne sentait nullement
l'étendue.
On peut imaginer ce qu'il éprouva en apprenant par la grisette avec
laquelle, suivant l'usage des étudiants parisiens, il faisait un ménage
extra-légal, que mademoiselle de la Thieullaye était venue chez lui. Il
se fit répéter vingt fois toutes les circonstances de cette visite, il
devina tout; il se sentit maître de cette destinée. Mais, jugeant aussi
que le jour n'était pas venu, il résolut de ne pas risquer l'audacieux
défi qu'il voulait jeter à la société, avant de s'être fait un nom qui
le revêtit d'une force suffisante pour engager la lutte à armes égales,
et laissa passer dix-huit mois avec la patience que donne la certitude.
L'exposition fut pour lui un triomphe. La foule se porta spontanément à
son tableau, et son nom, nouveau dans l'art, fut répété de bouche en
bouche. Avec l'exagération naturelle à un premier enthousiasme, la
presse parisienne le représenta à l'Europe comme le restaurateur de la
peinture moderne, comme un jeune Raphaël dont la gloire éclipsait tous
ses devanciers.
Ce fut au plus fort de ce bruit enivrant qu'il apprit, par des
intelligences qu'il s'était ménagées dans la maison de la vicomtesse,
les incidents que nous avons racontés plus haut. Il ne balança pas, son
heure avait sonné. Nélida était malheureuse, délaissée; à lui
appartenait la tâche de la délivrer, de la venger. Il pourrait donc
enfin faire jour à toutes ses haines, à tous les ressentiments qui
couvaient dans son coeur depuis le jour où il avait eu pour la première
fois conscience des inégalités sociales. Il allait terrasser le préjugé,
montrer au monde ébloui et vaincu la toute-puissance du génie effaçant
toutes les distinctions inventées par les hommes, brisant, l'orgueil de
l'aristocratie, et soumettant à son empire la beauté, la vertu et
l'honneur de la première entre les femmes! Rien ne lui semblait plus
facile que d'ébranler jusque dans ses fondements cette vieille société
décrépite qui ne lui avait pas fait une place selon son gré. Il croyait
fermement que, dans la satisfaction de sa passion égoïste, il allait
ouvrir l'ère attendue de la liberté et de l'égalité nouvelles.
Ce rêve a été fait à différents degrés de fièvre, cette chimère est
apparue sous bien des formes à plus d'un jeune plébéien de notre triste
époque. Plus d'un, en lisant cette histoire, s'il est de bonne foi avec
lui-même, se souviendra qu'entre le jour où finit pour lui l'étude
imposée et le jour où la pauvreté le contraignit d'appliquer ses
facultés à quelque travail modeste et productif, bien des nuits se sont
écoulées dans la poursuite haletante de ces visions d'un impuissant
orgueil; il sourira peut-être en se rappelant qu'il a étreint en songe
bien des fantômes, essayé sur sa tête bien des couronnes dont le poids
l'aurait écrasé, si le destin eût écouté ces puériles ambitions d'une
vanité en délire.
Dès l'instant où Guermann vit madame de Kervaëns, il eut la certitude de
n'avoir rien perdu de son ascendant sur elle. Il reconnut qu'il avait
autant que jamais la faculté d'émouvoir son âme, d'intéresser son
esprit, de séduire son imagination. Mais il vit bientôt aussi qu'il
échouerait devant un seul obstacle, pour lui incompréhensible, devant la
simple notion du devoir, que tous ses paradoxes ne parvenaient point à
ébranler. Nélida seule, loin de tous les yeux, sans autre surveillant
qu'elle-même, autorisée en quelque sorte par l'indigne abandon de son
mari, n'en gardait pas moins la plus stricte réserve et le sentiment
inaltérable de l'honneur conjugal. L'amour de Guermann creusait en
dedans, mais elle conservait à l'extérieur une dignité si grande, une
hauteur de pureté telle, que l'artiste bouillant et audacieux n'osait
rien risquer et rongeait son frein en silence.
Si Nélida avait eu plus d'expérience, si elle eût été moins
essentiellement honnête, si l'idée du mal, en un mot, avait pu
l'approcher, elle aurait craint le péril auquel elle s'exposait en
recevant sous son toit, dans une profonde solitude, un homme qu'elle
avait passionnément aimé. Un degré très faible d'attention sur elle-même
lui eût fait découvrir que cette résignation subite à une existence
désolée, ces joies de la charité senties avec plus de plénitude que
jamais, l'attrait de ces lectures émouvantes, et enfin la force et la
santé qui lui revenaient d'une manière visible, tout cela n'avait et ne
pouvait avoir qu'une cause: l'amour. Elle aurait compris qu'il lui eût
été impossible, dans la situation désespérée où Guermann l'avait
trouvée, d'accepter les soins ou même la présence de tout autre; elle se
serait demandé si son bras aurait pu s'appuyer avec autant d'abandon sur
celui de M. de Verneuil, si une lecture faite par H. de Sognencourt eût
ainsi touché la fibre la plus secrète de son coeur. Mais Nélida était
trop honnête pour ne pas être imprudente; elle ne savait pas plus se
défier d'elle-même qu'elle n'avait su se défier des autres.
Un mois s'écoula de la sorte. Chaque jour Guermann se sentait plus
certain d'être aimé et plus certain aussi de n'être pas écouté; son
orgueil était blessé à mort; toutes ses passions mauvaises se livraient
dans son âme un combat furieux. Nélida, plus calme en apparence, était
envahie sourdement par un poison perfide, qui, de proche en proche,
pénétrait jusqu'au plus profond de son être, sans se déceler encore par
de visibles symptômes; mais le premier hasard allait détruire cette
sécurité funeste.
Un soir, c'était dans les derniers jours de juillet, les deux jeunes
solitaires de Kervaëns étaient, comme de coutume, assis l'un près de
l'autre dans le salon du rez-de-chaussée. Tout le jour avait été
orageux; en ce moment le tonnerre grondait au-dessus du château; des
éclairs multipliés perçaient les rideaux de damas hermétiquement fermés
et jetaient dans la pièce très sombre des lueurs rapides. Une seule
lampe éclairait la table et le livre où Guermann lisait, avec une
agitation fébrile et d'une voix saccadée, les aveux de Saint-Preux à
Julie dans les premières lettres de la _Nouvelle Héloïse_. Nélida, qui
depuis plusieurs nuits avait de nouveau perdu le sommeil et qui
ressentait en ce moment l'influence énervante de l'atmosphère chargée
d'électricité, quitta le siège qu'elle occupait pour aller reposer sur
un divan un peu éloigné. Guermann en ressentit un dépit puéril. Sans
oser suspendre sa lecture, il lançait de loin à loin sur madame de
Kervaëns un regard à vide, espérant toujours surprendre à son visage une
émotion qui répondit à la sienne; mais ce grand front pâle, cette lèvre
sérieuse, ce corps de madone couché dans son vêtement blanc, ne
trahissaient aucun mouvement tumultueux.
Guermann, irrité par ce calme qui lui semblait presque une insulte,
élevait sa voix et lui donnait un accent de plus en plus vibrant. Il en
vint à déclamer certains passages avec une puissance d'organe et de
geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'application directe qu'il
en faisait à Nélida; mais en vain. Madame de Kervaëns demeurait
immobile, ne l'interrompait pas, ne levait pas les yeux; pas un pli de
sa robe ne froissait la soie du divan. On n'entendait que le bruit
régulier et de plus en plus affaibli de son haleine. Indigné, à bout de
patience, exalté par le retentissement de sa parole dans l'espace
sonore, Guermann, ne se contenant plus, jeta le livre loin de lui et
s'approcha, résolu à dire enfin à cette femme hautaine qui ne voulait
rien comprendre, tout ce qu'il ressentait pour elle d'ardeurs brûlantes
et de violents désirs. Mais il s'arrêta tout à coup en la voyant
endormie ou évanouie, c'est ce qu'il ne pouvait discerner. Les yeux de
Nélida étaient clos, sa bouche était décolorée, son bras alangui avait
glissé hors des coussins.
«Nélida!» dit Guermann, effrayé malgré lui de cette immobilité.
Elle ne répondit pas.
«Nélida!» dit-il encore.
Elle ne fit aucun mouvement.
Épouvanté, il posa la main sur son coeur, et, soit hasard soit dessein,
il écarta les plis de sa robe entr'ouverte, et vit avec éblouissement
les plus belles formes que son oeil d'artiste eût jamais contemplées.
Cette vue lui donna le vertige.
«Ô Galatée, s'écria-t-il en la saisissant d'une étreinte passionnée,
marbre divin, éveille-toi dans les bras de ton amant; éveille-toi à la
vie, éveille-toi à l'amour...»
Nélida rouvrit les yeux, et, recouvrant tout à coup ses esprits, elle
s'arracha des bras de Guermann qui n'essaya pas de la retenir, tant le
regard qu'elle lui jeta commandait le respect. Elle alla lentement, en
silence, à la fenêtre, et, l'ouvrant malgré l'orage, elle s'appuya sur
le balcon que commençaient à mouiller de larges gouttes de pluie.
Guermann se laissa tomber à la place qu'elle venait de quitter, et
fondit en larmes.