XIV

Guermann Régnier aimait passionnément Nélida. Il l'aimait de toute son

imagination et de tout son orgueil, les deux puissances qui régissaient

sa vie. En lui peignant l'empire qu'elle exerçait sur lui, il ne l'avait

pas trompée. Cette anecdote de son enfance qu'il lui avait contée était

vraie de tous points; l'image de Nélida et le premier éveil de son génie

se confondaient dans son esprit; le premier battement de son coeur avait

été pour l'art et pour elle; conquérir la gloire et conquérir Nélida,

c'était pour lui un seul et même désir.

Guermann était doué de facultés rares. Il avait, à s'y méprendre, toutes

les apparences du génie: une perception vive, un enthousiasme

communicatif, une facilité merveilleuse, de la flamme dans la parole et

sous le pinceau, une volonté opiniâtre, une fierté indomptable, la soif

du beau sous toutes les formes. Mais il y avait dans son organisation

une lacune énorme qui paralysait tous ses dons et devait les rendre

funestes à lui et aux autres. Il ne possédait que la force d'expansion.

La force de concentration, celle qui fait les philosophes, les grands

caractères et les véritables artistes, lui manquait. Il allait obéissant

à tous ses instincts, à des impulsions contradictoires que rien ne

réglait ni ne refrénait, Guermann était incapable de concevoir un ordre

général et de s'y assigner sa place. Pour tout dire en un mot, il

manquait de conscience, et ne connaissait de bien et de mal que le

succès ou l'échec de ses âpres désirs. Aussi, quoique doué d'une grande

générosité de nature, était-il, par le fait, d'un épouvantable égoïsme.

Les circonstances n'avaient pas peu contribué à fortifier cette

personnalité démesurée. Aucun contre-poids n'avait été donné à ses

penchants. Son éducation première, dans un village, sous les yeux d'une

mère subjuguée, avait été à peu près nulle, et, du jour où sa vocation

se déclara, presque tout son temps fut consacré à l'exercice matériel de

son art. Ainsi livré à lui-même, il lut beaucoup, parce qu'il était

avide de connaître, mais il lut, sans méthode et sans choix, toute

espèce de livres, bons et mauvais, sublimes et détestables. Le désordre

se fit dans son esprit; la soif de l'impossible dévora son coeur.

L'amour de mademoiselle de la Thieullaye, dès qu'il l'entrevit, faillit

le rendre fou. À force de songer à elle, au hasard qui les avait

rapprochés dès leur enfance, à la conformité qu'il crut reconnaître

entre eux, il se persuada de très-bonne foi que Nélida lui était

destinée. Il ne se dit pas un instant qu'il la perdrait; non,

rendons-lui cette justice, Guermann eût reculé, hésité du moins, s'il

avait pu envisager son dessein sous un jour pareil; mais il se croyait

réservé à de telles grandeurs, qu'il félicitait en secret la belle

patricienne d'être échue en partage au plébéien illustre. Certain de la

conduire à la gloire, il voyait dans son union avec elle l'union de ce

qu'il y a de plus sublime au monde, et rien ne l'eut étonné davantage

que de s'entendre dire qu'il commettrait une action mauvaise, en

provoquant et acceptant des sacrifices dont il ne sentait nullement

l'étendue.

On peut imaginer ce qu'il éprouva en apprenant par la grisette avec

laquelle, suivant l'usage des étudiants parisiens, il faisait un ménage

extra-légal, que mademoiselle de la Thieullaye était venue chez lui. Il

se fit répéter vingt fois toutes les circonstances de cette visite, il

devina tout; il se sentit maître de cette destinée. Mais, jugeant aussi

que le jour n'était pas venu, il résolut de ne pas risquer l'audacieux

défi qu'il voulait jeter à la société, avant de s'être fait un nom qui

le revêtit d'une force suffisante pour engager la lutte à armes égales,

et laissa passer dix-huit mois avec la patience que donne la certitude.

L'exposition fut pour lui un triomphe. La foule se porta spontanément à

son tableau, et son nom, nouveau dans l'art, fut répété de bouche en

bouche. Avec l'exagération naturelle à un premier enthousiasme, la

presse parisienne le représenta à l'Europe comme le restaurateur de la

peinture moderne, comme un jeune Raphaël dont la gloire éclipsait tous

ses devanciers.

Ce fut au plus fort de ce bruit enivrant qu'il apprit, par des

intelligences qu'il s'était ménagées dans la maison de la vicomtesse,

les incidents que nous avons racontés plus haut. Il ne balança pas, son

heure avait sonné. Nélida était malheureuse, délaissée; à lui

appartenait la tâche de la délivrer, de la venger. Il pourrait donc

enfin faire jour à toutes ses haines, à tous les ressentiments qui

couvaient dans son coeur depuis le jour où il avait eu pour la première

fois conscience des inégalités sociales. Il allait terrasser le préjugé,

montrer au monde ébloui et vaincu la toute-puissance du génie effaçant

toutes les distinctions inventées par les hommes, brisant, l'orgueil de

l'aristocratie, et soumettant à son empire la beauté, la vertu et

l'honneur de la première entre les femmes! Rien ne lui semblait plus

facile que d'ébranler jusque dans ses fondements cette vieille société

décrépite qui ne lui avait pas fait une place selon son gré. Il croyait

fermement que, dans la satisfaction de sa passion égoïste, il allait

ouvrir l'ère attendue de la liberté et de l'égalité nouvelles.

Ce rêve a été fait à différents degrés de fièvre, cette chimère est

apparue sous bien des formes à plus d'un jeune plébéien de notre triste

époque. Plus d'un, en lisant cette histoire, s'il est de bonne foi avec

lui-même, se souviendra qu'entre le jour où finit pour lui l'étude

imposée et le jour où la pauvreté le contraignit d'appliquer ses

facultés à quelque travail modeste et productif, bien des nuits se sont

écoulées dans la poursuite haletante de ces visions d'un impuissant

orgueil; il sourira peut-être en se rappelant qu'il a étreint en songe

bien des fantômes, essayé sur sa tête bien des couronnes dont le poids

l'aurait écrasé, si le destin eût écouté ces puériles ambitions d'une

vanité en délire.

Dès l'instant où Guermann vit madame de Kervaëns, il eut la certitude de

n'avoir rien perdu de son ascendant sur elle. Il reconnut qu'il avait

autant que jamais la faculté d'émouvoir son âme, d'intéresser son

esprit, de séduire son imagination. Mais il vit bientôt aussi qu'il

échouerait devant un seul obstacle, pour lui incompréhensible, devant la

simple notion du devoir, que tous ses paradoxes ne parvenaient point à

ébranler. Nélida seule, loin de tous les yeux, sans autre surveillant

qu'elle-même, autorisée en quelque sorte par l'indigne abandon de son

mari, n'en gardait pas moins la plus stricte réserve et le sentiment

inaltérable de l'honneur conjugal. L'amour de Guermann creusait en

dedans, mais elle conservait à l'extérieur une dignité si grande, une

hauteur de pureté telle, que l'artiste bouillant et audacieux n'osait

rien risquer et rongeait son frein en silence.

Si Nélida avait eu plus d'expérience, si elle eût été moins

essentiellement honnête, si l'idée du mal, en un mot, avait pu

l'approcher, elle aurait craint le péril auquel elle s'exposait en

recevant sous son toit, dans une profonde solitude, un homme qu'elle

avait passionnément aimé. Un degré très faible d'attention sur elle-même

lui eût fait découvrir que cette résignation subite à une existence

désolée, ces joies de la charité senties avec plus de plénitude que

jamais, l'attrait de ces lectures émouvantes, et enfin la force et la

santé qui lui revenaient d'une manière visible, tout cela n'avait et ne

pouvait avoir qu'une cause: l'amour. Elle aurait compris qu'il lui eût

été impossible, dans la situation désespérée où Guermann l'avait

trouvée, d'accepter les soins ou même la présence de tout autre; elle se

serait demandé si son bras aurait pu s'appuyer avec autant d'abandon sur

celui de M. de Verneuil, si une lecture faite par H. de Sognencourt eût

ainsi touché la fibre la plus secrète de son coeur. Mais Nélida était

trop honnête pour ne pas être imprudente; elle ne savait pas plus se

défier d'elle-même qu'elle n'avait su se défier des autres.

Un mois s'écoula de la sorte. Chaque jour Guermann se sentait plus

certain d'être aimé et plus certain aussi de n'être pas écouté; son

orgueil était blessé à mort; toutes ses passions mauvaises se livraient

dans son âme un combat furieux. Nélida, plus calme en apparence, était

envahie sourdement par un poison perfide, qui, de proche en proche,

pénétrait jusqu'au plus profond de son être, sans se déceler encore par

de visibles symptômes; mais le premier hasard allait détruire cette

sécurité funeste.

Un soir, c'était dans les derniers jours de juillet, les deux jeunes

solitaires de Kervaëns étaient, comme de coutume, assis l'un près de

l'autre dans le salon du rez-de-chaussée. Tout le jour avait été

orageux; en ce moment le tonnerre grondait au-dessus du château; des

éclairs multipliés perçaient les rideaux de damas hermétiquement fermés

et jetaient dans la pièce très sombre des lueurs rapides. Une seule

lampe éclairait la table et le livre où Guermann lisait, avec une

agitation fébrile et d'une voix saccadée, les aveux de Saint-Preux à

Julie dans les premières lettres de la _Nouvelle Héloïse_. Nélida, qui

depuis plusieurs nuits avait de nouveau perdu le sommeil et qui

ressentait en ce moment l'influence énervante de l'atmosphère chargée

d'électricité, quitta le siège qu'elle occupait pour aller reposer sur

un divan un peu éloigné. Guermann en ressentit un dépit puéril. Sans

oser suspendre sa lecture, il lançait de loin à loin sur madame de

Kervaëns un regard à vide, espérant toujours surprendre à son visage une

émotion qui répondit à la sienne; mais ce grand front pâle, cette lèvre

sérieuse, ce corps de madone couché dans son vêtement blanc, ne

trahissaient aucun mouvement tumultueux.

Guermann, irrité par ce calme qui lui semblait presque une insulte,

élevait sa voix et lui donnait un accent de plus en plus vibrant. Il en

vint à déclamer certains passages avec une puissance d'organe et de

geste qui ne pouvait laisser aucun doute sur l'application directe qu'il

en faisait à Nélida; mais en vain. Madame de Kervaëns demeurait

immobile, ne l'interrompait pas, ne levait pas les yeux; pas un pli de

sa robe ne froissait la soie du divan. On n'entendait que le bruit

régulier et de plus en plus affaibli de son haleine. Indigné, à bout de

patience, exalté par le retentissement de sa parole dans l'espace

sonore, Guermann, ne se contenant plus, jeta le livre loin de lui et

s'approcha, résolu à dire enfin à cette femme hautaine qui ne voulait

rien comprendre, tout ce qu'il ressentait pour elle d'ardeurs brûlantes

et de violents désirs. Mais il s'arrêta tout à coup en la voyant

endormie ou évanouie, c'est ce qu'il ne pouvait discerner. Les yeux de

Nélida étaient clos, sa bouche était décolorée, son bras alangui avait

glissé hors des coussins.

«Nélida!» dit Guermann, effrayé malgré lui de cette immobilité.

Elle ne répondit pas.

«Nélida!» dit-il encore.

Elle ne fit aucun mouvement.

Épouvanté, il posa la main sur son coeur, et, soit hasard soit dessein,

il écarta les plis de sa robe entr'ouverte, et vit avec éblouissement

les plus belles formes que son oeil d'artiste eût jamais contemplées.

Cette vue lui donna le vertige.

«Ô Galatée, s'écria-t-il en la saisissant d'une étreinte passionnée,

marbre divin, éveille-toi dans les bras de ton amant; éveille-toi à la

vie, éveille-toi à l'amour...»

Nélida rouvrit les yeux, et, recouvrant tout à coup ses esprits, elle

s'arracha des bras de Guermann qui n'essaya pas de la retenir, tant le

regard qu'elle lui jeta commandait le respect. Elle alla lentement, en

silence, à la fenêtre, et, l'ouvrant malgré l'orage, elle s'appuya sur

le balcon que commençaient à mouiller de larges gouttes de pluie.

Guermann se laissa tomber à la place qu'elle venait de quitter, et

fondit en larmes.

Nélida; Hervé; Julien · 第 25 / 70 题