Le silence régnait dans cette féodale demeure qui, huit jours
auparavant, résonnait de fanfares, de concerts, de bals, de gais propos.
Hortense était partie subitement sans oser reparaître devant Nélida.
Curieux de voir de ce qui adviendrait de Timoléon et de la marquise, M.
de Verneuil avait pris la poste pour Paris; les voisins étaient rentrés
chez eux. Nélida, seule, sans nouvelles de son mari, demeurait en proie
à la plus amère tristesse. Une fièvre lente la consumait; sa pensée ne
se fixait plus sur aucun objet distinct; toute occupation lui était
devenue impossible; elle n'avait plus d'autre sentiment que celui d'un
abandon complet. Pauvre femme! elle voyait devant elle, au printemps de
sa vie, une longue suite de jours où pas une joie ne pourrait plus
naître; une infortune causée par l'homme auquel elle avait juré un
respect et une tendresse éternels. Cette pensée l'accablait; les heures
s'écoulaient lentes et mornes, la nuit ne lui apportait pas le sommeil;
elle attendait chaque matin une lettre qui n'arrivait pas. Cette anxiété
toujours renouvelée, cette espérance toujours plus cruellement déçue,
lui faisaient un mal affreux. Enfin, quinze jours après le départ de son
mari, elle reçut la lettre qu'on va lire:
«Vous me pardonnerez, n'est-il pas vrai, mon cher ange, de n'avoir
pas cédé à un caprice enfantin, le premier que je vous aie vu, et
sans doute aussi le dernier. Des gens bien nés, tels que nous, se
doivent l'un à l'autre une liberté entière, car il est bien certain
qu'ils n'en sauraient abuser. Je pars pour Milan avec madame
Zepponi. Elle n'a pas trouvé à Paris la personne qui devait
l'accompagner, et je ne puis lui laisser faire seule un si long
trajet. Quoi qu'on puisse vous dire de ce voyage de pure
courtoisie, n'écoutez pas les méchants propos. Ne donnez pas à nos
envieux la joie de vous savoir inquiète. Allez à Paris;
préparez-vous à ouvrir votre maison à l'entrée de l'hiver. Je serai
ravi d'apprendre que vous vous amusez, et que vous avez tous les
succès qui vous sont dus.
»Tout à vous,
»Timoléon
»P.S. J'oubliais de vous dire que je prendrai peut-être le plus
long pour revenir, c'est-à-dire l'Algérie et l'Espagne. Le démon
des voyages me parle à l'oreille; je lui sacrifie volontiers; il
m'a toujours été propice.»
Cette lettre mit le comble au découragement de Nélida. Sans se l'être
avoué, elle avait pensé quelquefois, dans sa candeur angélique, que son
mari, loin d'elle, serait tourmenté de remords insupportables. Elle
avait attendu un cri de sa conscience, un élan, un retour, et, rêvant le
plus magnanime pardon, elle s'était juré de lui faire oublier sa faute
en redoublant de tendresse et d'égards. Elle lut et relut vingt fois
cette lettre si étrange, si polie, si glaciale, si peu soucieuse de ce
qu'elle devait souffrir. Tout ce qu'elle avait entrevu avec effroi du
monde et de ses habitudes, était donc bien véritable. Les hommes les
meilleurs y pratiquaient ouvertement le plus abominable égoïsme; les
noeuds du mariage n'étaient qu'un simulacre qui n'engageait à rien qu'à
des politesses mutuelles, et la foi jurée ne pesait pas un atome dans la
balance des fantaisies. Timoléon n'était ni troublé ni ému; il
n'hésitait pas; on eût dit qu'il faisait la chose la plus simple du
monde; il paraissait même croire que Nélida n'en ressentirait aucun
chagrin, puisqu'il l'engageait à chercher la dissipation et lui parlait
de succès et de plaisir.
À plusieurs reprises, Nélida essaya de répondre. Elle commença, déchira
et recommença plus de vingt lettres. Aucune ne disait exactement ce
qu'elle aurait voulu dire. Tantôt elle en trouvait l'expression trop
indifférente, tantôt elle croyait avoir trop laissé percer sa douleur;
elle craignait presque également d'irriter Timoléon par des reproches,
ou de le trop rassurer par une résignation feinte. Et toujours les
sanglots venaient l'interrompre; ses larmes coulaient sur le papier, et
cette oeuvre de désolation était à refaire. Toute une semaine se passa
ainsi. Ses forces s'épuisaient; elle ne quittait plus sa chambre; ses
yeux n'avaient plus de rayons; son haleine était à peine sensible; la
vie se retirait doucement et comme à regret, de ce beau corps dans toute
la fleur de la jeunesse et de la beauté.
--Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit
le valet de chambre, en entrant, une après-midi, chez sa maîtresse; il
apporte un tableau pour la chapelle.
--Faites-le monter, dit madame de Kervaëns, dont le coeur battit à l'idée
qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timoléon avait causé sans doute,
qui lui apportait un message peut-être; et, comme si elle avait dû
paraître devant son mari, elle passa à la hâte dans son cabinet de
toilette et jeta sur sa chevelure négligée le voile de dentelle blanche
qui plaisait à Timoléon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre,
lorsqu'elle aperçut, debout, appuyée contre le marbre de la cheminée, la
figure pâle, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantôme,
demeura un instant immobile, puis, saisie d'une puérile frayeur, elle
poussa un cri et courut vers la porte.
--De grâce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la
ramenant presque de force vers son fauteuil où elle se laissa tomber, de
grâce, écoutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui
vient à vous; un ami dévoué, désintéressé, prêt à vous servir en toute
chose.
Et, s'agenouillant près du fauteuil, il continua de parler pendant que
Nélida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard.
--Vous devez me haïr, madame; vous devez me mépriser. Vous avez dû voir
dans ma conduite une duplicité horrible...
Nélida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle était atterrée, fit un
geste qui commandait le silence.
--Par pitié, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez
miséricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit à votre pitié. Ma pauvre
mère, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois à
peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me
plaigne, madame!
--Votre mère! dit Nélida. Et ses pleurs commencèrent à couler.
--Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous
avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle était la mienne, elle n'est
rien, elle n'a jamais été rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir
mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonné, vous m'auriez estimé davantage,
peut-être, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et
l'effort désespéré de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le
devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez épouser
un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la
vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni
gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqué de courage. Combien
j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inouïs
stratagèmes, je suis parvenu à savoir, presque jour par jour, ce que
vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'étais
résigné; mais, depuis deux mois, je vois l'abîme ouvert sous vos pas; je
vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus
que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage
et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous
séduire...
--Jamais! s'écria Nélida qui ne songeait déjà plus à tout ce qu'il y
avait d'étrange dans la présence de Guermann à Kervaëns, et qui
éprouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands
désespoirs, la voix d'un être humain qui compatit à nos maux.
--Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un
mois, mais dans un an?... La solitude vous dévore, ajouta-t-il en se
relevant et en s'asseyant auprès d'elle; pauvre femme! vous êtes bien
abattue, bien minée déjà par la souffrance.
--Mon mari reviendra, dit madame de Kervaëns...
--Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort
n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne soupçonnera
jamais ce qu'une âme comme la vôtre recèle de trésors divins. C'est un
homme à qui toutes les joies de la terre ont été données; les joies du
ciel lui sont interdites...
--Ne parlons pas de lui, dit Nélida. Parlons de votre pauvre mère...
--Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann;
toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles
simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur... Oh! une mère!
une mère! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une
agitation qu'il n'essayait plus de maîtriser, nul de nous ne sait qu'en
la perdant tout ce qu'il possédait en elle. Premier amour qui nous
précède et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de
notre entendement! premier sourire qui épie et qui fixe notre premier
regard! premier baiser qui boit notre première larme! première parole
qui appelle sur nos lèvres notre premier sourire! Ô ma mère! ma mère!
depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!...
Nélida, qui avait causé par sa naissance la mort de sa mère, Nélida, qui
n'avait pas de fils, sentit, en écoutant la parole émue du jeune
artiste, la première atteinte d'une tristesse indéfinie, qui l'emporta,
comme un flot puissant, bien au delà du sentiment exclusif de sa propre
douleur. Elle entendit, pour la première fois, en elle, l'écho de cette
grande voix du malheur qui s'élève comme un choeur sinistre du sein de
l'humanité tout entière, et qui, une fois ouïe, laisse dans l'âme une
impression d'épouvante qui tarit à jamais la source des consolations
égoïstes et des puériles espérances. Elle entrevit confusément la triste
parité des souffrances humaines; elle sentit que Guermann était son
frère en douleur, et lui tendant la main:
--Que le passé soit oublié, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux
nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amitié vous est douce,
sachez que vous la retrouverez tout entière.
--Ange de miséricorde! s'écria le jeune artiste en saisissant cette main
avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous
être affranchie du joug, voulez-vous être vengée?
--Vengée? dit Nélida avec un sourire où se peignait la plus pure
expression de la mansuétude chrétienne, et de qui! Ô Guermann! que Dieu
me pardonne mes fautes comme je pardonne à...
Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant à dominer son émotion, elle se
leva, alla à la fenêtre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en
pleurs, se rasseoir auprès de Guermann qui n'avait pas osé la suivre et
se tenait debout, les yeux fixés sur son fauteuil vide.
--Avez-vous beaucoup travaillé en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une
voix attendrie.
Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la
question qu'on lui adresse et cherche à rassembler des souvenirs
lointains.
--Travaillé? répondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaillé. Est-ce
que cela vous intéresse encore? Ma chère Naïade! elle a eu un succès
inouï. On m'en a donné une somme considérable; car je l'ai vendue,
Nélida; j'ai vendu une création que vous aviez inspirée, vendu une
partie de mon âme et de mon sang à un marchand, vendu pour acheter un
coin de terre bénite. Ô pauvreté! la dépouille mortelle de ma mère ne
pouvait être honorée que par le déshonneur de ma Muse!
Et à son tour, l'artiste, douloureusement affecté, se prit à pleurer
comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois brisé et renoué, se
prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nélida étaient, dans leur
tristesse, sous le charme de la présence: charme qui se fait sentir aux
coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels déchirements.
La cloche du château, qui avertissait pour les repas, les tira de cette
rêverie à deux. Madame de Kervaëns regarda Guermann avec une indicible
expression d'incertitude.
--C'est le signal de mon départ, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble
châtelaine de Kervaëns ne voudrait pas donner l'hospitalité au pauvre
artiste... Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un
portefeuille, excusez-moi; j'ai là une lettre de votre tante, et je n'ai
pas songé encore à vous la remettre.
Nélida lui prit des mains un petit billet satiné, tout parfumé d'ambre,
et lut ce qui suit:
«Ma chère nièce, notre ami Guermann, qui, par parenthèse, a eu le plus
beau succès du monde à l'exposition, va faire une tournée artistique en
Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau
profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton
mariage. J'ai pensé que tu ne serais pas fâchée de cette distraction, et
je charge notre cher Guermann de te décider à revenir plus tôt que plus
tard. Adieu, mon enfant, etc.»
--Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nélida en regardant
Guermann d'un air de reproche.
--Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je
reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gêné beaucoup,
ce me semble. Je ne vous serais pas à charge; je ne paraîtrais devant
vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a
là, sous le même toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui
souffre avec vous... C'est la plus humble des consolations à offrir;
mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter!
Le maître-d'hôtel vint avertir que la Comtesse était servie. Nélida,
sans répondre à Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent,
muets et rêveurs, l'escalier à double rampe au bas duquel un sphinx en
marbre noir étendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux
sourire.
Plusieurs jours se passèrent sans que Guermann reprit avec Nélida aucun
entretien intime. Il ne sortait de la chambre qu'elle lui avait fait
préparer dans une des tourelles, d'où l'on avait la vue la plus étendue
et le meilleur jour pour la peinture, qu'à l'heure de la promenade.
Madame de Kervaëns s'était fait un devoir de reprendre ses visites à
l'hospice, à l'école et chez ses pauvres privilégiés. Guermann l'y
conduisait, car elle était encore trop faible pour marcher seule. Comme
tous les artistes éminents, il possédait ce don d'attraction qui séduit
et captive même les natures les plus rudes. Les enfants du village le
suivaient, et l'ayant vu quelquefois prendre un crayon pour retracer une
physionomie ou un costume pittoresques, ils lui demandaient des
_images_. Les vieilles femmes lui contaient avec prolixité, sans se
préoccuper de ce qu'il n'entendait pas leur langue, l'histoire de toutes
les récoltes manquées et de tous les bestiaux crevés avant l'âge depuis
un demi-siècle. Il était généreux; il savait donner avec grâce. Nélida
retrouva avec lui les joies de la charité, oubliées longtemps.
Pendant le repas, en présence de la domesticité, la conversation roulait
sur des questions d'intérêt général; le plus souvent sur l'art;
quelquefois aussi sur les publications récentes des réformateurs sociaux
et sur les progrès des idées saint-simoniennes, fouriéristes,
humanitaires, comme on disait alors, dont la confusion se faisait d'une
façon bizarre dans l'esprit de Guermann, plus dithyrambique que
logicien. Le soir, quand Nélida était trop accablée pour causer, il
allait prendre à la bibliothèque des livres qu'elle n'avait jamais
ouverts. Rousseau faisait les principaux frais de ces lectures. Madame
de Kervaëns restée, même après son mariage, sous l'empire des
instructions reçues au couvent, n'avait osé céder à la tentation de lire
aucun livre philosophique. Le père Aimery, comme tous ceux de son ordre,
se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais
impitoyable pour les hardiesses de l'esprit. Il damnait sans merci la
philosophie tout entière, et ne parlait qu'en se signant de ces
_athées_, dénomination sous laquelle il flétrissait indistinctement tous
les penseurs qui avaient interrogé la nature, la science et la raison,
pour y trouver le mot de l'énigme humaine.
Madame de Kervaëns fut très naïvement surprise à la rencontre d'un si
grand nombre d'idées qui, jusque-là, lui étaient demeurées étrangères.
L'intérêt de ces hautes questions, sondées par un esprit aussi religieux
que Rousseau, ne pouvait manquer de saisir Nélida et de vaincre
l'alanguissement de ses facultés. L'éloquence de l'auteur d'Émile lui
causait des frissonnements d'admiration et de sympathie. Trop peu rompue
encore aux subtilités du langage métaphysique pour apercevoir l'abîme
qui sépare le dogme catholique de la profession de foi du vicaire
savoyard, elle écoutait sans scrupule, et se laissait aller avec candeur
sur cette pente insensible qui la conduisait pas à pas, sans secousse,
hors de l'enseignement révélé et des croyances orthodoxes. Les jours se
succédaient ainsi, tristes, étranges et doux; et Nélida, sous la
salutaire influence de la charité qui ranimait son pauvre coeur et de
l'étude qui élevait son intelligence, en arrivait presque à
l'acceptation de sa sévère destinée.