XIII

Le silence régnait dans cette féodale demeure qui, huit jours

auparavant, résonnait de fanfares, de concerts, de bals, de gais propos.

Hortense était partie subitement sans oser reparaître devant Nélida.

Curieux de voir de ce qui adviendrait de Timoléon et de la marquise, M.

de Verneuil avait pris la poste pour Paris; les voisins étaient rentrés

chez eux. Nélida, seule, sans nouvelles de son mari, demeurait en proie

à la plus amère tristesse. Une fièvre lente la consumait; sa pensée ne

se fixait plus sur aucun objet distinct; toute occupation lui était

devenue impossible; elle n'avait plus d'autre sentiment que celui d'un

abandon complet. Pauvre femme! elle voyait devant elle, au printemps de

sa vie, une longue suite de jours où pas une joie ne pourrait plus

naître; une infortune causée par l'homme auquel elle avait juré un

respect et une tendresse éternels. Cette pensée l'accablait; les heures

s'écoulaient lentes et mornes, la nuit ne lui apportait pas le sommeil;

elle attendait chaque matin une lettre qui n'arrivait pas. Cette anxiété

toujours renouvelée, cette espérance toujours plus cruellement déçue,

lui faisaient un mal affreux. Enfin, quinze jours après le départ de son

mari, elle reçut la lettre qu'on va lire:

«Vous me pardonnerez, n'est-il pas vrai, mon cher ange, de n'avoir

pas cédé à un caprice enfantin, le premier que je vous aie vu, et

sans doute aussi le dernier. Des gens bien nés, tels que nous, se

doivent l'un à l'autre une liberté entière, car il est bien certain

qu'ils n'en sauraient abuser. Je pars pour Milan avec madame

Zepponi. Elle n'a pas trouvé à Paris la personne qui devait

l'accompagner, et je ne puis lui laisser faire seule un si long

trajet. Quoi qu'on puisse vous dire de ce voyage de pure

courtoisie, n'écoutez pas les méchants propos. Ne donnez pas à nos

envieux la joie de vous savoir inquiète. Allez à Paris;

préparez-vous à ouvrir votre maison à l'entrée de l'hiver. Je serai

ravi d'apprendre que vous vous amusez, et que vous avez tous les

succès qui vous sont dus.

»Tout à vous,

»Timoléon

»P.S. J'oubliais de vous dire que je prendrai peut-être le plus

long pour revenir, c'est-à-dire l'Algérie et l'Espagne. Le démon

des voyages me parle à l'oreille; je lui sacrifie volontiers; il

m'a toujours été propice.»

Cette lettre mit le comble au découragement de Nélida. Sans se l'être

avoué, elle avait pensé quelquefois, dans sa candeur angélique, que son

mari, loin d'elle, serait tourmenté de remords insupportables. Elle

avait attendu un cri de sa conscience, un élan, un retour, et, rêvant le

plus magnanime pardon, elle s'était juré de lui faire oublier sa faute

en redoublant de tendresse et d'égards. Elle lut et relut vingt fois

cette lettre si étrange, si polie, si glaciale, si peu soucieuse de ce

qu'elle devait souffrir. Tout ce qu'elle avait entrevu avec effroi du

monde et de ses habitudes, était donc bien véritable. Les hommes les

meilleurs y pratiquaient ouvertement le plus abominable égoïsme; les

noeuds du mariage n'étaient qu'un simulacre qui n'engageait à rien qu'à

des politesses mutuelles, et la foi jurée ne pesait pas un atome dans la

balance des fantaisies. Timoléon n'était ni troublé ni ému; il

n'hésitait pas; on eût dit qu'il faisait la chose la plus simple du

monde; il paraissait même croire que Nélida n'en ressentirait aucun

chagrin, puisqu'il l'engageait à chercher la dissipation et lui parlait

de succès et de plaisir.

À plusieurs reprises, Nélida essaya de répondre. Elle commença, déchira

et recommença plus de vingt lettres. Aucune ne disait exactement ce

qu'elle aurait voulu dire. Tantôt elle en trouvait l'expression trop

indifférente, tantôt elle croyait avoir trop laissé percer sa douleur;

elle craignait presque également d'irriter Timoléon par des reproches,

ou de le trop rassurer par une résignation feinte. Et toujours les

sanglots venaient l'interrompre; ses larmes coulaient sur le papier, et

cette oeuvre de désolation était à refaire. Toute une semaine se passa

ainsi. Ses forces s'épuisaient; elle ne quittait plus sa chambre; ses

yeux n'avaient plus de rayons; son haleine était à peine sensible; la

vie se retirait doucement et comme à regret, de ce beau corps dans toute

la fleur de la jeunesse et de la beauté.

--Il y a en bas un jeune homme qui vient de la part de M. le comte, dit

le valet de chambre, en entrant, une après-midi, chez sa maîtresse; il

apporte un tableau pour la chapelle.

--Faites-le monter, dit madame de Kervaëns, dont le coeur battit à l'idée

qu'elle allait voir quelqu'un avec qui Timoléon avait causé sans doute,

qui lui apportait un message peut-être; et, comme si elle avait dû

paraître devant son mari, elle passa à la hâte dans son cabinet de

toilette et jeta sur sa chevelure négligée le voile de dentelle blanche

qui plaisait à Timoléon. Que devint-elle, en rentrant dans sa chambre,

lorsqu'elle aperçut, debout, appuyée contre le marbre de la cheminée, la

figure pâle, grave et sombre de Guermann? Elle crut voir un fantôme,

demeura un instant immobile, puis, saisie d'une puérile frayeur, elle

poussa un cri et courut vers la porte.

--De grâce, madame, dit Guermann en lui barrant le passage et la

ramenant presque de force vers son fauteuil où elle se laissa tomber, de

grâce, écoutez-moi! Quoi que vous puissiez croire, c'est un ami qui

vient à vous; un ami dévoué, désintéressé, prêt à vous servir en toute

chose.

Et, s'agenouillant près du fauteuil, il continua de parler pendant que

Nélida, sans mouvement et sans force, le regardait d'un oeil hagard.

--Vous devez me haïr, madame; vous devez me mépriser. Vous avez dû voir

dans ma conduite une duplicité horrible...

Nélida, qui ne pouvait articuler un mot tant elle était atterrée, fit un

geste qui commandait le silence.

--Par pitié, daignez m'entendre, dit-il, je repars dans une heure. Soyez

miséricordieuse, j'ai tant souffert! J'ai droit à votre pitié. Ma pauvre

mère, je l'ai perdue; elle est morte dans mes bras, il y a un mois à

peine; maintenant je n'ai plus personne au monde qui m'aime et me

plaigne, madame!

--Votre mère! dit Nélida. Et ses pleurs commencèrent à couler.

--Plus personne, madame, continua Guermann; car cette femme que vous

avez vue, cette femme qui vous a dit qu'elle était la mienne, elle n'est

rien, elle n'a jamais été rien pour moi. Oh! si j'avais pu vous ouvrir

mon coeur, alors! Vous m'auriez pardonné, vous m'auriez estimé davantage,

peut-être, en connaissant le martyre volontaire que je subissais, et

l'effort désespéré de mon amour pour rester digne de vous. Mais je ne le

devais pas. Un respect profond scellait ma bouche. Vous alliez épouser

un homme riche et noble. Je me persuadai qu'il saurait vous rendre la

vie, sinon heureuse, du moins douce et facile. Moi, je n'avais ni

gloire, ni rang, ni fortune. Malheureux! j'ai manqué de courage. Combien

j'en suis puni! Je vous dirai plus tard comment, par d'inouïs

stratagèmes, je suis parvenu à savoir, presque jour par jour, ce que

vous faisiez. Pendant un an, je vous crus satisfaite, et j'étais

résigné; mais, depuis deux mois, je vois l'abîme ouvert sous vos pas; je

vous vois trahie par tous ceux que vous aimiez, seule comme moi, plus

que moi encore; car enfin j'ai ma Muse, ma sainte Muse, qui m'encourage

et me sauve; mais vous, qui vous sauvera? Le monde va vous attirer, vous

séduire...

--Jamais! s'écria Nélida qui ne songeait déjà plus à tout ce qu'il y

avait d'étrange dans la présence de Guermann à Kervaëns, et qui

éprouvait cet apaisement inexplicable qu'apporte, dans les plus grands

désespoirs, la voix d'un être humain qui compatit à nos maux.

--Vous le pensez aujourd'hui, dit Guermann; mais demain, mais dans un

mois, mais dans un an?... La solitude vous dévore, ajouta-t-il en se

relevant et en s'asseyant auprès d'elle; pauvre femme! vous êtes bien

abattue, bien minée déjà par la souffrance.

--Mon mari reviendra, dit madame de Kervaëns...

--Il ne reviendra pas, interrompit Guermann; et s'il revient, votre sort

n'en sera pas meilleur. Il n'a jamais pu comprendre, il ne soupçonnera

jamais ce qu'une âme comme la vôtre recèle de trésors divins. C'est un

homme à qui toutes les joies de la terre ont été données; les joies du

ciel lui sont interdites...

--Ne parlons pas de lui, dit Nélida. Parlons de votre pauvre mère...

--Avec elle sont mortes toutes mes joies d'enfant, reprit Guermann;

toutes les indulgences qui planaient sur mes fautes, toutes les paroles

simples et pieuses dont l'accent me rendait meilleur... Oh! une mère!

une mère! continua-t-il en se levant et marchant par la chambre avec une

agitation qu'il n'essayait plus de maîtriser, nul de nous ne sait qu'en

la perdant tout ce qu'il possédait en elle. Premier amour qui nous

précède et nous attend dans la vie! premier rayon qui dissipe la nuit de

notre entendement! premier sourire qui épie et qui fixe notre premier

regard! premier baiser qui boit notre première larme! première parole

qui appelle sur nos lèvres notre premier sourire! Ô ma mère! ma mère!

depuis que je vous ai perdue, je me sens seul sur la terre!...

Nélida, qui avait causé par sa naissance la mort de sa mère, Nélida, qui

n'avait pas de fils, sentit, en écoutant la parole émue du jeune

artiste, la première atteinte d'une tristesse indéfinie, qui l'emporta,

comme un flot puissant, bien au delà du sentiment exclusif de sa propre

douleur. Elle entendit, pour la première fois, en elle, l'écho de cette

grande voix du malheur qui s'élève comme un choeur sinistre du sein de

l'humanité tout entière, et qui, une fois ouïe, laisse dans l'âme une

impression d'épouvante qui tarit à jamais la source des consolations

égoïstes et des puériles espérances. Elle entrevit confusément la triste

parité des souffrances humaines; elle sentit que Guermann était son

frère en douleur, et lui tendant la main:

--Que le passé soit oublié, dit-elle. N'en parlons jamais. Tous deux

nous souffrons beaucoup. Ayons courage. Si mon amitié vous est douce,

sachez que vous la retrouverez tout entière.

--Ange de miséricorde! s'écria le jeune artiste en saisissant cette main

avec transport, parlez, ordonnez, que puis-je pour vous? Voulez-vous

être affranchie du joug, voulez-vous être vengée?

--Vengée? dit Nélida avec un sourire où se peignait la plus pure

expression de la mansuétude chrétienne, et de qui! Ô Guermann! que Dieu

me pardonne mes fautes comme je pardonne à...

Elle ne put prononcer ce nom. Cherchant à dominer son émotion, elle se

leva, alla à la fenêtre et revint au bout de quelques minutes, l'oeil en

pleurs, se rasseoir auprès de Guermann qui n'avait pas osé la suivre et

se tenait debout, les yeux fixés sur son fauteuil vide.

--Avez-vous beaucoup travaillé en ces dix-huit mois? reprit-elle d'une

voix attendrie.

Il la regarda longtemps comme un homme qui ne comprend pas bien la

question qu'on lui adresse et cherche à rassembler des souvenirs

lointains.

--Travaillé? répondit-il enfin. Oh! oui, j'ai beaucoup travaillé. Est-ce

que cela vous intéresse encore? Ma chère Naïade! elle a eu un succès

inouï. On m'en a donné une somme considérable; car je l'ai vendue,

Nélida; j'ai vendu une création que vous aviez inspirée, vendu une

partie de mon âme et de mon sang à un marchand, vendu pour acheter un

coin de terre bénite. Ô pauvreté! la dépouille mortelle de ma mère ne

pouvait être honorée que par le déshonneur de ma Muse!

Et à son tour, l'artiste, douloureusement affecté, se prit à pleurer

comme un enfant. L'entretien, ainsi plusieurs fois brisé et renoué, se

prolongea pendant quelques heures. Guermann et Nélida étaient, dans leur

tristesse, sous le charme de la présence: charme qui se fait sentir aux

coeurs jeunes et sympathiques jusque dans les plus cruels déchirements.

La cloche du château, qui avertissait pour les repas, les tira de cette

rêverie à deux. Madame de Kervaëns regarda Guermann avec une indicible

expression d'incertitude.

--C'est le signal de mon départ, n'est-il pas vrai? lui dit-il. La noble

châtelaine de Kervaëns ne voudrait pas donner l'hospitalité au pauvre

artiste... Mais j'oubliais, continua-t-il en tirant de sa poche un

portefeuille, excusez-moi; j'ai là une lettre de votre tante, et je n'ai

pas songé encore à vous la remettre.

Nélida lui prit des mains un petit billet satiné, tout parfumé d'ambre,

et lut ce qui suit:

«Ma chère nièce, notre ami Guermann, qui, par parenthèse, a eu le plus

beau succès du monde à l'exposition, va faire une tournée artistique en

Bretagne. Je lui ai dit d'aller te voir et de dessiner pour moi ton beau

profil; je le veux placer dans la chambre que tu habitais avant ton

mariage. J'ai pensé que tu ne serais pas fâchée de cette distraction, et

je charge notre cher Guermann de te décider à revenir plus tôt que plus

tard. Adieu, mon enfant, etc.»

--Savez-vous ce que contient cette lettre? dit Nélida en regardant

Guermann d'un air de reproche.

--Je crois qu'il s'agit d'un portrait. Mais vous ne voulez pas que je

reste, je vais partir. Et pourtant je ne vous aurais pas gêné beaucoup,

ce me semble. Je ne vous serais pas à charge; je ne paraîtrais devant

vous que lorsque vous l'ordonneriez. Seulement vous sauriez qu'il y a

là, sous le même toit, un ami qui vous plaint, qui vous comprend, qui

souffre avec vous... C'est la plus humble des consolations à offrir;

mais que vous me rendrez fier si vous daignez l'accepter!

Le maître-d'hôtel vint avertir que la Comtesse était servie. Nélida,

sans répondre à Guermann, passa son bras dans le sien. Ils descendirent,

muets et rêveurs, l'escalier à double rampe au bas duquel un sphinx en

marbre noir étendait ses ailes, immobiles et souriait d'un affreux

sourire.

Plusieurs jours se passèrent sans que Guermann reprit avec Nélida aucun

entretien intime. Il ne sortait de la chambre qu'elle lui avait fait

préparer dans une des tourelles, d'où l'on avait la vue la plus étendue

et le meilleur jour pour la peinture, qu'à l'heure de la promenade.

Madame de Kervaëns s'était fait un devoir de reprendre ses visites à

l'hospice, à l'école et chez ses pauvres privilégiés. Guermann l'y

conduisait, car elle était encore trop faible pour marcher seule. Comme

tous les artistes éminents, il possédait ce don d'attraction qui séduit

et captive même les natures les plus rudes. Les enfants du village le

suivaient, et l'ayant vu quelquefois prendre un crayon pour retracer une

physionomie ou un costume pittoresques, ils lui demandaient des

_images_. Les vieilles femmes lui contaient avec prolixité, sans se

préoccuper de ce qu'il n'entendait pas leur langue, l'histoire de toutes

les récoltes manquées et de tous les bestiaux crevés avant l'âge depuis

un demi-siècle. Il était généreux; il savait donner avec grâce. Nélida

retrouva avec lui les joies de la charité, oubliées longtemps.

Pendant le repas, en présence de la domesticité, la conversation roulait

sur des questions d'intérêt général; le plus souvent sur l'art;

quelquefois aussi sur les publications récentes des réformateurs sociaux

et sur les progrès des idées saint-simoniennes, fouriéristes,

humanitaires, comme on disait alors, dont la confusion se faisait d'une

façon bizarre dans l'esprit de Guermann, plus dithyrambique que

logicien. Le soir, quand Nélida était trop accablée pour causer, il

allait prendre à la bibliothèque des livres qu'elle n'avait jamais

ouverts. Rousseau faisait les principaux frais de ces lectures. Madame

de Kervaëns restée, même après son mariage, sous l'empire des

instructions reçues au couvent, n'avait osé céder à la tentation de lire

aucun livre philosophique. Le père Aimery, comme tous ceux de son ordre,

se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais

impitoyable pour les hardiesses de l'esprit. Il damnait sans merci la

philosophie tout entière, et ne parlait qu'en se signant de ces

_athées_, dénomination sous laquelle il flétrissait indistinctement tous

les penseurs qui avaient interrogé la nature, la science et la raison,

pour y trouver le mot de l'énigme humaine.

Madame de Kervaëns fut très naïvement surprise à la rencontre d'un si

grand nombre d'idées qui, jusque-là, lui étaient demeurées étrangères.

L'intérêt de ces hautes questions, sondées par un esprit aussi religieux

que Rousseau, ne pouvait manquer de saisir Nélida et de vaincre

l'alanguissement de ses facultés. L'éloquence de l'auteur d'Émile lui

causait des frissonnements d'admiration et de sympathie. Trop peu rompue

encore aux subtilités du langage métaphysique pour apercevoir l'abîme

qui sépare le dogme catholique de la profession de foi du vicaire

savoyard, elle écoutait sans scrupule, et se laissait aller avec candeur

sur cette pente insensible qui la conduisait pas à pas, sans secousse,

hors de l'enseignement révélé et des croyances orthodoxes. Les jours se

succédaient ainsi, tristes, étranges et doux; et Nélida, sous la

salutaire influence de la charité qui ranimait son pauvre coeur et de

l'étude qui élevait son intelligence, en arrivait presque à

l'acceptation de sa sévère destinée.

Nélida; Hervé; Julien · 第 24 / 70 题