Rentrée dans son appartement, madame de Kervaëns passa le reste de la
nuit en proie à l'une de ces crises que les plus étonnants contrastes de
notre nature, la lutte des tentations les plus violentes, des mouvements
les plus opposés, des résolutions les plus inconciliables, peuvent seuls
faire naître et faire comprendre.
Sous la double action de l'orage qui embrasait l'atmosphère, et de cette
fièvre de jeunesse qui, longtemps comprimée, venait enfin d'éclater dans
toute sa force, Nélida se voyait, comme à la lueur d'un éclair, face à
face avec une vérité terrible. Ses yeux étaient dessillés. Pour la
seconde fois son existence, qu'elle avait cru fixée à jamais, était
ébranlée jusqu'en ses fondements; Guermann, en reparaissant dans sa vie,
pour la seconde fois en ressaisissait l'empire. Lui qu'elle avait fui,
qu'elle avait pu haïr, qu'elle avait cru mépriser, ramené près d'elle
par une volonté indomptable, était encore une fois le maître souverain
de toutes ses pensées.
Dans une situation pareille, un caractère moins énergique eût trouvé au
sein de son indécision une force illusoire. La plupart des femmes,
pusillanimes et chimériques tout à la fois, incapables de sonder leur
conscience d'une main ferme, nient le danger pour éviter le combat et
s'exagèrent la toute-puissance de leur vertu dans l'intérêt même de leur
faiblesse. De telles ruses n'étaient pas compatibles avec cette
sincérité de nature qui chez Nélida n'avait pu un seul instant être
altérée ni par les maximes, ni par les exemples du monde. Ce n'était pas
une telle femme qui pouvait, à demi consentante, se laisser glisser sur
une pente insensible et se rendre coupable de fautes chaque jour
regrettées, chaque jour aggravées. Non; elle sut voir d'un oeil sévère
toute l'étendue de son mal. Elle osa se dire qu'encore un jour, encore
une heure semblable, et elle était perdue. Elle comprit, en frémissant,
qu'il n'y avait plus de salut pour elle que dans une détermination
instantanée, plus de vertu que dans un parti extrême, il fallait fuir,
s'éloigner de Guermann; élever entre elle et lui d'infranchissables
barrières; ne plus le revoir jamais... Fuir! mais où aller? où chercher
un refuge? À qui demander un refuge? À qui demander un appui et cette
force contre soi-même, dont les âmes les plus éprouvées avouent le
besoin aux heures de la tourmente?... Timoléon?... À cette pensée,
l'indignation la faisait pâlir; le juste orgueil des nobles coeurs
offensés se soulevait en elle. Une voix intérieure lui criait qu'une
telle faiblesse serait une faute irréparable. Cet être si peu digne
d'estime, qui avait exercé sur son inexpérience la facile séduction d'un
premier attrait, n'était pas capable, elle le sentait bien, de
comprendre ni de soutenir l'héroïsme d'un grand sacrifice. Il
l'entraînerait de nouveau, il la retiendrait avec lui dans une sphère
puérile et vaine où s'éteindraient bientôt les éléments de grandeur et
de force que la passion venait de lui révéler dans son propre coeur. Ce
qui l'attendait auprès de Timoléon, en supposant qu'il se laissât
ramener par des velléités de devoir et de tendresse, c'était une
solitude morale pire que la mort, ou une communauté de plaisirs qu'elle
ne pouvait plus envisager sans dégoût.
Lorsqu'un grand amour a fait battre un grand coeur, quand le sentiment de
la vérité éternelle est entré par lui dans une âme puissante, toutes les
conventions éphémères, toutes les proportions mesquines de la vie
sociale s'amoindrissent et s'effacent de telle sorte, qu'on les prend en
pitié et qu'on cesse bientôt de croire à leur existence. Ainsi, pour
Nélida, il n'y avait de choix possible qu'entre vivre et mourir: vivre
d'un amour immense, sans entrave et sans fin; mourir si la fidélité à
des serments téméraires, violés déjà par celui qui les avait reçus lui
commandait d'étouffer son amour.
Nulle transaction ne se présentait dans son esprit entre la liberté
illimitée et le rigide devoir. Ô saint orgueil des chastetés délicates,
tu ne fus pas insulté un moment dans le coeur de cette noble femme.
Abriter sous le toit conjugal un sentiment parjure, céder à un amant en
continuant d'appartenir à un époux, marcher environnée des hommages que
le monde prodigue aux apparences hypocrites, jouir enfin, à l'ombre d'un
mensonge, de lâches et furtifs plaisirs, ce sont là les vulgaires
sagesses de ces femmes que la nature a faites également impuissantes
pour le bien qu'elles reconnaissent et pour le mal qui les séduit;
également incapables de soumission ou de révolte; aussi dépourvues du
courage qui se résigne à porter des chaînes, que de la hardiesse qui
s'efforce à les briser!
Nélida, on l'a vu, n'était pas faite ainsi.
... Le tonnerre avait cessé de gronder; un vent du nord s'était levé et
balayait l'orage; l'horloge de la chapelle venait de sonner quatre
heures. Aux lueurs incertaines de l'aube, les passereaux endormis sur
les toits s'éveillaient un à un et s'entr'appelaient, à de longs
intervalles, d'une note mélancolique. Saisie par le froid pénétrant de
ces heures qui précèdent le lever du soleil, à peine vêtue, assise
immobile dans un grand fauteuil de bois noir adossé à la cheminée où le
vent engouffré poussait des mugissements lamentables, madame de
Kervaëns, seule en présence de Dieu, luttait contre l'angoisse
croissante d'une agonie qui allait tracer à son beau front un premier
pli ineffaçable. Tout à coup elle crut entendre, dans le corridor qui
conduisait à sa chambre, un bruit de pas; sa respiration demeura
suspendue... Plus de doute, les pas se rapprochaient, s'arrêtaient à sa
porte, la clef tournait dans la serrure... Qui pouvait-ce être à une
telle heure de la nuit, après une telle soirée? Quel autre que celui
auquel elle n'avait cessé de songer? En effet, c'était Guermann.
Elle n'éprouva, en le voyant, ni surprise, ni effroi, ni colère. Elle
savait que leur heure à tous deux était venue et que les paroles qu'ils
allaient échanger seraient l'arrêt suprême. Plusieurs minutes
s'écoulèrent dans une attente solennelle.
--Vous faites bien de garder le silence, dit Guermann en s'approchant,
je ne supporterais pas de vous en ce moment une parole amère, et je sais
que vos lèvres désormais n'en prononceront plus d'autres. Je pars. J'ai
voulu vous voir une dernière fois avant de quitter ces lieux que vous
m'avez tant fait aimer et que vous me faites tant haïr. J'ai voulu vous
dire un adieu éternel, par cette nuit de tempête si semblable à mon
coeur, avant que les ténèbres ne fussent entièrement dissipées; car vous
êtes si belle, ajouta-t-il d'un accent plus ému, que si je vous voyais
encore à la pleine clarté du jour, tout mon orgueil s'évanouirait, je
tomberais sans force à vos pieds, vous ne verriez en moi que votre
esclave. Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; je ne le veux pas; vous
n'aurez pas ce triomphe. Vous êtes un coeur sans amour; nul ne sera
jamais conduit par vous aux sphères radieuses; vous n'avez de Béatrix
que la beauté. C'en est fait, je le sens bien, il n'y aura plus pour
moi, ici-bas, ni amour, ni félicité, ni gloire, car tout cela était en
vous, était vous. Vous, telle que vous auriez pu être, si j'avais su
allumer dans votre âme une étincelle du feu qui consume la mienne, mais
non pas vous telle que vous êtes: vous insensible et froidement
prudente; vous qui fermez vos yeux à l'évidence d'un amour impérissable,
pour demeurer, languissante et énervée, dans les vulgaires liens d'une
égoïste sagesse...
Adieu, pauvre femme sans courage, dit-il en posant lentement sa main sur
la tête courbée de Nélida frémissante. Adieu, ma sainte chimère, ma
noble espérance, adieu, ma part d'immortalité... Puissent tous les
pardons du ciel descendre sur votre front pâli! Puisse la connaissance
du mal que vous faites vous être à jamais épargnée!... Adieu.
--Vous ne partirez pas seul! s'écria Nélida en se levant et saisissant
le bras de Guermann... Vous ne partirez pas seul, car je vous aime!
Un éclair de bonheur et d'orgueil illumina les yeux de l'artiste; les
battements de son coeur s'arrêtèrent, un tremblement convulsif courut
dans tous ses membres; il faillit tomber à la renverse.
--Vous auriez ce courage insensé? s'écria-t-il enfin, sans oser lever
les yeux sur Nélida, tant il craignait de s'abuser encore; vous seriez
capable d'un dévouement si sublime?
Et sa bouche, en parlant ainsi, se contractait malgré lui avec ironie.
--Je me sens tous les courages, hors celui du mensonge, dit-elle.
Pour toute réponse, Guermann l'attira sur son coeur ivre d'amour... Il
n'est donné à aucune parole d'exprimer de tels transports succédant à un
tel martyre. Le rêve de son âme ardente s'accomplissait au moment où il
croyait le voir s'évanouir; l'impossible était réalisé; Nélida lui
appartenait; le ciel et la terre n'étaient plus assez vastes pour son
bonheur.