--Timoléon, ne partez pas.
--Comment, reprit-il un peu troublé et cherchant à garder son aplomb.
Qui vous dit que je pars?
--Vous partez à midi avec la marquise Zepponi.
--Eh mais! sans doute, mon enfant, reprit-il en souriant avec une
indifférence jouée. Je vais la conduire à Dol. C'est mon devoir de
châtelain; vous ne voudriez pas m'y faire manquer.
--Vous allez à Paris, dit Nélida d'une vois ferme.
--À Paris? mais je vous jure que je n'y ai pas songé, balbutia M. de
Kervaëns, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, se sentait
interdit et perdait contenance. D'ailleurs, n'ai-je pas été bien souvent
à Paris? En quoi cela peut-il vous déplaire?
--Il ne m'appartient pas de vous faire de reproches, mais quelque chose
me dit que vous jouez votre vie et la mienne pour un caprice. Au nom de
votre père, au nom de l'honneur, au nom de tout ce qui vous est sacré,
Timoléon, je vous en conjure, ne partez pas!
Et Nélida, la fière Nélida, se laissa tomber aux genoux de son mari et
les embrassa d'une étreinte suppliante. En cet instant, on entendit le
fouet du postillon et les grelots des chevaux de poste dans la cour.
Quelqu'un frappa à la porte.
--Relevez-vous, s'écria Timoléon, ravi de cette délivrance inespérée.
Croyez à mon amour et comptez sur moi.
C'était M. de Verneuil.
--Où êtes-vous donc? s'écria-t-il. On vous appelle, on vous cherche
partout. La marquise est en bas, en costume de voyage; elle veut dire
adieu à ma cousine. Mais je ne m'étonne pas que vous soyez distrait,
ajouta-t-il en jetant un regard malicieux sur Nélida dont la robe et la
chevelure étaient en désordre; de jeunes mariés, cela ne voit ni
n'entend rien.
Nélida s'échappa, et, rassemblant tout son courage, elle descendit au
salon où l'attendait madame Zepponi, qui, n'ayant pas reçu la réponse de
Timoléon, était hors d'elle-même et se croyait jouée. Nélida la
conduisit jusqu'à sa voiture, excusant M. de Kervaëns, qu'on cherchait
de tous côtés, disait-elle. Élisa s'arrangeait avec colère dans ses
coussins et murmurait quelques paroles sans suite; le postillon à cheval
donnait le coup de fouet du départ; la grille était toute grande
ouverte...
--Arrêtez! cria une voix impérieuse. Adieu, Nélida, dit M. de Kervaëns
en passant rapidement devant sa femme; je vais à Dol, je serai de retour
ce soir. Madame la marquise, vous m'avez permis de vous accompagner...
Et il s'élança dans la calèche. Les yeux de la marquise s'illuminèrent
de joie; elle jeta sur le château un regard triomphant. La voiture
disparut. Nélida courut s'enfermer dans sa chambre et tomba, la face
contre terre, en implorant la mort.