IV

Le ciel était gris, l'air pesant. Depuis huit jours mademoiselle de la

Thieullaye avait fait ses adieux aux pensionnaires; selon la coutume du

couvent elle était entrée en retraite dans sa chambre et n'y voyait

personne que le père Aimery. La vicomtesse d'Hespel n'avait pas annoncé

avec certitude le jour où elle viendrait chercher sa nièce, mais on

savait que cela ne pouvait tarder. Assise sur le rebord de sa fenêtre,

Nélida pensive laissait errer son regard, tantôt sur la masse immobile

des tilleuls dont les feuilles affaissées sous le poids de l'atmosphère

orageuse penchaient vers la terre, tantôt sur les nuages qui

s'amassaient, tantôt sur Claudine qui allait et venait le long d'une

allée plantée de roses trémières, récitant, un cahier à la main, des

vers qu'elle s'efforçait d'apprendre pour le concours. Chaque fois

qu'elle passait sous la croisée de la cellule, elle s'arrêtait,

regardait mélancoliquement Nélida, et lui envoyait un baiser.

Mademoiselle de la Thieullaye souriait et retombait dans sa rêverie.

Tout à coup le roulement d'une voiture sur le pavé de la cour et le

bruit d'un marche-pied qui s'abattait la firent tressaillir. Elle ne

douta pas que ce ne fût la vicomtesse. En effet, deux minutes après, on

vint l'avertir que madame la supérieure l'attendait au parloir. Nélida

prit machinalement son chapeau et son châle, descendit l'escalier et

traversa les corridors en se soutenant à peine; ses yeux s'emplissaient

de larmes; elle faillit se trouver mal lorsque la religieuse qui la

conduisait ouvrit la porte du parloir, et qu'elle se trouva en présence

de sa tante et de mère Sainte-Élisabeth. La vicomtesse s'avança pour

l'embrasser; mais la supérieure, se plaçant entre elles deux, prit

Nélida par la main et, d'un air d'autorité, conduisit la jeune fille

tremblante au pied du crucifix qui sanctifiait jusqu'à cette chambre

profane. Là, s'agenouillant avec elle:--Prions, dit-elle d'une voix

ferme mais profondément altérée, prions ensemble pour la dernière fois

peut-être; demandons à Dieu, mon enfant, qu'en quittant ce pieux asile

vous ne quittiez pas aussi le respect de sa loi et la fidélité à son

amour. Vous allez entrer dans un monde où l'un et l'autre sont trop

souvent outragés. Puissiez-vous demeurer toujours ce que vous êtes à

cette heure, Nélida, un coeur pur, rempli des choses du ciel! Recevez en

ce moment bien douloureux pour moi, et en recueillant toutes les

puissances de votre âme, la bénédiction du Seigneur que je vais appeler

sur vous et sur votre avenir.

La religieuse se leva; puis, avec un geste d'une majesté triste et

lassée, comme une reine qui vient d'abdiquer, elle étendit sur Nélida

noyée dans les pleurs sa main émue, et la bénit au nom du Père, du Fils

et du Saint-Esprit...

--En vérité, dit la vicomtesse en se précipitant dans la voiture

élégante qui l'attendait au perron, ces religieuses sont de singulières

femmes. Ne dirait-on pas que tu vas vivre chez des impies! Grâce au

ciel, il n'en est rien; je me crois aussi bonne chrétienne que personne;

je défie qu'on soit plus régulière.

Nélida demeurait pensive. La voiture était arrêtée à la grille

extérieure qui tournait lentement sur ses gonds. Une petite branche de

bruyère blanche fraîchement cueillie vint tomber sur les coussins.

«Claudine!» s'écria Nélida en se jetant à la portière. En ce moment les

chevaux impatientés s'élançaient hors de la grille et prenaient

rapidement le chemin de l'hôtel d'Hespel.

--Ah ça! mon enfant, dit la vicomtesse qui n'avait pas pris garde à cet

incident, préoccupée qu'elle était de voir ses chevaux se cabrer sous la

main du cocher, c'est fort bien, fort convenable à toi d'avoir montré à

cette supérieure quelque regret de la quitter, mais maintenant il t'est

permis d'être gaie. Je t'ai fait préparer un appartement délicieux; tu

vas avoir une femme de chambre pour toi seule; la couturière et la

lingère attendent chez moi pour prendre ta mesure et te faire au plus

vite un trousseau complet, car il me tarde de te voir quitter ce

ridicule accoutrement noir. D'aujourd'hui en huit, je te conduirai au

bal de l'ambassadrice d'Autriche. Réjouis-toi, mon enfant; voici tes

belles années qui commencent.

La vicomtesse d'Hespel, comme toutes les personnes d'un esprit borné, ne

doutait pas que les choses qui l'occupaient ne fussent d'un intérêt

général, et ne s'apercevait jamais de l'inattention de ses auditeurs.

Cette fois encore elle ne vit pas, ce qu'il était pourtant presque

impossible de ne pas voir, que mademoiselle de la Thieullaye, absorbée

dans une profonde tristesse, entendait à peine le flux de ses paroles et

eût été absolument incapable d'en dire le sens. La voiture arrêta devant

le péristyle de l'hôtel d'Hespel. Les laquais, en grande tenue, étaient

rassemblés pour recevoir leur jeune maîtresse. La vicomtesse et Nélida

traversèrent cette nombreuse livrée, montèrent l'escalier couvert de

tapis et d'arbustes, et madame d'Hespel, qui avait hâte de jouir de la

surprise de sa nièce, l'introduisit dans l'appartement qu'elle lui

destinait. C'était une pièce octogone, tendue d'une gaze transparente

doublée de rose, relevée de distance en distance par des glands, des

houppes, des galons et autres ornements d'un goût plus que contestable.

Une immense glace à pied, chargée de dorures, remplissait le panneau

principal. Un canapé et des fauteuils en velours blanc, semé de bouquets

de roses en relief, avaient paru à la vicomtesse une merveille

d'élégance à ravir les yeux. Une fourrure d'hermine jetée devant le lit

rose, des étagères couvertes de porcelaines, de cristaux et autres

babioles de toutes sortes, achevaient de donner à cet appartement

quelque chose de coquet et de maniéré, bien peu fait pour plaire à la

sérieuse Nélida.

Il s'établit toujours, quoique souvent à notre insu, un rapport entre

les objets extérieurs et notre être le plus intime. La ligne, la forme,

la couleur, le son, l'odeur, la lumière et l'ombre sont autant de notes

d'une harmonie mystérieuse qui agit sur l'âme, soit par un effet

d'apaisement et de satisfaction quand cette harmonie s'accorde comme un

accompagnement fidèle avec la mélodie intérieure des sentiments et des

pensées, soit en troublant, en irritant, lorsqu'il y a désaccord et

lutte entre l'une et l'autre. Nélida se sentit très-désagréablement

affectée par tout ce luxe hors de propos. Toutefois, voyant la joie

naïve de sa tante et son empressement plein de tendresse, elle s'efforça

de lui en savoir gré, et balbutia quelques remerciements dont la

gaucherie fut mise, par la vicomtesse, sur le compte d'un excès

d'admiration bien naturel en pareil cas chez une pensionnaire.

Le reste du jour et les jours suivants furent employés à courir les

magasins pour acheter ici un velours, là un ruban, ailleurs une

dentelle. Madame d'Hespel faisait régulièrement chaque après-midi une

tournée dans les boutiques à la mode, et cela sans même projeter aucune

emplette; elle aimait la conversation des faiseuses qui lui témoignaient

une déférence dont elle était flattée; et lorsqu'elle rencontrait, dans

un magasin, quelqu'une de ses amies, les conseils réciproques, les

observations sur la forme d'un mantelet, la critique d'un chapeau vu la

veille à une étrangère, animaient à tel point le discours, que souvent

on s'y oubliait jusqu'à l'heure du repas. Ce fut dans ces rencontres, au

milieu des étoffes dépliées, des coiffures essayées et de l'étourdissant

babil des demoiselles de comptoir, que Nélida fit connaissance avec les

grandes dames du faubourg Saint-Germain, et reçut une première et

ineffaçable impression de ce monde où elle était appelée à vivre.

Le jour du bal arriva. Malgré le déplaisir de sa tante et l'insistance

des couturières, mademoiselle de la Thieullaye était parvenue à garder

dans sa toilette une parfaite simplicité. Ses cheveux, en dépit de la

mode qui les voulait crêpés et bouclés, descendaient en bandeaux lisses

de chaque côté de son front. Elle refusa obstinément d'animer ses joues

pâles d'un peu de rouge, et ne voulut charger d'aucun collier ses

épaules délicates. Au moment de monter en voiture, on s'aperçut qu'il

manquait un bouquet de corsage. On passa chez la bouquetière en renom;

toutes ses corbeilles étaient vides, La vicomtesse se mit en fureur.

Malgré les excuses de la marchande, qui rejetait la faute sur un garçon

entré chez elle la veille, elle menaçait de lui retirer sa pratique,

quand Nélida, qui, pendant ce colloque et dans l'espoir d'apaiser sa

tante, avait cherché dans tous les coins quelques fleurs assez fraîches

pour en faire un bouquet passable, aperçut au milieu d'un seau d'eau où

l'on avait jeté pêle-mêle les plantes de rebut, un beau nénuphar

penchant mélancoliquement hors du vase sa tête alanguie. Un souvenir

depuis longtemps effacé surgit à cette vue dans sa mémoire. Elle se

rappela l'étang d'Hespel, la barque sous le saule, le nid d'oiseaux, et

surtout la palissade si vaillamment escaladée par son petit ami du

village. Ces images inopinément évoquées lui causèrent un

attendrissement extrême. Elle saisit le nénuphar, en essuya la tige

humide avec son mouchoir de fine batiste, et, le passant dans sa

ceinture, elle déclara qu'elle trouvait cette fleur délicieuse et

qu'elle n'en aurait pas choisi d'autre dans la serre la mieux fournie

des plantes les plus rares. Le caprice était étrange, mais il n'y avait

pas lieu à se montrer difficile; le temps pressait. La vicomtesse, sans

trop murmurer, remonta en voiture et, dix minutes après, elle entrait

avec sa nièce dans les salons de l'ambassade.

La présentation de mademoiselle de la Thieullaye avait été annoncée;

c'était un événement que l'entrée dans le monde d'une telle héritière.

Aussi lorsque la vicomtesse parut, attifée, pomponnée, panachée,

luisante de fard et bouffante de dentelles, toutes les conversations

demeurèrent suspendues, et chacun se tut pour mieux regarder la nouvelle

arrivée. Ravie de l'effet qu'elle produisait, madame d'Hespel traversa

plusieurs salons, souriant aux unes, donnant la main aux autres, faisant

signe de l'éventail, s'accrochant par toutes ses garnitures aux

décorations des hommes, suivie de Nélida pâle et grave qui regardait

sans curiosité et sans émotion le spectacle nouveau pour elle d'une fête

brillante.

--Elle est fort belle, disaient plusieurs hommes.

--Mais sans expression aucune, observait une merveilleuse sur le retour.

--Pourquoi sa tante ne lui met-elle pas un peu de rouge? ajoutait une

femme couperosée.

--Elle a tout gardé pour elle, répondait un jeune élégant. Ne

remarquez-vous pas combien la vicomtesse acquiert de fraîcheur et

d'éclat avec les années? Chaque hiver, je trouve à son teint un velouté

plus séduisant, des dégradations mieux observées. Depuis un mois elle

tourne décidément à la rose du Bengale.

Tout en provoquant sur son passage ces remarques et d'autres analogues,

la vicomtesse avait pris place dans la salle de danse. Elle se hâta de

présenter Nélida à plusieurs jeunes personnes de son âge, entre autres à

une demoiselle Hortense Langin, qui paraissait la reine du bal.

--C'est la fille d'un notaire, dit la vicomtesse bas à sa nièce; mais

elle n'en est pas moins reçue partout comme si elle s'appelait Duras ou

la Trémoille; d'abord parce qu'elle est fort riche et que son père a

rendu de grands services à quelques-uns des nôtres, puis aussi parce

qu'elle est pleine d'esprit et comprend à merveille sa position. L'hôtel

de son père est à deux pas de chez nous; ce sera pour toi une relation

commode.

Mademoiselle Langin combla Nélida de prévenances; elle lui nomma les

meilleurs danseurs, lui désigna par leurs ridicules les danseuses à la

mode. Nélida fut charmée de ses manières affables. Avant la fin du bal,

la belle Hortense, ravie de patronner une nouvelle présentée, affirmait

à chacun qu'elle était intimement liée avec mademoiselle de la

Thieullaye et qu'elle allait la voir sans cesse.

V

Quel étrange spectacle aux yeux d'un être sensé que le spectacle du

monde, c'est-à-dire de cette partie de la société qui, opulente,

glorieuse, réservée aux nobles loisirs, est reconnue, saluée par tous,

comme l'arbitre des bienséances, comme la gardienne des moeurs élégantes

et de l'esprit d'honneur, et qui, dans son dédain superbe, ne tenant

compte que d'elle-même, affecte de se nommer le _monde_ par excellence:

tant elle a jugé tout ce qui était en dehors d'elle indigne de son

attention et de son intérêt! Quel assemblage d'inconséquences et

d'anomalies! Quelle conciliation singulière de maximes et d'usages en

apparence inconciliables! Avec quel art merveilleux on parvient à

maintenir debout cet édifice bâti de préjugés et de mensonges, dont

chaque partie est près de tomber de vétusté, et dont l'ensemble pourtant

présente encore une masse assez imposante! Cette société affirme qu'elle

est chrétienne; l'éducation qu'elle donne à la jeunesse destinée de

génération en génération à la renouveler est de tous points,

assure-t-elle, conforme aux enseignements de l'Évangile. Elle en fait

gloire et feint de ne pas s'apercevoir que la parole du Christ est la

réprobation sévère de l'esprit qui l'anime; car le fils du charpentier

enseignait le mépris des richesses, la vanité des plaisirs, le néant des

grandeurs, et le monde pratique ouvertement l'avide poursuite de tous

ces faux biens, le culte aveugle de l'opinion, l'estime immodérée des

honneurs et de la fortune. Cette contradiction est à tel point enracinée

dans les moeurs, qu'elle ne soulève pas une difficulté, pas un doute;

elle est disciplinée et ordonnée à la satisfaction de tous. La loi de

l'Évangile, observée sans accommodements, serait un joug trop rude; les

vices du siècle, montrés sans voiles, feraient horreur; un compromis

habile a tout ménagé. On a gardé le langage de Jésus, les pompes de

Satan, les oeuvres de tous deux. L'Église a ses jours, le tentateur a les

siens; on n'exerce pas la charité, mais on fait l'aumône; on ne pratique

pas le renoncement, mais on observe l'abstinence; on honore le duel,

mais on flétrit le suicide; on court en foule à la comédie, mais on

refuse la sépulture au comédien; on lapide la femme adultère, mais on

porte le séducteur en triomphe. Qui ne s'étonnerait en venant à

considérer avec quel pharisaïsme prodigieux le monde a su interpréter et

fausser le sens de la divine Écriture? Quelle tolérance pour le vice

hypocrite, quelle rigidité pour la passion sincère! Combien la

coquetterie rusée et la galanterie circonspecte y trouvent peu de

censeurs; mais l'amour, s'il osait s'y montrer, comme on le couvrirait

d'anathèmes! L'amour? ne craignez pas de l'y voir; il en est banni comme

une faiblesse ridicule; il est banni de son plus pur sanctuaire, du coeur

même de la jeune fille; il y est étouffé avant de naître par la cupidité

et la vaine gloire qui pervertissent tous les instincts, jusqu'au plus

naturel, au plus légitime, au plus religieux de tous: le désir du

bonheur dans le mariage.

Il était impossible que l'esprit sérieux, l'âme délicate, le caractère

invinciblement porté à la droiture de Nélida ne fussent point froissés

par ce qu'il y avait de faux dans cette société devenue la sienne. Mais

la jeunesse est lente à se rendre compte de ses impressions et à les

transformer en jugement. Il faut une force rare pour s'arracher au joug

de la coutume. L'opinion établie semble tout naturellement l'opinion

respectable, et les intelligences les plus fermes se défient

d'elles-mêmes lorsqu'elles se sentent portées à franchir le cercle tracé

par des mots aussi solennels que ceux de religion, de famille,

d'honneur: mots trois fois saints, à l'abri desquels le monde a su

placer les choses les moins dignes de vénération et de sacrifice. Aussi

Nélida, surprise, incertaine, cherchait vainement à mettre d'accord ce

qu'elle voyait et ce qu'elle entendait avec la voix intime de sa

Conscience. Tantôt, elle se sentait attirée par des grâces si nobles

qu'elles semblaient presque des vertus; tantôt elle était repoussée par

des hypocrisies grossières ou des maximes d'un égoïsme cynique. Les

entretiens des jeunes filles avec lesquelles elle s'était liée n'étaient

qu'un commentaire plus libre des conversations du couvent, et les fades

galanteries des jeunes gens au bal blessaient sa simple fierté qui n'y

trouvait rien à répondre. Un ennui insurmontable la gagnait son coeur

attristé se rouvrait au désir de la vie religieuse.

--Je voudrais voir madame la supérieure, dit Nélida, en entrant une

après-midi, très-agitée et très-pâle, au _tour_ du couvent de

l'Annonciade.

La vieille tourière, qui ne la reconnut pas d'abord, mit ses lunettes et

la regardant attentivement:

Ah! c'est vous mademoiselle Nélida, dit-elle d'un air contraint. Vous

demandez mère Sainte-Élisabeth?... Elle n'y est pas; c'est-à-dire elle

est malade, ajouta-t-elle avec un embarras visible; mais si vous voulez

voir notre mère Saint-François Xavier, ou notre mère du Sacré-Coeur, ou

notre mère de la Grâce...

Comme elle parlait ainsi, la porte intérieure s'ouvrit et Claudine

parut...

--Nélida! s'écria-t-elle d'un accent qui partait des entrailles et en

laissant échapper un grand portefeuille qu'elle tenait à la main.

Et, courant à Nélida, elle se jeta à son cou avec une violence qui

faillit les renverser toutes deux, et la couvrit de baisers, en poussant

des cris de joie.

--Mademoiselle Claudine, criait la tourière d'une voix enrouée,

mademoiselle Claudine, y pensez-vous? Ramassez donc vos dessins,

mademoiselle; soyez donc convenable. Mademoiselle Claudine, vous allez

avoir un mauvais point. Rentrez donc en classe, mademoiselle.

Rien n'y faisait; la religieuse en était pour ses peines, quand tout à

coup elle se tut et salua respectueusement en apercevant la figure du

père Aimery à deux pas d'elle. La présence du prêtre fit à l'instant ce

que n'avait pu faire le flux de paroles de la tourière; Claudine courut

ramasser ses dessins, puis, sans lever les yeux, elle alla, confuse et

muette, se cacher dans un angle obscur du vestibule. Nélida s'était

approchée du révérend père.

--Vous ici! mon enfant, lui dit-il, d'un ton affectueux; il y a bien

longtemps qu'on ne vous a vue. Mais ce n'est pas un reproche que je vous

fais, c'est un regret que j'exprime. Je sais que nous n'avons que des

éloges à vous donner depuis votre sortie du couvent.

--Mon père, dit mademoiselle de la Thieullaye, je suis venue souvent

demander mère Sainte-Élisabeth; on m'a toujours répondu qu'elle ne

pouvait me recevoir.

--Elle fait une tournée d'inspection dans nos maisons de province, dit

le père Aimery, d'un ton bref.

--J'avais aujourd'hui surtout, mon père, un vif désir de la voir. Je

voulais lui parler d'une chose dont je n'ose pas vous importuner.

--Venez, ma chère fille, dit le confesseur. Qu'y a-t-il de plus

important pour moi que d'écouter mes enfants et de porter, s'il est

possible, la lumière dans leur esprit? Suivez-moi à la sacristie; nous y

causerons en toute liberté.

Disant cela, le père Aimery entra dans l'intérieur du couvent par une

petite porte pratiquée dans la muraille, et mademoiselle de la

Thieullaye le suivit après avoir fait un signe d'adieu à Claudine, qui

était demeurée tout le temps immobile, clouée à sa place, les yeux fixés

sur elle.

Le prêtre marchait en silence dans un couloir étroit et obscur, Nélida à

quelques pas derrière lui. À mesure qu'ils approchaient de la sacristie,

elle sentait son coeur battre avec inquiétude. Le courage lui manquait.

Deux fois elle s'arrêta, incertaine si elle ne retournerait pas en

arrière pour éviter à tout prix cet entretien où elle se trouvait

engagée sans l'avoir voulu. La confession de ses fautes ne lui avait

jamais causé d'effroi, mais elle éprouvait un trouble insurmontable en

venant faire à un homme une confidence de jeune fille, en venant parler

de mariage à un prêtre. Un instinct exquis de pudeur l'avertissait que,

dans les scrupules qu'elle allait confier, et dans les conseils qu'elle

allait entendre, il y aurait quelque chose qui ne serait pas dit, mais

qui serait sous-entendu, et dont une femme seule aurait dû lui parler. À

cette pensée, la honte lui montait au visage, et elle cherchait quelque

subterfuge pour sortir de peine, quelque feinte confidence qui lui

épargnât la véritable, quand le jour se fit dans le corridor; le prêtre

venait d'ouvrir la porte de la sacristie et disait d'une voix que la

nature avait faite rogue et sèche, mais que l'habitude rendait

caressante et mielleuse: entrez, mon enfant; ici personne ne viendra

nous déranger.

Rien n'était changé dans la sacristie depuis le jour où mère

Sainte-Élisabeth était venue annoncer au père Aimery la vocation de

mademoiselle de la Thieullaye; seulement il y faisait plus froid et plus

humide encore, car on était au mois de septembre et de faibles rayons de

soleil perçaient avec peine les épais vitraux. Nélida s'assit sur un

tabouret que le père Aimery plaça en ligne droite à côté de son

fauteuil, de façon à ce qu'ils pussent se parler sans se voir, comme au

confessionnal.

--Auriez-vous froid? mon enfant, dit-il à la jeune fille, voyant qu'elle

serrait sur sa poitrine sa mantille de velours; voulez-vous que je fasse

demander la chaufferette de la mère tourière?

--Merci, mon père, dit Nélida, en tâchant de maîtriser le frisson qui

courait dans ses membres.

--Vous ne semblez pas bien portante, mon enfant, dit le confesseur en

prenant la main souple de Nélida dans sa main ridée; vous êtes

soucieuse, auriez-vous quelque contrariété de famille? êtes-vous gênée

dans l'exercice de votre religion?

--Nullement, dit Nélida un peu soulagée de voir que le confesseur lui

épargnait par ses questions le premier embarras de la confidence; ma

tante est très-bonne pour moi et me laisse une liberté entière.

--Vous ne vous ennuyez pas, je suppose, continua le révérend père; vous

savez vous occuper, et d'ailleurs vous n'avez que trop de distractions

probablement, dans le monde où l'on vous mène.

--Je ne m'ennuie pas, mon père. Et la main de Nélida, glacée quand le

confesseur l'avait prise, devenait moite; son pouls, à peine senti

d'abord, battait avec violence. Le prêtre crut comprendre.

--Vous avez peut-être, mon enfant, dit-il en ralentissant sa parole et

en baissant la voix, quelque préférence, quelque inclination secrète?

Auriez-vous fait un choix que vos parents désapprouvent?

--Oh non, mon père, s'écria Nélida avec vivacité; l'idée d'être

soupçonnée d'un sentiment coupable lui rendait tout son courage: on veut

me marier, mon père.

--Eh bien, ma chère fille, dit le confesseur avec un petit sourire à

demi-malicieux et en serrant la main qu'il tenait toujours, je ne vois

rien là de fort affligeant; surtout si, comme je le pense, il s'agit

d'un mariage convenable, tel que vous pouvez prétendre à le faire.

--On veut me faire épouser le fils du duc de Valmer, que je n'ai jamais

vu, dit Nélida.

--C'est un fort grand seigneur, reprit le père Aimery sans faire

attention à la dernière partie de la phrase. Il a une fortune

considérable, dit-on. Eh bien, ma chère fille, je vous fais mon

compliment bien sincère. Vous le voyez, la Providence est toujours

juste; elle vous récompense comme nos prières le lui demandaient chaque

jour et comme vous méritez de l'être, car vous êtes une bonne et pieuse

enfant, Nélida.

--Mon père, reprit la jeune fille avec hésitation et en retirant

involontairement sa main de la main du prêtre, est-il donc bien, est-il

permis d'épouser un homme que l'on ne connaît pas?

--Mais M. de Valmer n'est pas un inconnu, reprit le père; il a dû être

facile de prendre des renseignements, et je suppose que madame votre

tante n'a pas négligé de s'enquérir...

--Mais moi, interrompit Nélida, je ne l'ai jamais rencontré, mon père;

je ne connais pas même son visage.

--On ne dit pas qu'il soit mal fait de sa personne, qu'il ait quelque

vice qui repousse?

--Je n'ai rien entendu dire de semblable, dit Nélida; mais comment

m'engager pour la vie, comment promettre de l'aimer? Sais-je si cela me

sera possible?

--Vous l'aimerez, mon enfant, reprit le confesseur. Vous êtes trop sage

et trop bien née pour qu'il en puisse être autrement; vous lui saurez

gré du rang honorable que vous occuperez par lui dans la société et des

agréments de votre vie nouvelle. S'il a des défauts, qui n'en a pas?

vous les supporterez avec résignation, parce que vous êtes chrétienne,

et vous vous efforcerez, par votre douceur et vos prières, de l'en

corriger.

Nélida demeurait muette; qu'aurait-elle pu répondre? que savait-elle de

la vie et de l'amour? Le père Aimery parla longtemps encore. Aux timides

objections qu'elle hasarda il opposa d'abord la peinture des avantages

qu'une position aussi élevée lui donnerait dans le monde; mais

s'apercevant bientôt que des considérations de cette nature avaient peu

de prise sur l'esprit grave de la jeune fille, il lui fit envisager le

mariage au point de vue austère et ecclésiastique; il le lui fit voir,

ainsi qu'il le voyait lui-même, des hauteurs de la théologie, et,

suivant la définition du Catéchisme, comme un sacrement destiné à donner

des enfants à l'Église. Habitué à considérer les joies de l'amour comme

des nécessités grossières ou des égarements coupables, il attaqua de

toute sa logique l'instinct secret de la jeune fille; il fut disert et

érudit, sinon éloquent; il invoqua l'expérience, la raison, les pères de

l'Église; il exhorta Nélida à se montrer forte, à s'élever au-dessus des

misères de la chair. Il lui fit honte, comme d'une faiblesse, de cette

tristesse sans cause, de cette voix de la nature qui l'avertissait, et

lorsqu'il la quitta pour aller, comme d'habitude, faire la conférence

des novices, il la laissa chagrine et sombre, mais résignée au

sacrifice. Le projet de mariage avec le marquis de Valmer fut rompu par

suite de difficultés survenues entre les notaires. Mademoiselle de la

Thieullaye n'en ressentit ni joie ni peine. Elle avait pris la

résolution inébranlable de se plier aux convenances dont le prêtre lui

faisait une loi suprême. Elle ne se permettait plus de réfléchir.

L'homme de Dieu avait parlé; elle se soumettait à cette parole comme à

l'expression infaillible de la volonté divine.

Nélida; Hervé; Julien · 第 14 / 70 题