À quelque temps de là, Nélida se promenait une après-midi au bois de
Boulogne, seule avec sa tante, en calèche découverte. La vicomtesse
avait ordonné d'aller au pas dans la grande allée, pour laisser à chacun
le loisir d'admirer une paire de chevaux jeunes et fringants que son
cocher attelait pour la première fois. Mais il y avait très-peu de monde
à la promenade; le temps était incertain, l'air assez aigre. Madame
d'Hespel se dépitait sans oser le dire, et, maussadement enfoncée dans
ses coussins, n'ouvrait pas la bouche. Nélida regardait courir les
tourbillons de poussière et de feuilles mortes que chassait la bise;
elle écoutait la lointaine rumeur de Paris qui se mêlait d'une façon
étrange avec les harmonies naturelles de la campagne, avec le chant des
oiseaux, le craquement des branches, et s'allait perdre dans les
horizons paisibles du mont Valérien. Tout à coup le bruit d'un cheval,
qui passait au galop auprès de la calèche, arracha une exclamation à la
vicomtesse:
--M. de Kervaëns! s'écria-t-elle en se penchant hors de la portière pour
suivre du regard le rapide cavalier.
--Qu'est-ce, ma tante? dit Nélida, qui n'avait pas entendu ce nom, tout
nouveau à ses oreilles.
Comme madame d'Hespel allait répondre, un jeune homme de la tournure la
plus distinguée, monté sur une belle jument arabe, s'approcha, et
pendant qu'il la retenait d'une main légère et ferme il soulevait de
l'autre son chapeau avec une grâce accomplie, et s'inclinant un
peu:--J'ose à peine espérer, madame la vicomtesse, dit-il, que vous
daignerez me reconnaître.
--À l'instant même je vous nommais à ma nièce, reprit madame d'Hespel en
faisant un geste qui équivalait à une présentation, et je m'adressais la
même question. Il y a, si je ne me trompe, quatre ans que vous avez
quitté Paris, et quatre ans, à mon âge, continua-t-elle en minaudant,
c'est un siècle. Je suis changée à faire peur; vous me retrouvez
décidément vieille.
Le comte de Kervaëns, qui pendant tout ce temps avait tenu ses yeux
pénétrants attachés sur Nélida, n'entendit point ou feignit de ne pas
entendre. La vicomtesse fut forcée d'ajouter:
--Et nous revenez-vous cette fois _tout de bon_?
--_Tout de bon_, en vérité, madame, reprit le comte. Je mets fin à ma
vie voyageuse. Je viens d'acheter un petit hôtel dans votre rue.
Incessamment je vais en Bretagne pour arranger mon vieux manoir, refaire
des baux qui n'ont pas été augmentés depuis vingt ans, et chasser un
fripon de régisseur qui m'a indignement volé, à ce qu'on m'écrit. Puis
une fois de retour, vous verrez en moi un homme de tous points
recommandable.
--Contez-moi donc ce que vous êtes devenu pendant ces quatre années?
--Ce que je suis devenu, madame, reprit M. de Kervaëns en flattant d'une
main fort belle, qu'il avait négligemment dégantée, la fine encolure de
son cheval, ce serait bien long à vous dire. J'ai voyagé comme Joconde,
comme Childe-Harold, comme le Juif errant; j'ai vu l'Italie, la Grèce,
Constantinople, la Russie, et même en passant, un peu de Danemark, ma
parole d'honneur. J'ai observé profondément, et conclu de mes
observations que les hommes étaient partout aussi maussades, mais que
les femmes n'étaient nulle part aussi charmantes qu'à Paris; voilà
pourquoi je suis revenu.
Un sourire passa sur les lèvres de la sérieuse Nélida.
--Je vois que vous êtes resté le même, dit la vicomtesse; toujours
railleur, toujours...
--Me permettrez-vous de vous présenter mes hommages? interrompit M. de
Kervaëns.
--Non-seulement je vous le permets, mais je vous invite à venir dès
demain. J'ai quelques personnes, nous danserons un peu.
--Mademoiselle voudra-t-elle me garder une valse? dit M. de Kervaëns,
curieux d'entendre enfin le son de voix de cette belle jeune fille
silencieuse.
--Je ne valse jamais, monsieur, répondit Nélida.
--Mon enfant, dit la vicomtesse, je n'ai pas voulu te contrarier
jusqu'ici, mais demain, chez moi, tu ne peux te dispenser de valser; il
faut que tu animes le bal. D'ailleurs, et la vicomtesse se pencha à
l'oreille de sa nièce, je t'en prie, pas de rigorisme affecté.
--Je valserai avec vous, monsieur reprit mademoiselle de la Thieullaye
d'un ton de simplicité parfaite.
M. de Kervaëns s'inclina, puis, sur une indication de la main à peine
sensible, son cheval partit au galop. Nélida écouta longtemps le rhythme
égal et cadencé de ce galop, sur le sol battu de l'allée devenue
déserte.
--C'est bien le garçon le plus spirituel de France, s'écria la
vicomtesse ranimée et joyeuse; personne n'était plus à la mode que lui
quand il est parti. Il est obligeant, plein de savoir vivre, et,
par-dessus le marché, il entend les affaires à merveille.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel d'Hespel, destiné à la réception, était
admirablement disposé pour un bal. La vicomtesse, chez laquelle on eût
en vain cherché la moindre trace du goût inné, qui, chez les natures
délicates, n'est autre chose que le besoin de l'harmonie, et qui n'avait
pas non plus le goût artiste que donne l'étude du beau, possédait en
revanche l'instinct de l'amusement et le génie de la profusion. Elle
excellait à ordonner ces fêtes banales où il ne saurait être question de
deviner les préférences et les habitudes de chacun, et auxquelles il
n'est pas nécessaire non plus d'imprimer un cachet personnel qui les
distingue; elle avait toujours vécu dans la meilleure compagnie; aucune
dépense ne l'arrêtait; il n'en faut pas davantage, dans une ville comme
Paris, pour réaliser des merveilles.
Ce soir-là, ses salons en stuc blanc chargé d'or étaient éclairés avec
plus de splendeur que de coutume; des multitudes de girandoles en
cristal de roche à facettes étincelantes, se répétant à l'infini dans
des panneaux de glace, jetaient une vive lumière sur les draperies de
damas aux tons éclatants. Des pyramides de cactus, qui ouvraient leurs
corolles ardentes dans cette chaude atmosphère, ajoutaient encore à
l'éblouissement de l'oeil. Un orchestre puissant faisait retentir d'une
musique provocante ces espaces sonores où les femmes aux courtes
tuniques, aux cheveux parfumés, ruisselants de pierreries, les bras nus,
les épaules nues, arrivaient une à une et se prenaient la main, comme
des fées qui se rassemblent pour un joyeux sortilège.
--En vérité, vous êtes jolie à ravir, ce soir, disait Hortense Langin à
Nélida retirée avec elle dans un boudoir écarté où l'air était moins
étouffant que dans la salle de danse; vous nous éclipsez toutes.
Il est certain que Nélida n'avait jamais été aussi belle. Elle portait
une jupe de taffetas bleu glacé de blanc, relevée de côté par un bouquet
de jasmin naturel; une guirlande des mêmes fleurs ceignait son front;
les feuilles délicates de son bouquet, dépassant un peu l'étoffe du
corsage, jetaient une ombre légère et mobile sur sa peau d'albâtre; une
longue ceinture flottante indiquait, sans trop les marquer, les purs
contours de sa taille virginale. Je ne sais quelle langueur attirante
tempérait le sérieux habituel de son visage. Il était impossible
d'imaginer rien de plus aérien, de plus chaste, de plus suave; on eût
dit qu'elle était enveloppée d'une gaze diaphane qui la voilait à demi
et la protégeait contre de trop avides regards.
--Je suis sans doute bien indiscret de rompre un si charmant
tête-à-tête, dit M. de Kervaëns qui parut en ce moment à la porte du
boudoir.
--Vous voilà donc enfin, dit Hortense, en lui tendant une main qu'il
secoua à l'anglaise tandis qu'il saluait respectueusement mademoiselle
de la Thieullaye; je croyais que vous ne viendriez plus, et je ne sais
pas si j'ai encore une valse pour vous.
Et elle consultait les tablettes d'ivoire où il était d'usage alors que
les danseuses très-recherchées écrivissent le nom de leurs danseurs. M.
de Kervaëns les lui prit sans façon des mains et lut: le prince Alberti,
le marquis d'Hévas...
«Je suis bien aise de voir que vous n'avez pas _dérogé_ pendant mon
absence, lui dit-il d'un ton railleur, en regardant Nélida qui souriait;
mais ne comptez pas sur moi, aimable Hortense; je suis devenu vieux;
j'ai vingt-neuf ans. C'est un grand âge et je ne danse plus.»
Nélida le regarda à son tour d'un air surpris: elle n'avait pas oublié
la valse promise la veille au bois de Boulogne, et s'en était même
préoccupée plus que de raison, car elle n'avait jamais valsé et
redoutait un peu ce premier essai devant tant de monde.
--Ou du moins, continua M. de Kervaëns, je ne danse qu'en des
circonstances particulières, et jamais plus d'une fois dans un bal.
--Vous me proposez des énigmes, monsieur Timoléon, dit mademoiselle
Langin un peu piquée.
Ce colloque fut interrompu par l'orchestre qui joua une ritournelle
indiquant la mesure à trois temps.
--Puis-je espérer que ce sera celle-ci? dit M. de Kervaëns en
s'approchant de Nélida. Et sa voix prit soudain une inflexion tendre,
presque suppliante.
--Si cela vous est agréable, monsieur, reprit-elle en se levant.
Timoléon lui offrit son bras. Mademoiselle Langin restait confondue,
lorsque heureusement, pour la sortir de peine, son valseur arriva; les
deux couples se dirigèrent, à travers la foule, vers la salle de danse.
--Vous ne savez pas, monsieur, que je n'ai jamais valsé, dit Nélida à M.
de Kervaëns; c'est une première leçon que je vais prendre, et je
crains...
--Ne craignez pas ce qui me comble de joie, interrompit Timoléon.
--Mais je serai bien gauche, bien embarrassée.
--J'aurai de l'assurance pour deux, car je suis plein d'orgueil en ce
moment. N'ayez crainte; fiez-vous à moi, laissez-vous conduire, et tout
ira bien.
Ils étaient arrivés dans le cercle des danseurs. Timoléon passa son bras
autour de la taille de Nélida, qui fit un mouvement en arrière comme
pour fuir une étreinte inaccoutumée.
--Et d'abord, continua M. de Kervaëns, puisque vous m'accordez en cet
instant les droits d'un maître de danse, veuillez bien ne pas vous
roidir ainsi; il faut, au contraire, vous abandonner entièrement.
Et il lui fit faire un tour pendant lequel elle se laissa enlever plutôt
que conduire.
--C'est à merveille, je vous le jure; encore quelques leçons, et vous
serez la meilleure valseuse de Paris; mais ne craignez pas d'appuyer
votre bras sur mon épaule; cela me donnera plus de confiance, plus de
liberté pour vous diriger... et puis (ceci est pour la galerie qui nous
observe) il ne faut pas autant baisser la tête; il faut vous résigner à
me regarder quelquefois.
Et Timoléon attachait ses yeux enivrés sur les yeux de la jeune fille
inquiète; il osait presser doucement sa taille flexible; et sa main,
sans serrer la sienne, la retenait et l'enchaînait par un magnétisme
inexplicable. À mesure qu'ils rasaient le sol, d'une vitesse toujours
redoublée, au son d'une musique dont le rhythme impérieux arrachait
Nélida à elle-même, l'étourdissait, lui donnait le vertige, la jeune
fille émue, palpitante, poussée par une impulsion irrésistible dans un
tourbillon de lumière et de bruit, sentait monter à son cerveau les
perfides exhalaisons du jasmin et l'haleine embrasée, toujours plus
proche, de Timoléon qui l'attirait. Il y eut un moment où, pour la
garantir du choc d'un couple de valseurs sortis des rangs, il la saisit
si fortement et la rapprocha de lui d'un mouvement si brusque, que leurs
visages se touchèrent presque. Nélida sentit à son front pâle la
chevelure humide et chaude du jeune homme; elle vit son oeil ardent qui
plongeait sur elle; un frisson courut dans tout son corps; elle
défaillit sous cette étreinte et ce regard auxquels elle était livrée,
et sa lèvre entr'ouverte et sa voix mourante laissèrent tomber ces mots
que Timoléon but avec ivresse comme un aveu d'amour: «Soutenez-moi et
emmenez-moi d'ici, je me trouve mal.»
Il l'arrêta soudain, et sans lui laisser le temps de revenir à elle,
l'entraîna, la porta presque dans le boudoir où il l'avait trouvée avec
Hortense. La vicomtesse, qui les avait vu passer, accourut effrayée.
--Voici votre tante, dit Timoléon en déposant Nélida sur le divan; je
vous laisse avec elle. Pour Dieu! ajouta-t-il à demi-voix, ne valsez
jamais avec un autre que moi; je crois que j'en deviendrais fou.
Le reste de la soirée se passa sans que M. de Kervaëns, guidé par un
tact exquis, essayât de se rapprocher de Nélida, même sous le plausible
prétexte de s'excuser auprès d'elle. Mademoiselle de la Thieullaye lui
en sut gré. Elle ne dansa plus, remonta chez elle avant la fin du bal,
s'endormit d'un sommeil agité, et s'éveilla à plusieurs reprises,
croyant voir Timoléon entrer dans sa chambre.
--... Faisons la paix, disait M. de Kervaëns à mademoiselle Langin qui
prenait une glace auprès d'un buffet chargé d'une vaisselle en vermeil
où les mets les plus exquis, les fruits les plus savoureux, les plus
rares primeurs, défiaient les palais blasés et les goûts difficiles.
Vous savez que je hais la jalousie.
--Répondez-moi, dit mademoiselle Langin d'une voix saccadée; pensez-vous
à l'épouser?
--Je ne pensais à rien tout à l'heure; c'est vous, avec vos querelles
ridicules, qui me forcez de songer à elle; d'ailleurs, après tout, que
vous importe? Elle ou une autre, ce sera toujours quelqu'un.
--Pourquoi pas moi, dit Hortense avec un cynisme qui contrastait
étrangement avec son jeune visage et l'air modeste qu'elle avait su
prendre pour se faire bien voir dans la société où elle était admise.
--Ma chère enfant, reprit M. de Kervaëns en faisant jouer l'éventail
qu'Hortense avait posé sur le buffet, je vous l'ai dit si souvent! C'est
un malheur, mais qu'y faire? Je suis pétri de préjugés; et jamais, cela
est certain, fût-ce Vénus en personne, Vénus douée de toute la sagesse
de Minerve, jamais je ne consentirai à épouser une femme qui ne pourra
pas mettre sur sa voiture un double écusson.
Il y eut un instant de silence.
--Ce ne sera pas facile, reprit Hortense en suivant son idée. Nélida est
romanesque; elle voudra qu'on soit amoureux d'elle.
--Qu'à cela ne tienne! dit Timoléon.
--Elle ne vous croira pas; votre réputation est trop bien établie...
Mais tenez, ajouta Hortense en baissant la voix, car plusieurs groupes
s'étaient rapprochés du buffet, pour vous, je suis capable de tous les
sacrifices; voulez-vous que je m'y emploie? J'ai un grand ascendant sur
son esprit; avec toute son intelligence, elle est d'une naïveté
incroyable. Mais c'est à une condition...
Se voyant écoutés, ils rentrèrent dans le bal.
À partir de ce jour, Timoléon, avec l'agrément tacite de madame
d'Hespel, vit presque journellement mademoiselle de la Thieullaye. Il
usa de toutes les ressources de son esprit et de l'expérience que lui
donnait le commerce des femmes pour lui plaire et lui persuader qu'il
avait ressenti à son approche une soudaine et profonde passion.
Il ne mentait qu'à demi. Blasé par ses succès, dégoûté des moeurs faciles
et de l'esprit de salon, fatigué de la bonne et de la mauvaise compagnie
qu'il avait fini par trouver également insipides, également dépourvues
de vérité et de fantaisie, Timoléon était très-attiré par cette nature
sincère qui n'empruntait rien au dehors et qui laissait percer, sous le
voile d'une fierté chaste, les exaltations les plus romanesques. La
beauté de Nélida le charmait, son grand air flattait ses goûts
aristocratiques, c'était d'ailleurs pour lui un mariage superbe; il se
monta la tête, et ne tarda pas à se croire sérieusement épris.
Mademoiselle Langin, voyant bien qu'il n'y avait plus pour elle le
moindre espoir de se faire épouser, et pensant que la meilleure manière
de conserver l'amitié de M. de Kervaëns, à laquelle elle tenait par
amour-propre, c'était de le servir en cette occasion, s'y employa avec
une habileté consommée. Il n'en fallait pas tant pour séduire une femme
aussi aimante, aussi peu sur ses gardes que Nélida. Elle ne mit pas en
doute un seul instant la tendresse de Timoléon. Les hommes du monde,
quand ils ont de l'esprit, poussent la galanterie jusqu'au génie. Comme
ils ne font d'autre usage de leurs facultés que celui de se montrer
aimables, comme toute leur ambition se concentre sur un seul point,
plaire aux femmes, car la faveur du beau sexe constitue la seule
supériorité reconnue dans les salons, ils arrivent en ce genre à un art
qui mérite d'être admiré. La grâce ingénieuse de leurs soins, leurs
attentions si constantes et si délicates, semblent ne pouvoir s'inspirer
que d'un coeur profondément touché, et produisent, au moins
momentanément, l'illusion d'un amour véritable.
Nélida se crut privilégiée entre toutes les femmes quand Timoléon, à ses
genoux, implora d'elle, dans les termes les plus choisis et les plus
tendres, le droit de lui consacrer sa vie; et ce fut avec une sécurité
aveugle qu'elle s'abandonna dès ce jour à la douceur d'aimer et d'être
aimée.
Madame d'Hespel, ravie de ce mariage qui lui permettrait de montrer
souvent à ses côtés le jeune ménage le plus élégant de Paris, courut
l'annoncer à toute la société, pendant que M. de Kervaëns allait en
Bretagne mettre ordre à ses affaires et disposer son château pour y
conduire sa nouvelle épouse. Nélida confia au père Aimery son heureuse
destinée. Elle s'affligea beaucoup de ne pas voir mère Sainte-Élisabeth,
toujours absente; et, nous le disons à regret, elle eut le tort, dans la
préoccupation de son coeur, de ne pas songer à demander sa pauvre amie
Claudine de Montclair.