Le père Aimery avait trop de pénétration pour ne pas comprendre, au
langage de Nélida, que son trouble, ses langueurs et sa vocation
imaginaire venaient du confus éveil de la jeunesse dans une nature
chaste, d'un vague besoin d'amour qui prenait le change, et d'une sorte
de faim de l'intelligence qui ne recevait pas, peut-être, tous les
aliments dont elle avait besoin. Il hâta le jour de la première
communion, pensant avec justesse que ce divin apaisement de l'âme
amènerait, au moins pour quelque temps, le calme des sens; or, gagner du
temps, pour lui, c'était tout gagner. Mademoiselle de la Thieullaye une
fois rendue à sa famille, lui et son ordre cesseraient d'être
responsables; on ne pourrait plus lui imputer les partis extrêmes vers
lesquels la jeune enthousiaste serait, il le croyait du moins,
infailliblement entraînée par son imagination romanesque. Il exigea que
Nélida se mêlât beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors à la
vie des pensionnaires. Toujours docile, et privée d'ailleurs depuis
quelque temps des entretiens de la supérieure, qui ne venait plus la
trouver dans sa cellule, mademoiselle de la Thieullaye cessa d'user des
privilèges qui lui avaient été accordés, et rentra sous la règle
commune.
Un matin, après l'étude, comme elle s'était un peu attardée en classe,
elle s'apprêtait à rejoindre les élèves dans le jardin, et cherchait des
yeux de quel côté s'étaient réunies ses compagnes habituelles, lorsque
de bruyants éclats de rire, au milieu desquels il lui sembla distinguer
une voix plaintive, vinrent frapper son oreille. Curieuse d'apprendre la
cause d'une gaieté si expansive, elle gagna la longue allée qui coupait
en deux le massif de tilleuls, et aperçut à l'extrémité une scène qui
attira toute son attention. Au milieu des robes noires d'uniforme, une
jeune fille, grotesquement affublée de chiffons de toutes couleurs,
avait été attachée à un arbre. La parure bizarre et les étranges
contorsions de la pauvre maltraitée produisaient chez ses compagnes ces
explosions de joie qui se renouvelaient à chaque minute. Nélida, sans
rien comprendre encore à ce jeu cruel, voyait de loin la pantomime
animée des pensionnaires et leur danse autour de l'arbre.
--Que signifie cela? demanda-t-elle à une jeune fille qui passait en
courant.
--Chut! répondit celle-ci en s'arrêtant un instant: n'allez pas nous
trahir; la surveillante a été appelée au parloir; on a oublié de la
remplacer, et nous en profitons pour nous amuser divinement. Je cours au
vestiaire pour ramasser encore quelques châles; nous avons habillé
Claudine en reine de Saba; elle pleure, elle hurle, que c'est une
bénédiction; jamais elle n'a été si drôle; elle a commencé par vouloir
se débattre, mais elle n'était pas la plus forte, et nous l'avons
solidement attachée au grand tilleul; à présent nous lui présentons des
bouquets de chardons, et nous lui chantons des litanies improvisées.
Et la pensionnaire se mit à chanter en s'éloignant: «_Bécasse mystique,
tour de pain d'épice, reine des imbéciles..._»
Révoltée de cette profanation et saisie de pitié pour la victime de ces
méchants coeurs, Nélida pressa le pas et fut bientôt en vue de la bande
joyeuse qui s'arrêta soudain à son approche. On avait au pensionnat un
respect involontaire pour mademoiselle de la Thieullaye.
--En vérité, mesdemoiselles, dit-elle en s'adressant aux danseuses
interdites, vous avez choisi là un passe-temps qui ne vous fait guère
honneur.
Personne ne souffla mot. C'étaient de grandes filles de quinze à seize
ans qui s'amusaient ainsi. Nélida alla droit à la désolée Claudine,
défit, non sans peine, les cordes dont on l'avait liée, arracha les
oripeaux qui la couvraient, et, la prenant par le bras, elle l'emmena en
déclarant que si rien de pareil se renouvelait, bien qu'elle détestât la
délation, elle avertirait la supérieure et le père Aimery. Un silence
général fut la seule réponse des pensionnaires.
Lorsque Nélida fut un peu éloignée, la jeune fille qu'elle venait de
soustraire à ces cruelles bouffonneries s'arrêta tout à coup, se jeta à
ses pieds, embrassa ses genoux et fondit en larmes. Claudine de
Montclair était, depuis son entrée au couvent, le jouet favori des
élèves. C'était une douce enfant, aux trois quarts idiote. Elle avait
eu, à l'âge de dix ans, une fièvre cérébrale dont elle n'avait guéri que
par des moyens violents, et depuis ce temps elle était restée dans un
état d'hébétement dont rien n'avait encore pu la tirer. Ses parents
l'avaient mise au couvent, espérant que le changement de lieu et
l'émulation de la vie commune agiraient favorablement sur son esprit;
mais son mal n'avait fait qu'empirer. En butte à la malignité de ses
compagnes, qui prenaient plaisir à augmenter la confusion de son faible
cerveau, intimidée, ahurie, elle devenait de jour en jour moins capable
de discernement, et la dernière lueur de raison eût bientôt achevé de
s'éteindre en elle si, comme nous venons de le voir, Nélida ne l'eût
délivrée et ne se fût hautement déclarée sa protectrice.
Dire les transports de Claudine et les étranges manifestations de sa
reconnaissance ne serait pas chose facile. Plus son intelligence était
obstruée, plus son coeur semblait susceptible de dévouement. Elle
s'attacha à Nélida comme un chien fidèle; elle la suivait partout, ne la
quittait pas du regard, épiait ses moindres gestes et lui rendait avec
orgueil des services d'esclave. Un jour, à la procession du
saint-sacrement, voyant que l'on effeuillait des roses au-devant du
prêtre, elle se persuada que c'était là la plus grande marque de
vénération que l'on pût donner à ceux que l'on aimait; et dès lors
Nélida ne fit plus un pas dans le jardin sans que Claudine, munie d'un
énorme bouquet qu'elle se faisait envoyer chaque jour par ses parents
empressés à lui complaire, ne jetât sous les pas de sa bienfaitrice des
jasmins, des tubéreuses, des oeillets, les plus belles fleurs de la
saison, ivre de contentement quand Nélida ne pouvait s'empêcher de
sourire.
Peu à peu, en ne se rebutant pas de causer avec elle comme si elle eût
été en état de tout comprendre, mademoiselle de la Thieullaye crut
apercevoir que la pauvre intelligence égarée faisait halte et semblait
chercher à se reconnaître. Claudine avait souvent montré un goût
très-vif pour la musique. Sa voix était juste et fraîche; elle qui
n'avait de mémoire pour rien, elle retenait et chantait avec une
fidélité surprenante des airs qu'elle saisissait à la première audition.
Nélida se dit qu'il fallait frayer à cet esprit encore si débile des
pentes insensibles, des routes fleuries où la pensée ne rencontrât point
de choc; elle multiplia les leçons de musique, fit admettre Claudine
dans les choeurs de la chapelle, et flatta son amour-propre par des
louanges à dessein fort exagérées. Au bout de six mois, elle avait
obtenu des progrès surprenants et ne désespérait pas de rendre sa chère
idiote complétement à la raison, lorsque le jour vint où elle dut
renoncer à cette oeuvre pieuse, quitter le couvent et entrer dans une vie
inconnue, redoutée, où elle-même allait avoir un si grand besoin de
guide et d'appui.