A LA COUR D’ASSISES

Sur mon honneur et conscience, devant Dieu et devant les hommes, la

déclaration du jury est: Jules P*** est-il coupable d’avoir donné

volontairement la mort à son frère Joseph?

Oui, à la majorité.

Existe-t-il en sa faveur des circonstances atténuantes?

Non, à la majorité.

Le ministère public se leva:--Je requiers l’application de l’article 302

du Code pénal.

Et, quelques instants après, le Président des assises:

--La cour, après en avoir délibéré, condamne Jules P*** à la peine de

mort.

Le Président au condamné:

--Vous avez trois jours francs pour vous pourvoir en cassation contre

l’arrêt qui vient de vous frapper.

Au moment où ces paroles allaient se prononcer et se prononçaient, vous

croyez peut-être que l’accusé qui allait devenir le condamné manifestait

quelque émotion terrible. Vous croyez que les yeux fixés sur lui

rencontraient une désolation capable de changer toute indignation en

pitié.

Détrompez-vous. Jules était le seul homme qui, dans la salle d’audience,

ne manifestât absolument rien.

Un arrêt de mort qui va se prononcer envoie devant lui une sorte de

terreur qui plane sur le public d’une cour d’assises. Les yeux se fixent

sur l’accusé, et les regards sont remplis de mille sentiments. Cette

tête qui va tomber ne ressemble plus à une autre tête; sur elle le

glaive de la loi est levé, et déjà visible.

Parmi les spectateurs du drame, un seul témoignait une indifférence

complète: c’était Jules.

Avant et pendant ces paroles qui contenaient son arrêt de mort, sa

figure ne fit pas un pli. Ses yeux n’eurent pas un éclair, sa bouche

n’eut pas une crispation. Ni terreur, ni fureur, ni douleur. Au moment

le plus terrible, il se gratta légèrement le haut de la tête, voilà

tout.

Au moment où le président du jury prononça la déclaration, on eût pu

voir dans la salle tel spectateur, la poitrine haletante, le cou tendu,

l’œil en feu:

Le condamné, lui, n’avait pas même l’air d’écouter; on eût dit que la

chose ne le regardait pas.

L’homme qui aurait regardé, sans être averti de leur situation, ce

spectateur et ce condamné, aurait pris le premier pour le second, le

second pour le premier, et eût trouvé le second bien froid et bien

indifférent, même pour un spectateur.

Que pensez-vous de cette attitude?

Jules était-il courageux jusqu’à l’héroïsme? Moi, je le crois

indifférent jusqu’à la stupidité.

Les hommes se figurent volontiers un grand criminel comme un homme

violent et passionné; ils lui voient de loin un œil terrible, un front

fatal.

C’est précisément le contraire. Le grand criminel est, en général, un

personnage froid, indifférent, abruti.

Pour être immobile, pendant qu’on décidait son sort, Jules n’avait pas

eu le moindre effort à faire. Sa stupidité n’était pas une hypocrisie.

Son abrutissement était sincère. Cet œil atone, glacé, dur, ne mentait

pas. Il ne disait rien, parce qu’il n’avait rien à dire. Cette bouche

fendue comme par un coup de sabre, ouverte comme la plaie faite par un

coup de couteau, étroite et sans lèvre, ne mentait pas. Ce front bas et

dégradé ne mentait pas.

Cette torpeur idiote du monstre à moitié endormi qui ne distingue plus

entre la vie et la mort, à qui l’une est aussi indifférente que l’autre,

et qui ne se réveille même pas pour entendre son arrêt, tout cela était

parfaitement sincère.

Aux deux extrémités de l’échelle humaine, au plus haut et au plus bas

degré, l’homme semble quelquefois se détacher de sa situation actuelle.

Ce détachement n’est pas une loi générale. Il ne se produit pas

toujours, mais il se produit de temps en temps. Quelquefois le grand

homme, à force d’être supérieur à l’accident, semble lui devenir presque

étranger. Quelquefois le scélérat, le misérable, l’imbécile, à force

d’être inférieur à l’accident, semble lui devenir étranger.

En général le spectacle du malheur substitue la pitié au mépris. Mais

dans certains cas horribles, comme celui de Jules, quelque chose veille

à ce que cette substitution ne se fasse pas. Cet homme semblait dire:

n’ayez pas pitié de moi; car je suis sans pitié, et je n’en ai pas même

pour moi.

Il en reste encore une alors, cependant, qui veille près du condamné à

mort. C’est celle de l’aumônier. Cette pitié-là ne discute pas. Elle

existe, voilà tout. Plus forte que le mépris, la pitié du chrétien

poursuit le scélérat malgré lui-même; elle le poursuit partout,

obstinée, invincible. Elle le poursuit dans la prison, dans la charrette

qui conduit à l’échafaud, elle le poursuit au pied de l’échafaud! Elle

le poursuit sur l’échafaud! Elle le poursuit malgré les refus, malgré

les injures, malgré les soufflets, malgré les crachats.

Plus forte que le crime, plus forte que la haine, elle poursuit le

criminel d’une poursuite incompréhensible, qui étonne la nature: à cet

homme, tel qu’il est, elle offre le pardon; au baiser de ces lèvres,

telles qu’elles sont, elle offre le crucifix.

Jules resta-t-il jusqu’au bout fidèle à l’insensibilité? Du côté de

Dieu, je ne sais ce qui se passa. Mais du côté de l’homme, voici les

renseignements que j’ai recueillis.

Jules apprit le rejet de son pourvoi. Sa figure ne fit pas un mouvement.

Il apprit le rejet du recours en grâce. Indifférence parfaite. On eût

dit qu’il s’agissait d’un autre que de lui, dans cette affaire, et qu’il

ne savait seulement pas le nom du condamné. Son œil n’eut pas une fixité

plus effrayante. Il resta simplement morne.

Le jour de l’exécution arriva. La petite ville où le gamin Jules avait

joué, la petite ville où le petit monstre avait torturé un chat, cette

petite ville qui n’avait jamais vu d’exécution capitale, allait en voir

une, et c’était celle de Jules!

Il n’avait pas l’air de s’en apercevoir. Il n’avait pas l’air de se

souvenir. Il semblait ne se souvenir de lui-même pas plus que du chat,

du cheval, ou du jeune homme qu’il avait tué.

Cependant était arrivé le jour de l’exécution. Voici l’instant qu’on

appelle la toilette du condamné. Le bourreau qu’il n’a pas encore vu

entre dans la chambre du condamné.

Vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas? Le nom du camarade de Jules, le

nom de cet enfant qui jouait le bourreau, quand Jules jouait le

guillotiné. Ce bourreau en effigie, ce bourreau en herbe, ce bourreau

enfantin s’appelait Louis. C’était Louis qui riait autrefois, préparant

une planche qui devait représenter dans le jeu la guillotine de Jules.

Ce jeu avait fini par éveiller dans l’esprit de Louis l’idée de

solliciter une place de bourreau. Il l’avait obtenue.

Et, à l’heure que je raconte, au moment où Jules, non plus enfant, mais

homme, où Jules véritablement condamné à mort vit entrer dans sa cellule

le véritable bourreau qui venait lui faire sa toilette dernière, celui

qui entra

Contes extraordinaires · 第 65 / 75 题