CE FUT LOUIS!

Jules le reconnut. Il l’avait perdu de vue depuis leur enfance. Il le

reconnut et ses dents claquèrent. Son œil s’ouvrit démesurément, et de

morne qu’il était, il devint horrible. Jules claquait des dents; il

tremblait, il étouffait. Il ne pouvait ni parler, ni s’aider. Louis,

pâle comme un mort, le maniait comme on manie une chose. Jules était

inerte entre ses mains, tout à coup il poussa un cri rauque. La terreur

devint sur sa figure une grimace épouvantable, et comme si son sort eût

dépendu de Louis, il cria d’une voie étouffée: Grâce! Grâce! Il ne

pleurait pas; il ne sanglotait pas; c’était un râle. Et il se laissait

faire avec la stupeur de l’épouvante.

Il fallut le porter sur la charrette qui conduit à l’échafaud. Le trajet

fut horrible. Décidément Jules se souvenait. Décidément il

reconnaissait. Ainsi sur cette place où Jules avait autrefois joué à se

faire guillotiner par Louis pour se moquer d’une vieille femme, Jules

allait être guillotiné par Louis, pour satisfaire la justice des hommes.

Sur la charrette fatale, il parut naître à la vie, au moment de la

quitter. Il parut sentir. Ce cœur qui allait cesser de battre, semblait

battre pour la première fois. Le désespoir qui était caché au fond de

cet homme, comme le feu au fond d’une pierre, vint sur sa face et dans

ses yeux. Il avait froid; ses dents claquaient. La stupeur sinistre de

sa figure semblait dire aux passants, au bourreau, aux hommes et aux

choses: Comment suis-je ici? Que m’est-il donc arrivé? Qu’ai-je fait?

Que va-t-on me faire, et qu’est-ce qu’il y a?

Quand il arriva au pied de l’échafaud, ses dents ne claquaient plus;

elles grinçaient. Il fallut deux hommes pour le soutenir, ou plutôt pour

le porter. Louis tremblait de son côté. Le bourreau avait été tiré hors

de son impassibilité par la vue de l’assassin, comme l’assassin par la

vue du bourreau. Les deux anciens camarades se retrouvaient en présence.

De rauques rugissements d’horreur sortaient étouffés de la poitrine de

Jules. Ce n’étaient pas des paroles; ce n’étaient pas des pleurs; ce

n’étaient pas des sanglots: c’était un bruit sourd, inarticulé, qui n’a

de nom dans aucune langue!

Il ne pouvait pas se traîner. On le plaça comme il fallait le placer. Il

ne résista pas non plus; il n’en était pas capable. Il ne pouvait ni

s’aider ni se défendre. Il ne pouvait ni accepter ni lutter.

Quand Louis fit tomber le couteau sur la tête de son ancien camarade, le

coup eut à la fois la précision de la réalité et l’horreur vague du

cauchemar.

La population de la petite ville était sur la place presque tout

entière. Mille détails de la jeunesse de Jules, parfaitement oubliés

depuis longtemps, revenaient à la mémoire de ceux qui l’avaient

autrefois connu. Mille détails de méchanceté, insignifiants en

apparence, apparaissaient dans leur vrai jour, maintenant que le couteau

de la guillotine venait de briller sur leur souvenir.

La population était là presque tout entière, mais non pas tout entière.

Une vieille femme plus qu’octogénaire, la vieille Jeanne était au fond

de sa chambre, à genoux, pleurant et priant. Elle revoyait en son esprit

le front de cet enfant, qu’elle avait fait tant rire autrefois, quand

elle lui avait dit:

Contes extraordinaires · 第 66 / 75 题