IL S’AMUSE

Jules s’était emparé du chat. Les autres enfants applaudirent; car

Jules, gamin d’une dizaine d’années, avait fait un tour de force. Il

paraît que ce chat avait fait, pour fuir, des efforts inexprimables. La

peur lui avait suggéré mille expédients. Le pauvre animal était devenu

touchant. Enfin, acculé dans je ne sais quel coin, car je ne sais pas

les détails de la chasse, il fut pris. Les yeux de Jules brillaient de

plaisir. Le chat poussait des miaulements lamentables. Les autres

enfants applaudissaient bruyamment. Que faut-il lui faire? criait la

bande joyeuse. Chacun proposait un genre de supplice.

--Vous n’y entendez rien, dit Jules.

Il faut d’abord lui crever les yeux. Après, nous verrons.

Ce parti fut adopté.

--Toi, tiens-le, dit Jules à Raoul.

Raoul tient le chat par la peau du cou.

Puis Jules alla chercher une épingle qu’il fit rougir au feu, et il

revenait triomphant.

Pendant que Raoul tenait l’animal, le pauvre animal si doux, si doux

qu’il se défendait à peine, Jules fit l’horrible opération.

Les miaulements du chat furent épouvantables. Jules ne fut pas

épouvanté.

Plusieurs d’entre les enfants voulurent tuer le chat pour finir son

supplice plus promptement.

--Pas du tout, dit Jules; il faut nous amuser plus longtemps que ça.

Nous allons le lapider, pour faire durer le plaisir.

Ce parti fut adopté.

Le chat, rugissant de douleur et de peur, fut écrasé sous les pierres

que les enfants lancèrent une à une, sous la direction de Jules, qui,

bourreau en chef, commandait le supplice.

On avait attaché le chat au pied d’un arbre. Peu à peu les cris et les

mouvements diminuèrent. Jules le tourna, le retourna, et l’ayant trouvé

parfaitement immobile, c’est fini, dit-il, et ils allèrent se livrer à

quelqu’autre jeu, car il faut bien varier les plaisirs.

Cependant, la bonne femme Jeanne cherchait partout son chat. Ce chat

était son compagnon, son ami, son petit amusement. Elle arriva sur la

place du village au moment où la main de Jules laissait tomber le chat

sans mouvement.

Comme la bonne femme était connue pour soigner les animaux, les enfants

s’attendaient à une explosion de colère qui les amusait d’avance, et ils

s’enfuirent prudemment, redoublant leurs cris et leurs rires.

Jeanne trompa leur attente. Elle pâlit, sa main tremblante prit le chat,

et elle l’emporta sans dire un mot.

Deux mois après, Jeanne, sur la place du village, déposait précieusement

à terre un chat dont les jambes faibles tremblaient encore un peu.

Elle s’assit à deux pas de lui, et lui présenta un morceau de viande,

regardant d’un air anxieux si le chat la voyait.

Elle ne dit pas un mot, elle n’appela pas l’animal, pour ne pas lui

indiquer où elle était, par la direction de sa voix.

Le chat vint à elle et saisit ce qu’on lui présentait et déchira sa

proie à belles dents.

La pauvre figure de Jeanne s’éclaira d’un éclair de joie qui avait l’air

d’un remerciement.

--Ah! Mitouflet, dit-elle, tu vois et tu manges! Ils se sont trompés. Je

t’ai guéri. Mitouflet! Tu n’étais pas encore mort, et tu n’étais pas

aveuglé!

Et elle caressait Mitouflet de tout son cœur, pour le remercier d’être

vivant et voyant.

A quelques pas d’elle passa un gamin: c’était Jules.

Jeanne alla à lui, lui mit le doigt sur le front, et le regardant dans

les yeux, lui dit d’une voix tremblante:

--Toi, tu mourras sur l’échafaud.

Jules rit ce jour-là comme jamais il n’avait ri de sa vie. Il raconta

l’aventure à tous ses camarades. Jamais, non, jamais de la vie, on ne

s’était tant amusé. On n’appela plus Jeanne que la bonne femme à

l’échafaud. On ne rencontrait plus Jeanne sans lui demander si elle

avait enfin dressé la guillotine et si c’était pour le lendemain matin,

à quelle heure et où aurait lieu l’exécution, si c’était sur la place du

village, etc., etc.

--Oui, oui, dit un jour Jules, ce sera sur la place du village, s’il

vous plaît?

Et on organisa un jeu. On réunit quelques planches. On simula tant bien

que mal la guillotine. Il y eut un bourreau, un aide-bourreau; le

bourreau, si j’ai bonne mémoire, s’appelait Louis. C’était celui-là même

qui avait tenu et attaché le chat, pendant son supplice.

Jules prit la place du condamné. On lui fit la toilette. On lui coupa

quelques cheveux. Il joua si bien son rôle, que tous se dirent les uns

aux autres: Ce gaillard-là a déjà vu guillotiner.

--Hé! bien sûr, dit Jules, que j’ai déjà vu guillotiner. On n’a pas des

jambes pour rien. L’an dernier, quand on a raccourci l’autre, je suis

allé la nuit au chef-lieu, sans prévenir papa ni maman, et je n’ai pas

mis mes yeux dans ma poche.

* * * * *

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, six forts chevaux ne

tiraient pas un coche, mais un seul cheval, faible, vieux, poussif,

tirait une charrette trop lourde pour lui. Le jeune paysan qui le

conduisait, pouvait avoir une vingtaine d’années. Il apostrophait la

pauvre bête à chaque instant, lui jetant les injures les plus

grossières; puis, comme les injures ne faisaient pas marcher Coco, le

jeune paysan en vint aux coups, et comme les coups ne faisaient pas

marcher Coco, le jeune paysan frappa non plus avec la pointe, mais avec

le manche du fouet. Son vieux serviteur, couvert de sueur, toussait

comme un pauvre vieux cheval poussif; le jeune paysan redoublait ses

coups; un camarade passa, et dit au jeune paysan:

--Tu n’as pas honte de traiter comme ça Coco? Coco, qui ne t’a jamais

refusé ses services, quand il était jeune et vigoureux! Coco qui te

portait, et qui me portait avec toi, quand nous avions une dizaine

d’années, dans le même panier, l’un à droite, l’autre à gauche! Coco qui

a si souvent conduit ton père, et que défunte ta mère aimait tant,

qu’elle lui donnait du sucre à manger, elle qui n’en mangeait guère

elle-même, la brave femme! Mais je l’ai vue bien souvent, sans faire

semblant de rien, garder le sucre de son café au lait pour le donner à

Coco...

Le passant continua sa route, et le paysan redoubla ses coups. Irrité du

sermon qu’il venait d’entendre, il s’en vengea sur Coco. Tout ce qui est

méchant aime à contredire, et comme on avait demandé la grâce de Coco,

le jeune paysan battit Coco trois fois plus fort. La pauvre bête râlait,

et le paysan frappait toujours. La figure de ce jeune homme était

immobile, en frappant le cheval. Il lui donnait des coups sur la tête,

comme pour être plus cruel envers l’animal, et plus désobéissant aux

conseils reçus. L’esprit de cruauté et l’esprit de contradiction

s’aidant l’un l’autre, il frappait Coco avec une espèce de rage froide

qui s’augmentait des résistances involontaires qu’opposait à sa colère

la pauvre bête mourante. Coco n’avançait pas, parce qu’il ne pouvait

plus avancer. La sueur et le râle de l’animal exaspérèrent le paysan,

qui s’irritait de sa fureur. Un coup plus fort que les autres fut porté

sur la tête de Coco, et le vieux serviteur de la famille tomba, la

bouche pleine d’écume, et tomba pour ne plus se relever.

Le soir, quand le pauvre corps de Coco fut rapporté à la ferme, tout le

monde était dans la désolation. Chacun rappelait les qualités du

serviteur qu’on venait de perdre. A celui-ci il avait rendu tel service,

à celui-là, tel autre. Tel jour, quand la charrette était embourbée, il

avait bien mérité de la famille, en la soulevant par un effort suprême.

Tous les souvenirs de toute la maisonnée se levaient autour de Coco. Le

père dont la figure était un peu rude, mais non pas dure, pleura le

dernier, mais il pleura. Quant à Jules, il alla se coucher. «Moi,

dit-il, d’une voix sèche, je vais dormir.»

--Toi, Jules, lui dit son père, tu es un méchant. Et étendant la main

avec une sorte de solennité qui n’était pas dans les habitudes du

paysan: Mauvais cœur, dit-il, mauvais cœur! Si ta mère vivait encore,

Jules, il y aurait ici deux yeux de plus pour pleurer Coco!

Contes extraordinaires · 第 64 / 75 题