C’était aux eaux de Kreusnach. Une société brillante était réunie. La
France, l’Allemagne, la Russie et toutes les nations européennes y
avaient leurs représentants. Le matin, dès six heures, on se réunissait
à la fontaine; car le café au lait ne se prenait qu’ensuite; il fallait
l’avoir digéré pour prendre le bain d’onze heures; puis le dîner
réunissait les convives, puis le casino, les promenades, et la soirée se
passait, commencée par la musique et terminée par le souper. C’était
l’heure des toilettes.
Quelques groupes plus intimes se formaient au milieu de cette société;
la conformité de langues, de goûts, de tempéraments établissait quelques
intimités qui commençaient comme si elles devaient durer toujours, et
qui quelquefois mouraient avant d’avoir bien vécu.
Deux hommes particulièrement, d’une soixantaine d’années peut-être,
semblaient unis par un lien si serré qu’il leur était difficile d’aller
l’un sans l’autre, soit à la source, soit partout ailleurs.
On les voyait toujours ensemble, le long de la Nahe, du côté des
Rochers-Rouges.
Une mélancolie prononcée se lisait sur leurs deux visages, et c’était
sur l’un et sur l’autre à peu près la même teinte de mélancolie. L’un se
faisait appeler M. Pierre, l’autre M. Jean, et on ne connaissait pas
leur nom de famille. S’il était inscrit sur le registre de l’hôtel du
Palatinat, il n’était jamais prononcé ni rappelé nulle part.
Ces deux hommes semblaient avoir souffert profondément, diversement, et
être arrivés par deux routes fort différentes à deux états de brisement
qui se traduisaient à peu près de la même manière chez l’un et chez
l’autre. L’un et l’autre avaient certains sourires tristes et
significatifs qui avaient l’air de pleurs versés sur les illusions
perdues. Ils vivaient tous deux dans une demi-conversation faite de mots
échangés, puis de réticences, puis d’allusions.
Devant le monde, à la table commune, au casino, ils gardaient
généralement un silence singulier. Étrangers à la conversation générale,
ils se jetaient l’un à l’autre un regard d’intelligence, quand quelque
chose se disait qui choquait trop fortement leur sentiment intérieur.
Les autres convives parlaient et ne s’entendaient pas. Ceux-ci ne
parlaient pas et s’entendaient. Les autres se livraient quelquefois à de
longues et bruyantes expansions qui les laissaient aussi étrangers et
peut-être plus étrangers les uns aux autres, après une dépense de
paroles apprêtées. Jean et Pierre ne se disaient presque rien, mais ils
se comprenaient d’un regard. Un peu isolés dans la foule par leur
supériorité intellectuelle, ils la dominaient aussi par leur silence,
car le silence est une force à nulle autre pareille; l’homme qui ne se
livre pas semble garder en réserve une chose précieuse. La chose cachée
semble toujours importante.
Quand le soleil baissait, vers quatre heures de l’après-midi, ils se
trouvaient, sans s’être donné rendez-vous, à la porte de l’hôtel. Celui
qui arrivait le premier attendait l’autre instinctivement, sans savoir
qu’il l’attendait. On eût dit qu’il y avait dans ces deux hommes déjà
très mûrs, et dont les cheveux exagéraient encore la maturité, car ils
étaient l’un et l’autre blancs comme la neige, on eût dit qu’il y avait
quelques-unes des douceurs et des rêveries de la jeunesse. Quand ils
s’étaient rencontrés, ils partaient ensemble, sans savoir où ils
allaient, se dirigeaient vers les bords de la Nahe, admiraient
silencieusement les magnificences du paysage, se communiquant leurs
impressions par des coups d’œil rapides, échangeaient quelques mots qui
étaient ordinairement des réflexions générales, bientôt coupées par des
réticences qui ressemblaient à des souvenirs. Car le souvenir avait
évidemment une grande place dans leur vie. Mais une discrétion extrême
et mutuelle éteignait sur leurs lèvres mille paroles qui auraient dû
s’allumer. Cette discrétion n’était pas une gêne. Elle était plutôt un
instinct.
Au lieu d’être une contrainte, cette discrétion semblait une liberté.
S’ils se parlaient peu, ce n’était pas pour se cacher leur pensée et
leur vie, c’était plutôt parce qu’ils se trouvaient dispensés
d’explication, par le fait même de leur intimité. Il leur semblait
qu’ils s’étaient connus toujours, et qu’ils s’étaient dit les choses
qu’ils avaient à se dire. Leurs confidences leur semblaient si
naturelles à faire, qu’ils croyaient presque les avoir faites. Au lieu
de les exprimer, ils les avaient sous-entendues. Mais le résultat était
le même.
Le résultat était le même, surtout pour Pierre, non pas tout à fait pour
Jean. Jean se disait de temps à autre:
«Il est singulier qu’après tant d’heures passées ensemble, nous soyons
encore si peu au courant l’un de l’autre!»
Mais ces étonnements se produisaient surtout quand ils étaient loin l’un
de l’autre.
A peine l’heure du repos ou de la promenade les réunissait-elle, qu’un
certain assoupissement endormait chez Jean comme chez Pierre le désir de
parler et d’entendre. Et le commerce intérieur reprenait, plus intime
que la conversation, et de temps en temps ce commerce prenait avec le
souvenir quelque ressemblance bizarre et indescriptible. Ils se
trouvaient l’un et l’autre subitement reportés à trente ans de là. Leur
jeunesse leur apparaissait avec ce caractère merveilleux que le lointain
lui donne. Car le souvenir efface les angles. Il a un prestige
prodigieux pour embellir tout ce qu’il touche. Il montre la jeunesse
passée à travers un prisme qui lui ôte toutes les douleurs et qui
exagère toutes les joies. Il prend la substance des choses: il en
supprime l’accident: il montre, dans une beauté idéale, des matins, des
soirs, des printemps et des automnes qui ont souvent renfermé bien des
tristesses et des laideurs. Mais le souvenir est un prestidigitateur qui
cache tout ce qu’il veut cacher, et qui colore ce qu’il montre de la
couleur qu’il veut montrer.
Peut-être cette faculté du souvenir se développait-elle spontanément
chez ces deux hommes, quand ils étaient près l’un de l’autre, et
peut-être le charme de cette émotion était-elle le lien secret de leur
amitié. Le son de la voix de Pierre remuait quelque chose dans l’âme de
Jean, et le regard de Jean remuait quelque chose dans l’âme de Pierre.
Il y avait une certaine ressemblance dans la cause même de leur présence
à Kreusnach. Une certaine hypocondrie avait déterminé chez l’un et chez
l’autre un affaiblissement du système nerveux. La ressemblance de leur
état physique augmentait peut-être leur intimité.
Peu à peu leurs conversations devinrent plus intimes, sans encore être
personnelles, par le fait des questions qu’ils abordaient ensemble.
Elles roulaient presque toujours sur l’âme, sur ses blessures. Qu’elle
fût littéraire, philosophique, politique, religieuse, ou qu’elle se
localisât dans les faits que les circonstances mettaient sous leurs
yeux, c’était toujours l’âme humaine qui en faisait le fond, et toujours
l’âme humaine blessée.
Plus les jours s’écoulaient, plus le lien qui les attachait l’un à
l’autre se serrait. Un jour Pierre resta au lit. Sa sensibilité nerveuse
était plus maladive qu’à l’ordinaire. Jean sortit, pour faire la
promenade qui faisait partie de son traitement. Mais une tristesse
insurmontable s’empara de lui, et à peine était-il arrivé au pont qui
précède le casino des bains, qu’il revint écrasé d’ennui et, rentré à
l’hôtel, s’assit sur une chaise, près du lit de Pierre. Les deux amis
sentirent mieux ce jour-là qu’à l’ordinaire ce qu’ils étaient l’un pour
l’autre.
La tristesse tenait ces deux célibataires si complètement célibataires,
qu’ils semblaient absolument isolés dans le monde, sans famille et sans
amis.
Un soir, quand Pierre eut repris quelques forces, il accompagna Jean au
casino. La musique était ou du moins leur parut mille fois plus
pénétrante qu’à l’ordinaire. La soirée était superbe; après une journée
brûlante, un vent frais s’était levé vers quatre heures. Pierre, appuyé
sur Jean, reprit avec lui le chemin de la Nahe. Les champs de vigne,
disposés en amphithéâtre, semblaient se reposer, comme les hommes, de la
chaleur du jour. Un silence profond semblait tomber du haut des
montagnes. Ces montagnes qui bordent la Nahe s’éclairent le soir de
reflets imprévus, quand le soleil dit adieu à cette masse de terre dont
la couleur étrange a donné leur nom aux Rochers-Rouges. Cette terre, qui
ressemble à de la brique rouge, s’empourprait ce soir-là avec plus
d’éclat qu’à l’ordinaire. Ce silence ne semblait pas un silence mort,
mais un silence vivant composé de bruits infiniment légers qu’on
devinait sans les entendre.
La molle splendeur de cette soirée disposait l’âme à s’ouvrir, et
l’inclinait vers l’expansion.
--Où serais-je, maintenant, dit Pierre, si ma vie n’avait pas été brisée
autrefois?
--C’est justement là, dit Jean, ce que je me demandais à l’instant même.
--Votre vie a donc été brisée comme la mienne?
--Brisée.
--J’ai vécu seul. Je mourrai seul.
--Et moi aussi.
--Et comment, reprit Pierre, comment êtes-vous entré dans cette
solitude?
--Par l’abandon d’un ami, répondit Jean.
--Singulier hasard! Et moi aussi.
--C’est un lourd poids, dit Jean, que celui de haïr, et je le porte
depuis trente ans.
--On dirait, reprit Pierre, que vous êtes l’écho de mes pensées.
--Je pense avec douleur, dit Jean, que nous avons été pris au piège tous
les deux. Ceux qui ont été mis sur notre route étaient donc précisément
ceux qu’il fallait pour nous perdre.
--Ah! dit Pierre avec un profond soupir, si j’avais eu un ami comme
vous!
--C’est ce que je me dis tous les jours, répondit Jean. Ah! si j’avais
eu un ami comme vous!
--Mais voyez donc! On dirait que nos deux situations sont copiées l’une
sur l’autre! Où la ressemblance s’arrêtera-t-elle?
--Pour le savoir, il faut que nous nous disions ce soir même toute notre
vie l’un à l’autre.
Et tous deux firent silence comme pour se préparer à dire des choses
secrètes.
--Peut-être, dit Pierre, dans le principe, alors que nos cœurs étaient
tout chauds encore de notre amitié, peut-être aurais-je dû prier mon ami
à genoux de ne pas s’éloigner de moi, peut-être qu’un accent, une
inflexion de voix, un rien l’aurait retenu. J’ai fait cependant ce que
je vous dis, mais si je l’avais fait une fois de plus, qui sait? Un
grain de sable peut quelquefois faire pencher la balance.
--Oui, qui sait? dit Jean. Moi qui vous parle, il me semble aujourd’hui
que si l’ami que j’ai perdu était venu une fois de plus me dire, ce
qu’il me dit un jour: «Je vous supplie par le plus sacré de vos désirs!»
Je serais revenu.
--Chose étrange, dit Pierre, votre ami vous a dit cela?
--Oui.
--Et moi j’avais dit cela à mon ami, et la haine est venue quand j’ai vu
fuir celui que j’aimais.
--Et moi, dit Jean, mon cœur s’est endurci. Personne ne peut connaître
la souffrance de celui qui porte un cœur endurci, il n’y a qu’en ce
moment, où je veux parler comme autrefois je parlais à mon ami, que je
sens quelque chose s’amollir au fond de mon cœur et ce commencement
d’attendrissement me dévoile un peu nos torts. Car, oui, je crois m’en
apercevoir, cet ami dont je vous parle je l’ai abandonné et trahi; mon
cœur, moins dur, se gonfle en ce moment comme si je lui parlais, à lui
même.
--Que ne lui est-il donné de vous entendre parler ainsi, dit Pierre
d’une voix émue, à votre accent qui me pénètre, je devine qu’il vous
pardonnerait. Vous accepteriez son pardon, comme il accueillerait votre
repentir, car le pardon n’est fait que pour ceux qui se repentent, et ce
mot, pardon, jette en ce moment dans mon cœur un trouble étrange, il me
tente. Votre besoin, que je sens, me touche; je voudrais satisfaire
votre désir et si celui qui a jeté en moi le sentiment terrible de la
haine se trouvait devant moi, je lui accorderais peut-être le bénéfice
de l’émotion généreuse que soulèvent dans mon cœur vos regrets. Oh! que
la distance, l’absence et le silence sont terribles!
Et pendant que celui-ci parlait, il se passait dans l’autre quelque
chose de singulier.
S’il était là, se disait-il, oui, s’il était là, il comprendrait ce
qu’il n’a pas compris. Il sentirait ce qu’il n’a pas senti.
Et il revoyait l’ancienne figure de l’ancien ami devenu ennemi; mais ce
n’était plus l’ennemi, c’était l’ami qui prévalait. Au lieu de
considérer l’homme d’autrefois sous l’angle de la haine, il le
considérait sous l’angle de l’amitié.
Le regard ennemi rend mauvaise l’âme sur laquelle il porte; non
seulement il voit le mal, mais il le fait. Il produit la haine, parce
qu’il est né de la haine. Il fait le mal qu’il voit.
Le regard ami améliore l’âme sur laquelle il porte. Il fait le bien
qu’il voit. Il féconde les germes que tue le regard ennemi.
Et tout à coup Pierre, pensant à Jean, au lieu de le considérer sous
l’angle de la haine, le considéra sous l’angle de l’amitié.
Et tout à coup Jean, pensant à Pierre, fit le même acte intérieur.
L’ennemi du genre humain aime la division; mais il l’aime surtout entre
ceux dont il devine que l’amitié serait douce et féconde. Aussi, quand
deux âmes sont spécialement faites l’une pour l’autre, il emploie toutes
ses forces à les diviser; et il supporterait plus facilement la
réconciliation de mille ennemis ordinaires, que celle de deux ennemis
extraordinaires qui risqueraient, s’ils étaient amis, d’être de grands
et forts amis.
Et il y a plus d’attrait pour lui à diviser deux âmes exceptionnelles,
destinées par leur commune supériorité à une union exceptionnelle, qu’à
diviser cent mille âmes inférieures qui n’ont jamais quitté la voie de
la division.
C’est pourquoi, quand deux âmes sont faites pour s’unir, ou pour se
réunir, il met en jeu, dans l’une vis-à-vis de l’autre, tout l’arsenal
de la calomnie.
Il évoque, dans chacune d’elles, toutes les amitiés trompées, toutes les
bonnes intentions méconnues, toutes les illusions généreuses qui ont été
flétries par l’ingratitude, et il combat dans chacune d’elles les
tentatives de l’amitié par les tentations de l’hostilité, et il confond
à dessein la circonstance présente et favorable avec d’anciennes
circonstances passées et défavorables: il engage la mémoire et le
jugement dans des voies fausses pour trouver des ressemblances qui
n’existent pas.
Et, pour comble de scélératesse, il donne aux mensonges et aux
imprudences qu’il suggère, les apparences de la sagesse; il dit à sa
victime:
«Tu n’es plus un enfant. Jusqu’à quand seras-tu trompé par les illusions
de l’enfance? Jusques à quand seras-tu le jouet de tes ennemis et la
dupe de ta générosité? Profite au moins de l’expérience, et ne va pas
t’engager dans la route que tu as déjà suivie à ton grand préjudice.»
Ainsi il donne au mensonge l’apparence de la sagesse, et à la fermeture
du cœur l’apparence de l’énergie.
Ainsi, pour mieux duper l’homme, il allume en lui la crainte d’être
dupe, et pour le mieux précipiter dans l’abîme, il lui parle de force,
d’expérience, de sagesse et de prudence.
Vous cherchez une personne amie; dans la rue, devant vous, quelqu’un se
présente, qui lui ressemble de loin, vous approchez; ce n’est pas elle:
mais, un instant après, c’est elle; c’est bien elle. On dirait que son
image l’a précédée, et que, devant elle, marchait un mirage.
Ainsi, sur le chemin de la vie. Vous croyez avoir trouvé, et c’est une
illusion; mais quand vous trouvez réellement, quand la chose est devant
vous, la chose et non le mirage, l’ennemi s’approche et vous dit à
l’oreille:
«Voici encore une illusion. Souviens-toi de tes erreurs passées. Tu
étais un enfant, mais à présent tu es homme, et tu serais sans excuse si
tu retombais dans les illusions de l’enfance. Souviens-toi que tu as
ouvert ton cœur mal à propos, et ferme-le désormais.»
Car il y a une amertume qui se donne pour le fruit de la sagesse, et qui
est le poison même de l’illusion noire, fermant la porte à l’espérance,
et corrompant les sources de la vie.
Quand le prêtre monte à l’autel, à l’introït de la messe, celui qui
répond au nom du peuple chrétien, parle du Dieu qui réjouit sa jeunesse.
Quel que soit l’âge de celui qui parle, et de ceux au nom de qui il
porte la parole, il parle de sa jeunesse, parce que le prêtre monte à
l’autel de Dieu.
L’amertume qui vient de l’ennemi, la tristesse qui décourage, les
mauvais souvenirs qui flétrissent, tout cela, c’est la vieillesse,
eussiez-vous vingt ans.
Mais l’oubli complet et généreux, qui est la magnificence du pardon,
l’espérance alerte et allègre, qui donne des ailes à la vie, pour voler
aux deux tours de la cathédrale où l’on adore, cela, c’est la jeunesse,
eussiez-vous quatre-vingts ans.
Ne pas aimer, se dit en latin: ne pas voir, _invidere_.
La malveillance est une cécité.
Et comme la lumière produit la lumière, les ténèbres produisent les
ténèbres. La lumière du regard qui voit augmente la lumière dans l’âme
de celui qui est vu: les ténèbres du regard qui ne voit pas augmentent
les ténèbres dans l’âme de celui qui n’est pas vu.
Celui qui n’est pas vu, c’est celui qui n’est pas aimé.
Et ainsi les deux murs de ténèbres vont s’épaississant de part et
d’autre, entretenus et soignés par l’absence et le silence.
Et l’ennemi triomphe d’un triomphe d’autant plus malin et d’autant plus
cruel qu’il soupçonne ceci:
Si ces deux âmes, faites l’une pour l’autre, s’aimaient, elles se
verraient; si elles se voyaient, elles s’aimeraient, et de leur vue et
de leur amour il naîtrait peut-être quelque chose d’admirable.
Ainsi roulaient dans l’âme de Pierre et de Jean mille pensées bonnes et
mauvaises, les unes par les autres combattues.
Ils marchaient en silence, comme il arrive quand une grande émotion est
dans le voisinage. On dirait que, même à votre insu, elle vous enveloppe
et vous oppresse.
Ils avaient perdu de vue leur promenade, dans la distraction de leurs
pensées, et, sans s’en apercevoir, ils avaient gravi la montagne qui
domine la Nahe et permet d’apercevoir le Rhin à gauche, à droite le mont
Taunus.
Or le soleil se couchait; le Taunus embrasé se couronnait de pourpre et
d’or; dans la vallée les vitres du village étincelaient comme des
diamants exposés au feu des lustres; le fleuve brillait aussi, et
semblait animé par les feux du soleil couchant; l’embrasement du jour et
la fraîcheur du soir se combinaient; la chaleur, tempérée par la
montagne, devenait enivrante comme la lumière, tempérée par la nuit. Les
splendeurs et les ombres, les montagnes et les vallées, les nuages de
pourpre et les fleuves de diamants, le château du rhingrave et les
ruines historiques, les forêts de sapins noirs vaguement traversées par
les derniers éclairs du soleil couchant: Tout ruisselait d’or et de feu.
Ces magnificences élevèrent l’âme des deux voyageurs. Les mauvais
souvenirs moururent en eux. Les splendeurs du soir allumèrent en eux
l’étoile du matin. La beauté réveilla la bonté qui dormait; elle lui
cria: Voici le jour; ouvre les yeux; admire!
Il y a dans l’admiration des forces inconnues, des forces qui
ressemblent à des larmes, comme elles cachées, et comme elles
puissantes. Ce sont des sources endormies, qui se réveillent
bouillonnantes, et le bandeau tombe, et l’aveugle voit.
L’admiration secoue les longues torpeurs; elle puise d’une main avide
dans les trésors longtemps cachés, et verse d’une main généreuse, sur
les choses du dehors, ce qu’elle a puisé dans celles du dedans.
L’admiration peut donner naissance à mille splendeurs, qui, au premier
abord, ne lui ressemblent pas et ne semblent pas ses filles.
Le pardon, par exemple, que mille discours auraient peut-être été
impuissants à produire, naquit de l’admiration dans Jean et dans Pierre,
ou du moins ce fut elle qui fit déborder le vase contenant la liqueur
précieuse. Et le pardon naquit de l’admiration, comme le fruit naît de
la fleur.
Si Jean était là, pensait Pierre, je tomberais dans ses bras.
Si Pierre était là! pensait Jean.
Tout à coup le regard de l’un éclairci par la lumière qui se levait dans
leur âme, tomba sur la face de l’autre, et un point d’interrogation
singulière, presque terrible, s’alluma dans leurs yeux!
S’il était là?
Mais peut-être il est là?
Si c’était lui?
Mais c’est peut-être lui?
Mais il est là!
Mais c’est lui!
Jean reconnut Pierre, et Pierre reconnut Jean, leurs bras s’ouvrirent
dans une étreinte puissante qui les retint un instant, puis ils
demeurèrent en silence, promenant leurs regards autour d’eux sur les
adieux magnifiques de la lumière, comme s’ils eussent craint de troubler
par le bruit de leur voix le silence de la splendeur qui les avait
réveillés de leur sommeil.