Puisqu’il faut se servir même des plus petites choses pour s’élever vers
le Seigneur, je ferai aujourd’hui ma méditation sur la mort de cette
pécheresse, et je vous remercierai, ô mon Dieu, de me fournir cette
nouvelle occasion de vous rendre grâce! Vous m’avez réchauffée dans
votre sein et vous l’avez tenue éloignée de votre cœur! Pendant que vous
vous éloignez de cette infortunée, je vous remercie, ô mon Dieu, des
complaisances que vous avez prises dans mon âme! Il est des âmes que
vous avez choisies entre dix mille, et mon âme est une de ces âmes. Il
est des intelligences que vous avez nourries de votre vin et de votre
lait, et mon intelligence est une de ces intelligences. Vous m’avez
parée; vous m’avez embellie; et maintenant je ne crains rien, je suis
assise en vous pour jamais.
Cette malheureuse créature, dont la mort prématurée attriste aujourd’hui
sa famille, a vécu dans l’ignorance de vos secrets. Livrée aux
faiblesses et aux misères, elle est allée sans doute de chute en chute
jusqu’à cette ignorance complète de vous-même, qui la trouble au bord du
tombeau. Étrangère à la discipline spirituelle, sous laquelle j’ai vécu,
elle n’a pas passé par les échelons de la science naturelle que j’ai
montés un à un. Elle n’arrivera jamais au port où je suis arrivée, et il
m’est bien permis de jeter sur son naufrage le regard que je jette sur
lui en ce moment, puisque par là je bénis la volonté du Seigneur qui a
permis entre sa destinée et la mienne ce contraste prodigieux.
Elle a été engloutie, la pauvre enfant, dans la tourbe des choses
humaines. A supposer même qu’un bon sentiment se soit glissé
quelquefois, et, je pourrais dire, se soit égaré dans cette âme livrée
aux choses d’en bas, combien a-t-il dû demeurer inculte? Si on le mêlait
aux pensées de mes servantes et de mes esclaves, il figurerait là comme
un sauvage dans une assemblée de rois.
Pendant que les pécheurs s’égaraient dans leurs sentiers, vous avez pris
en moi, ô mon Dieu, vos délices, et vous vous êtes plu à former mon cœur
à l’image de votre divin cœur. Je laisse les égarés courir à leur perte,
parce que je respecte l’impénétrabilité de vos permissions, et, le pied
sur la terre ferme, je me réjouis d’être étrangère aux terreurs de
l’Océan. Je ne suis pas comme ces mendiants qui tendent la main aux
hommes. Dans votre infinie bonté, vous m’avez donné ce qu’il fallait
pour vous faire honneur en ce monde. Je ne suis pas non plus comme ces
ignorants et comme ces enfants qui poussent vers vous des cris spontanés
et ingénus. Leur naïveté n’est pas mon partage. Me destinant à la
perfection, vous m’avez donné de toutes choses une connaissance
tranquille et parfaite. Vous avez voulu que l’éducation la plus savante
passât la lime sur toutes les aspérités dont l’âme humaine est capable.
Si vous ne m’avez pas inspiré l’oubli de moi-même, c’est qu’il fallait,
pour vous connaître complètement, contempler l’œuvre que vous avez faite
en moi et votre propre image dans mon pauvre cœur; il fallait aussi
contempler les autres, même cette malheureuse enfant, qui, pour la
première fois, sert à quelque chose; il fallait contempler les autres
pour mesurer la hauteur où, dans votre miséricorde, vous m’avez appelée.
Enfin, comme tous les bijoux de votre écrin étaient destinés à votre
élue, après m’avoir donné la grâce d’obéir, vous me donnez la grâce
mille fois plus rare de commander.
* * * * *
Les jours succédèrent aux jours, les mois aux mois, les années aux
années, et ainsi se passèrent dix ans.
Plusieurs jeunes filles de la cour s’exerçaient à la pratique des plus
hautes vertus; car le secret de la reine avait été divulgué; le _car_
que je viens d’écrire ne doit pas vous faire supposer que tout était
faux dans leurs qualités intellectuelles et morales. L’homme est si
compliqué, que presque jamais le bien ni le mal n’arrive en lui à la
perfection; elles étaient sincères, sans être absolument désintéressées.
Par une inconséquence naturelle à notre espèce, une certaine jalousie,
parfaitement contraire à l’esprit de lumière que cependant elles
recherchaient, une certaine jalousie ternissait peut-être ces regards
qu’elles jetaient les unes sur les autres, non pas tous les regards,
mais quelques-uns, non pas peut-être les regards de toutes, mais de
quelques-unes.
Chose singulière et encore inconséquente! Cette jalousie, s’il était
vrai qu’elle existât, n’osait pas se prendre à la fille même de la
reine, à Electa. Et cependant, comme il n’y avait qu’une couronne à
donner, que signifiait la jalousie? Cependant un certain combat inaperçu
et mystérieux se livrait entre elles, comme si un autre combat plus
inaperçu et plus mystérieux s’était livré au fond d’elles; c’était
l’espérance et le désespoir qui se livraient l’autre combat. Il est
infiniment rare que l’espérance soit triomphante dans l’homme,
infiniment rare aussi qu’elle soit morte absolument. Même quand elle se
croit morte, tant elle est faible, cependant elle a encore une légère
respiration qu’elle ne sent plus, et la glace qu’on lui mettrait devant
les lèvres trahirait l’haleine imperceptible de la mourante qui se croit
morte.
Electa, depuis la mort de sa mère, s’était rendue presque invisible.
Cependant un certain nombre d’ouvriers, particulièrement d’ouvriers
mineurs, l’abordaient facilement. C’était la recherche de la pierre
précieuse. Cette recherche était profondément silencieuse. Personne n’en
connaît les détails mystérieux, et, comme la pierre choisie, la pierre
nécessaire, n’était caractérisée par aucun signe précis, on ne savait
jamais si on l’avait trouvée.
«Ce doit être probablement, avait pensé Electa, la plus riche, la plus
rare.» Et elle avait fait fouiller les entrailles de la terre, et elle
possédait maintenant une collection de pierres, telle qu’il ne s’en
était jamais vu; et aucune couleur de pierre, aucune nuance, aucun
reflet, aucune forme, aucune espèce, aucune nature de pierreries n’avait
échappé à son ardente inquisition.
Tous les ans, à un jour donné, c’était, je crois, au moment où la
moisson était faite, tous les gens de la maison de la reine, et tous
ceux des environs, tous les vassaux et tous les vassaux des vassaux,
toute la population de la campagne avoisinante se réunissait au palais
d’été, situé à quelque distance de la ville, et là, on portait en
triomphe ou la reine, ou quelque personne qui tenait sa place, et on
faisait le tour de l’aire où le blé avait été battu, et les chants et
les acclamations de tout le peuple fêtaient la souveraine ou dans sa
personne ou dans la personne de celle qu’elle avait désignée.
C’était un concours, une assemblée, une réunion énorme et confuse où
tous les âges, tous les sexes, tous les costumes de tout le royaume
s’étaient donné rendez-vous.
Dans cette foule j’aperçois une famille que nous connaissons un peu,
bien peu, mais qui ne nous est pourtant pas tout à fait étrangère. C’est
cette famille qui habitait dans une cabane de sabotiers. Cette mourante,
recommandée par son frère aux prières d’Electa, cette mourante n’était
pas morte. La voici qui marche avec son frère sur le bord de la mer.
Elle se traîne languissamment. «Prenons-nous à droite ou à gauche?
demande son frère. Les deux chemins conduisent par deux détours de même
longueur devant la porte du palais.
--A droite,» répond-elle machinalement.
Mais au moment d’entrer dans la cour du palais, elle se heurte le pied
contre une pierre et tombe.
--Je ne veux pas, dit-elle, en se relevant, que le caillou qui m’a
blessée, en blesse d’autres. Elle le prend et l’emporte.
Cependant elle boitait, et la gaucherie naturelle de sa démarche et de
sa personne, augmentée par sa dernière maladie, amena le sourire sur
toutes les lèvres.
Tout à coup une lourdeur étrange se fit sentir, le ciel se couvrit de
nuages étagés, superposés, noirâtres ici, blanchâtres là: un roulement
lointain se fit entendre, et les bœufs épouvantés labourèrent la terre
avec leurs cornes; le tonnerre se rapprocha; quelques gouttes de pluie
tombèrent, rares et chaudes. La foule assemblée chercha un refuge dans
le palais dont toutes les chambres, toutes les salles, tous les salons,
tous les vestibules furent remplis en quelques minutes, et l’orage se
rapprochait. Le désordre de la foule distribua les maîtres et les
serviteurs, les grands et les petits, sans ordre apparent, et l’orage se
rapprochait. L’épouvante brouilla les rangs, et Electa se trouvait jetée
par la cohue au milieu de ses rivales quand un éclair terrible jeta sur
elles toutes sa lueur blafarde. Le coup de tonnerre fut simultané; entre
la vision et le fracas nul n’eut le temps de compter une seconde; le
coup fut déchirant, terrible, le palais trembla; les portes ouvertes se
fermèrent, les portes fermées s’ouvrirent, et, au nombre des portes
fermées, celle-là s’ouvrit qui ne s’ouvrait jamais.
* * * * *
Electa, toujours maîtresse d’elle-même, se dit: «Voici l’heure.» Elle
seule ne tremblait pas; comment trembler, puisque voici l’heure? Chaque
coup de tonnerre était pour elle l’accompagnement de son triomphe, et
quand la porte s’ouvrit, elle était seule calme, dans la terreur
universelle.
Elle approche; voici le portrait.
Le portrait n’était pas le sien. Son œil, qui n’avait jamais été
troublé, dépassa tout à coup le trouble, et resta immobile. Il avait
toujours été en deçà de l’émotion; maintenant il était au delà de
l’horreur.
Et l’orage redoublait. La foule tomba à genoux, prosternée par
l’horreur. Dans l’horreur universelle, Electa seule gardait
l’amour-propre. Electa seule songeait à autre chose qu’au tonnerre.
Electa cherchait sur tous les visages la ressemblance fatale, et si le
mot de consolation eût eu encore un sens pour elle, il eût signifié
ceci: je ne lui ressemble pas; mais au moins personne ne lui ressemble.
Les éclairs qui lui montraient successivement tous les visages de sa
connaissance et de sa rivalité, la rassuraient contre la rencontre d’une
ressemblance quelconque. Elle interrogeait le portrait, puis les
visages, et les éclairs qui confrontaient portrait et visages, et les
éclairs répondaient: non.
«Non, disait Electa, personne ne lui ressemble. La couronne n’est à
personne.» Mais voici un éclair qui n’est pas seulement terrible, qui
est cruel: que montre-t-il? Une petite figure sans beauté et sans
caractère: il découvre, au milieu de la foule, la personne du monde
entier la plus parfaitement oubliée dans tous les moments, et surtout
dans ce moment.
C’est la petite fille de la cabane, la fille du sabotier.
Et elle ressemble au portrait.
Le tonnerre n’avait pas encore été si terrible depuis le jour de sa
naissance.
Electa confronta le portrait et la figure, éclairés du même éclair. Et
la figure était ressemblante. Et dans la main de la jeune fille
agenouillée et épouvantée, un caillou était serré machinalement. Sa main
s’ouvrit, le caillou parut, et c’était la pierre du portrait.
C’était la petite pierre ramassée par la blessée, pour qu’aucun autre ne
se blessât.
Electa sortit, malgré l’orage, oubliant tout jusqu’au tonnerre; tel
était le délire de sa rage, qu’elle avait tout oublié, la vie et la
mort. Il n’y avait plus de place en elle pour autre chose que le
désespoir. A côté de l’orgueil, il n’y avait plus de place en elle pour
loger la peur. Elle sortit, et l’orage s’exaspéra jusqu’au tremblement
de terre. Une secousse, légère partout ailleurs, ouvrit la terre devant
elle seulement, elle tomba à genoux, non pour prier, mais pour
s’accrocher, se ramasser, et tomber de moins haut, si tout à l’heure
elle tombait. Elle glissa à genoux. Mais la terre ne lui opposa pas de
résistance. Elle s’ouvrit; Electa disparut.
* * * * *
Quand la souveraine, nouvellement acclamée, chercha les traces de
l’engloutie, à l’endroit où le genou d’Electa avait touché le sol, elle
ne vit qu’un peu de poussière noircie, et une odeur de fumée.