Voici une histoire que je ne vous raconterai pas; car je ne la sais pas.
Je n’en connais que le commencement et la fin; nous essayerons ensemble
de deviner ce qui a pu se passer au milieu.
* * * * *
Leur mariage avait été plein de fête et de joie. Adèle A... était
charmante et enviée. Émile B... était un jeune homme grave, modeste et
innocent comme la jeune fille. Son visage rayonnait. Toute la réunion
des amis et des amies semblait participer à la joie des époux. Richesse,
beauté, jeunesse, concorde des personnes et des choses; je vois tout
cela; seulement je vois par rares moments sur les lèvres de sa jeune
femme un pli que je ne m’explique pas bien, et dans ces moments-là,
l’éclat de son œil s’obscurcit.
Les revoici dix ans plus tard; les revoici comme la mort les a faits,
car ils sont morts tous deux; la jeune femme morte et enterrée, le jeune
homme mort et non enterré. Mais ses cheveux sont blancs. Ses cheveux
sont blancs et ses habits noirs. Il conduit à la tombe de leur mère un
petit garçon de deux ans et une petite fille de quatre. Un désespoir
inouï se lit sur sa figure, un désespoir sourd et muet.
De quelle maladie sa femme est-elle morte? Personne n’en sait rien.
Tout le monde parle du bonheur dont ils ont joui l’un près de l’autre.
Personne n’ose interroger le survivant, et, s’il lui fallait parler, il
ne saurait que dire.
Quand les circonstances l’obligent à dire un mot, un éloge immense et
parfaitement sincère atteste le souvenir profond et déchirant qui fait
son désespoir. Les grâces et les vertus de sa femme morte si jeune
n’étaient pas seulement évidentes pour tous; elles étaient immensément
et profondément connues et senties de celui qui était appelé à les
connaître et à les sentir. Et pourtant un observateur eût compris que le
malheur du jeune homme ne datait pas de la mort de sa femme. Il datait
de beaucoup plus haut.
Les témoins les plus intimes auraient pu attester avec cette certitude
_sui generis_, la certitude qui ne trompe pas, attester leur honneur,
leur vertu, leur bonté, à tous les deux. Les personnes et les choses
souriaient autour d’eux, eux-mêmes possédaient de nombreux éléments de
bonheur, et cependant il était clair que le chagrin noir avait toujours
été assis dans leur maison. Il était complaisant, affectueux, doux. Elle
était primitivement complaisante, affectueuse et douce! Leurs rares
qualités n’avaient pas été, il est vrai, trempées dans ce feu surnaturel
qui divinise et étend sur l’humanité agrandie et divinisée elle-même, le
rayonnement superbe et joyeux de la charité; c’étaient cependant des
qualités rares, vraies, sincères et respectables.
Pourquoi donc cet immense et affreux voile noir suspendu devant une
porte qui devait être ouverte à plusieurs joies? Le chagrin avait
tellement droit de cité dans cette demeure, comblée des biens de la vie,
que la mort de la jeune femme n’avait paru qu’un développement et non un
principe de malheur. Le malheur avait l’air d’être l’habitant de la
maison. Le mari, la femme et les deux enfants n’étaient que les hôtes.
Le malheur était là chez lui, et personne ne souriait.
Que s’était-il donc passé?
Il ne s’était rien passé.
Mais enfin pourquoi?
Pourquoi? Je suis, comme vous, réduit aux conjectures.
Eschyle, voulant étaler aux yeux des Athéniens la victoire des Grecs,
transporte la scène à la cour du roi de Perse, et montre le deuil du
palais. Pour faire préjuger l’événement, il en étale les conséquences.
Nous venons de voir certains effets. Quelle est la cause? Pour moi,
voici ma réponse.
La jeune femme était jalouse.