Marie chantait une nuit sur la montagne:
Le pays où s’est envolée
Ma vie éteinte et ma splendeur
Ressemble-t-il à la vallée
Où le froid pénètre le cœur?
L’air manque-t-il dans vos domaines?
Là-bas les cœurs sont-ils fermés?
Les vaincus traînent-ils leurs chaînes
Jusqu’à la mort, sans être aimés?
Oh! parle-t-on dans votre monde
Le langage de nos beaux jours?
Boit-on à la source profonde
Où s’abreuvèrent nos amours?
Dites si l’on pleure à l’aurore
Comme je pleurais dans nos bois!
Si je dois les trouver encore
Mes saintes larmes d’autrefois?
Te souviens-tu que l’âme pleine,
Sous le bonheur, prête à plier,
Je te suivais sans perdre haleine,
De l’aubépine à l’églantier?
Te souviens-tu du nuage rose,
Entr’ouvert dans l’immensité?
Où veux-tu que mon œil le pose
Dans cette immense obscurité?
Te souviens-tu de cette fête
Où tout chantait autour de nous?
Jours de transport et de conquête,
J’ai faim et soif: reviendrez-vous?
Te souviens-tu de nos silences?
De nos sentiers, de nos ravins,
De nos recueillements immenses,
Du bruit du vent dans les sapins.
Te souviens-tu de l’Espérance
Disant tout bas aux rayons d’or:
Le jour de la Toute-Puissance
Tardera-t-il longtemps encore?
Te souviens-tu de la couronne
Que le soleil, au Taunus noir,
Jetait, à l’heure où s’environne
D’ombre et d’ardeur le front du soir?
Te souvient-il, ô mon prophète,
De ce rayon d’or et de feu
Qui fit étinceler ta tête
Sous les rubis de son adieu?
Te souviens-tu que la lumière
Donna sa parole d’honneur
Qu’elle embraserait notre terre
Au jour sacré de sa fureur?
Depuis que ce serment suprême
Retentit dans l’immensité,
La nuit, je vois l’homme au front blême
Qui fait peur à l’obscurité.
Si vous connaissez le Dieu juste,
Oh! dites-moi la vérité,
Immensité trois fois auguste,
Ombre, lumière, obscurité.
Si vous voyez encore sa face,
Laissez tomber, ô majesté,
Sur les ténèbres de l’espace
Quelque rayon de sa clarté!
Le froid engourdissait vos ailes
Sous ce ciel noir et désolé,
Vous qui, des sphères éternelles,
Vous souveniez, mon exilé?
Si j’avais, comme toi, deux ailes,
Je dirais à mes deux saphirs:
Emportez-moi, flammes fidèles,
Où sont allés mes grands désirs!
Faut-il marcher vers la lumière?
Faut-il aller plus près du jour?
Et secouer cette poussière
Pour te voir, mon céleste amour?
Faut-il abandonner les roses?
Faut-il se déchirer le cœur?
Faut-il oublier toutes choses,
Pour retrouver le voyageur?
S’il faut traverser les nuages
Pour te voir une seule fois,
Je n’ai pas peur de leurs orages.
Je veux entendre encor ta voix.
Je m’en vais cherchant dans l’espace,
Où l’air du soir est embaumé,
Et demandant aux lieux la trace
Du voyageur, du bien-aimé?
O toi qui m’as donné la vie,
Pourquoi m’abandonner en bas?
Appelle-moi dans la patrie
Où le soleil ne baisse pas.
Prête tes ailes triomphantes!
Appelez-moi, sphères ardentes,
A l’heure où l’ange de clarté
Allume les nuits rayonnantes
Dans la splendide immensité!
Bientôt l’horizon s’empourpra des premiers feux du matin. La jeune fille
fixait sur l’Orient son regard ardent et clair. Tout à coup elle poussa
un cri, elle venait d’apercevoir une trace dorée, c’était la lumière qui
traversait l’espace. Marie entendit au même instant la voix des mondes
qui s’appelaient l’un l’autre et se poursuivaient sans s’atteindre dans
l’immensité. La jeune fille resta en extase et ferma les yeux; elle eut
peur un instant d’entrevoir le foyer même d’où s’échappait la splendeur
royale de la vie pour baigner au passage la création.
Cependant elle s’élança vers le soleil levant, sans savoir où elle
allait tomber. En même temps, elle entendit la grande voix de l’abîme
qui criait: «Je t’aime! ne crains rien, je t’aime! et je regarde au fond
de moi la résurrection; je la cache sous un voile noir semé d’étoiles et
de larmes d’or. Marie, Marie, Marie, abandonne-toi au souffle qui
passe!»
Elle sentit la vie redoubler en elle, et une force inconnue l’emporta.
Ce fut une ascension d’une rapidité terrible. Pendant la soixantième
partie d’une seconde peut-être, il lui sembla qu’elle était portée à
travers l’espace avec une vitesse inexprimable, qu’elle montait
toujours, qu’une main de fer lui déchirait le cœur, qu’elle consentait
volontairement à une douleur horrible et à une joie inconnue, puis
qu’elle retombait sur la terre, brisée et meurtrie. Quand elle revint à
elle, Marie était étendue sur une pierre nue, tachée d’un sang rouge qui
devait être le sien. Elle regarda autour d’elle et ne reconnut pas les
lieux; elle était loin de sa cabane et de son pays. Les larmes lui
vinrent aux yeux avec le souvenir des premières joies de son enfance,
des bois de sapin qu’elle aimait. Elle voulut se lever, car elle avait
froid; mais ses jambes ne la soutenaient plus; elle porta la main à son
front, la retira ensanglantée, et sentit au cœur une douleur profonde.
Elle s’agenouilla et resta longtemps les yeux fermés.
Quand elle les rouvrit, une montagne immense se dressait devant elle,
couverte de pierres et de ronces. «Si je l’apercevais de là-haut!» pensa
Marie, et elle monta. Dès les premiers pas, son sang coula de ses pieds
meurtris. Les plantes, autrefois amies, n’avaient plus aujourd’hui pour
elle que des épines et déchiraient ses pieds. Chaque pas lui coûtait une
goutte de sang. Le tonnerre éclata près d’elle et tomba à ses pieds.
L’orage continua. Marie vit d’en haut les pâles éclairs fendre les nues
qu’elle dépassait, mais elle ne les regarda pas. «Je souffre trop,
pensait-elle, il n’est pas loin.» Tout à coup la terre entière se
déroula à ses pieds au fond d’un abîme; il paraît qu’elle avait atteint,
sans s’apercevoir, un plateau dégagé. Elle vit le monde que nous
habitons à travers une vapeur dorée qui adoucissait tous les contours;
autour d’elle l’air lui parut éclairé, il lui sembla qu’elle aspirait
quelque chose de cette pénétrante illumination. La création, posée
devant elle sur un plan incliné, lui apparaissait comme un immense
amphithéâtre où chaque être montait en luttant, montait par degrés
l’échelle de la vie. «Encore, encore! criait Marie. Ah! pourquoi la
montagne n’a-t-elle pas été plus haute et plus terrible; la vue serait
plus belle encore peut-être! O ma vallée, mes Rochers-Rouges, ne me
reconnaissez-vous pas? Et toi, mon bien-aimé, toi qui n’es pas loin,
puisque voici la lumière et que les couleurs flottent autour de ma tête,
ne viendras-tu pas au-devant de moi quand j’approche des frontières de
la patrie? ne vais-je pas entendre ta voix?»
Marie leva la tête avec un léger effroi, elle craignait de voir les
astres de trop près. L’immensité lui parut agrandie. Marie cherchait
toujours. Un petit cri bien connu se fit entendre; la jeune fille
chancela, rejeta en arrière les belles tresses noires qui lui tombaient
sur les épaules, et son regard entr’ouvrit l’Orient. Un arc-en-ciel se
dessinait là-haut, et dans l’arc-en-ciel apparut le colibri. Marie
pleurait. «Des ailes, cria-t-elle, des ailes!» Et elle prit son élan
sans savoir si elle avait des ailes.
Au moment où ses pieds quittaient la terre, on eût peut-être entendu sur
la montagne comme une harmonie triomphante.
Le pâtre, qui gardait les moutons dans la vallée au pied des
Rochers-Rouges, entendit distinctement un chant clair et joyeux, et,
tournant la tête vers le soleil levant:
--Déjà l’alouette! dit-il.