--Je veux voir et étudier avec vous votre tableau de Caïn, j’allais dire
notre portrait de Caïn, dit le docteur au peintre. Car il me semble que
vous l’avez connu personnellement, à la manière dont vous m’en parlez.
--Peut-être, dit Paul, l’ai-je connu. En tous cas, venez,--et ils
allèrent ensemble.
Arrivé devant le tableau, le docteur eut un mouvement de surprise.
Le portrait de Caïn était celui du baron, horrible de ressemblance.
Il y avait tout sur cette figure, la froideur du criminel et l’épouvante
du maudit. Et la froideur ne nuisait pas à l’épouvante, et l’épouvante
ne nuisait pas à la froideur. Et de la bouche de Caïn, le spectateur
croyait entendre sortir cette parole que sainte Brigitte entendit sortir
de la bouche de Satan parlant à Dieu:
--O juge, je suis le Froid lui-même.
L’indifférence et le désespoir étaient ensemble dans ces yeux, sur ces
lèvres et sur ce front. Et le désespoir n’était pas déchirant, car le
repentir manquait; ce désespoir avait quelque chose de satisfaisant
comme le repas de la justice qui mangeait son pain.
Le docteur resta très longtemps immobile, l’horizon s’élargissait à ses
yeux, et sa science s’approfondissait. Il ne réfléchissait pas
précisément; mais il se souvenait. Il eut, pour la première fois de sa
vie peut-être, une heure de contemplation.
--Vous le connaissez donc? dit-il enfin à Paul.
--Qui?
--Mais, mon client!
--Je ne connais pas un seul de vos clients.
La discrétion professionnelle arrêta le nom propre sur les lèvres du
docteur.
--Mais enfin, monsieur, dit-il, cette tête est un portrait. Vous ne
l’avez pas faite au hasard.
--Ni l’un ni l’autre, dit Paul. Personne n’a posé devant moi, et je n’ai
pas agi au hasard. Il me semble, quand je travaille, que certaines
figures s’offrent à moi, sans s’imposer. Je les aperçois presque
intérieurement, les yeux fermés, sans rien voir. Apercevoir n’est pas le
mot propre, car le sens de la vue n’est pas en jeu. Si je les aperçois,
c’est avec un sens inconnu, qui n’est pas celui de la vue. Je perçois
ces sortes de choses dans un état particulier, près duquel la veille est
un sommeil profond. Je pense que ces perceptions répondent à quelque
réalité, ou lointaine ou future, dont l’image photographique me passe en
ce moment devant les yeux de l’esprit.
Cette faculté, qu’on peut appeler inspiration naturelle, ne m’a jamais
abandonné. L’aptitude à soupçonner ce que je ne sais pas est la forme la
plus haute de mon activité. Et non seulement je soupçonne ce que je ne
sais pas, mais très souvent je le fais, je le réalise, sans intention et
sans connaissance. On dirait que je suis acteur dans un drame que
j’ignore. Je récite un rôle que je ne sais pas dans une pièce dont je ne
connais ni le titre ni le dénouement.
Cependant je me sens libre. Le sentiment profond de ma liberté éclate
surtout dans le souvenir de mes fautes. J’ai voulu me donner la mort; la
mort n’a pas voulu de moi. Je me suis demandé quelque temps, si ayant
voulu perdre la vie, je n’aurais pas perdu l’inspiration; ce qui eût été
pour moi une façon cruelle et subtile de mourir. Il m’a semblé que la
question s’agitait quelque part, et que l’inspiration, qui a pitié des
faibles, me revenait gratuitement. Si j’avais été criminel par malice,
elle m’eût peut-être abandonné, ou peut-être elle fût devenue en moi
l’auxiliaire d’un crime futur. Ou elle m’eût refusé ses services, ou
elle m’eût servi à faire le mal.