VII

Pendant ce temps-là, le docteur *** causait à Paris dans un salon du

faubourg Saint-Germain. La conversation tomba sur la folie. On

interrogea beaucoup le célèbre aliéniste sur la nature et les causes de

la folie.

--Les causes de la folie, dit-il, sont si profondes, qu’il faudrait,

pour les connaître, avoir fait le tour du monde invisible.

--Moi, dit un des causeurs, j’ai connu des fous qui se croyaient

coupables d’un crime qu’ils n’avaient jamais commis; des hommes

honnêtes, sages, rangés, incapables de faire le moindre mal à un oiseau,

et qui se prenaient pour des assassins.

Il se trouvait là, par hasard, dans le salon, un peintre célèbre, M.

Paul B., auteur de plusieurs chefs-d’œuvre, entre autres _le Premier

Regard_, et _Caïn après son crime_.

--Quant à moi, dit-il, je n’ai pas étudié, comme vous, docteur, sur le

vif. Je ne connais pas de fous, et ce que je vais vous dire n’est fondé

sur rien. Mais pour expliquer ces étranges remords chez des innocents,

voici ce qui me vient à l’esprit.

Qui sait s’ils n’auraient pas commis _spirituellement_ le crime dont ils

se croient coupables matériellement? Dans cette hypothèse, ils ont

profondément oublié le crime réel et spirituel qu’ils ont commis

réellement et spirituellement. Ils ne l’ont même ni connu, ni compris

dans l’instant où ils le commettaient. Mais ce crime réel, spirituel et

oublié, se transforme, par la vertu de la folie, en un crime matériel

qu’ils n’ont pas fait et qu’ils croient avoir fait. Peut-être tel homme,

qui a trahi son ami, au lieu de s’accuser de cette trahison, s’accuse

d’une autre faute qui ressemble à celle-là, comme le corps ressemble à

l’âme. Je vous le répète: je ne peux pas citer d’exemple. C’est une pure

hypothèse. Mais quelque chose que je ne peux définir la rend

vraisemblable. Le coupable a trompé sa conscience. La conscience le

trompe à son tour. Pour se faire entendre d’un enfant, on prend des

exemples dans les choses sensibles. Peut-être, la justice se

conduit-elle ainsi vis-à-vis de ces gens-là. Peut-être, les trouvant

insensibles dans la sphère de l’esprit, transporte-t-elle leur crime

dans la sphère des corps.

Peut-être est-ce un crime vrai, mais trop subtil pour être vu par eux,

qui, se mettant à leur portée, les poursuit sous les apparences du crime

extérieur et grossier, le seul qu’ils puissent comprendre. Il y a des

scrupules bizarres qui ressemblent à la folie, comme l’exagération

ressemble au mensonge. Qui sait si ces scrupules ne sont pas les

égarements, ou, si vous aimez mieux, les transpositions du remords? Je

dis _remords_: je ne dis pas: repentir, car le repentir éclairerait et

le remords aveugle. Entre le repentir et le remords, il y a un abîme. Le

premier donne la paix, et le second l’arrache. Peut-être la conscience,

ne pouvant se faire entendre du coupable, sur le terrain où elle est,

lui parle, pour se venger, un langage grossier comme lui, sur le terrain

où il est. Peut-être la conscience, par une épouvantable justice, lui

fait-elle un reproche injuste à la surface, et mille fois juste au fond.

Peut-être la conscience, qui vous a parlé vraiment, quand l’homme était

devant vous, s’arme-t-elle maintenant, contre vous, du fantôme. Nous

sommes des hommes ici, ce soir, les uns pour les autres. Mais qui sait

si nous ne sommes pas pour quelqu’un, quelque part, en ce moment, des

fantômes?

Le docteur se leva, et prenant la main du peintre:

--Je ne sais pas au juste ce qu’il y a de vrai dans votre théorie,

dit-il. Je ne sais qu’une chose, c’est que vous avez beaucoup à

m’apprendre. Je réfléchirai à vos paroles. Elles m’ouvrent des horizons.

--J’ai toujours été poursuivi par cette pensée, dit le peintre, qu’il y

a un moment où un homme voit pour la première fois ce qu’il voit depuis

son enfance. Il voit pour la première fois le jour où les yeux de

l’esprit s’ouvrent. C’est ce que j’ai voulu montrer dans mon tableau:

_un Premier Regard_. Or l’horizon reculant toujours, j’essaye de jeter

sur chaque chose, à chaque instant, un regard que je puisse appeler: le

premier regard. Dans cette autre composition, _Caïn après son crime_,

j’ai voulu montrer dans Caïn, non pas un assassin de mélodrame, mais un

homme vulgaire. Le stigmate de la colère, dont il reçoit l’empreinte

visible, lui ouvre les yeux de l’âme. Il jette sur son crime un premier

regard. Il y a des Caïns spirituels dont le bras est innocent. Peut-être

en existe-t-il parmi les fous dont nous parlons, et, en ce cas, leur

folie contiendrait plus de vérité que n’en contenait leur sécurité

précédente.

Leur folie les trompe seulement sur le genre des choses, leur sécurité

les trompait sur les choses elles-mêmes.

Le docteur était pensif. Il prit le peintre à part, et lui parlant à

demi-voix:--Voulez-vous, dit-il, que nous sortions ensemble.--Et ils

sortirent.

Après leur départ, la conversation roula sur la conversation qu’ils

avaient eue.

--Êtes-vous toujours matérialiste? demanda quelqu’un à son voisin.

--Vous n’êtes pas généreux, monsieur, répondit le voisin, de choisir ce

moment-ci pour me faire cette question.

--Moi, dit une jeune dame, je n’aime pas entendre parler ce monsieur.

C’est un grand peintre; je ne dis pas non; mais quand il se lance dans

des considérations de cet ordre-là, il m’agace.

--Serait-il indiscret, madame, de vous demander pourquoi? demanda

timidement un jeune homme dont la cravate était mal mise.

--Eh bien, parce que j’ai peur qu’il n’ait raison. Moi, voyez-vous,

j’aime à aller devant moi, mon petit bonhomme de chemin. Si on l’en

croyait, la vie serait tellement sérieuse qu’il faudrait faire attention

à tout. A entendre ces gens-là, on se croirait vraiment entouré de

mystères.

Contes extraordinaires · 第 49 / 75 题