Du reste dans le courant de la vie, rien n’était changé dans les
habitudes du baron, et pour qui ne le voyait pas de près, il était
l’homme d’autrefois.
L’été suivant, il voulut aller sur le bord de la mer.
On partit pour la Bretagne. Dans la conversation, comme il s’agissait
d’une promenade, le baron demanda d’un air distrait à quel point du
rivage le sable était fin. Il ne voulait pas visiter de falaise. Il
voulait le sable, rien que le sable. On lui indiqua Gâvre. Ce fut à
table d’hôte que cette indication lui fut donnée, par un convive non
averti.
Le baron manifesta l’intention d’aller à Gâvre.
--A quelle heure partons-nous? dit la baronne.
Ce _nous_ déplut évidemment au baron. Il voulait être seul. Il chercha
mille prétextes pour éloigner sa femme. Comme elle ne les acceptait pas,
il dit, contrairement à son habitude: _Je veux_.
--Je veux me promener seul, dit-il. Suis-je en prison! Me prend-on pour
un criminel?
Le baron partit par le bateau à vapeur de Port-Louis.
La baronne le suivit, sans être vue, sur un bateau de passage, à quelque
distance, armée d’une longue-vue, et dirigeant ses mouvements de façon à
être toujours cachée, mais toujours présente, elle distingua son mari
sur la plage de Gâvre.
Or, voici à quel exercice il se livrait.
D’abord, comme toujours, il s’assurait de la solitude. Puis il faisait
quelques pas, se retournait vivement; ne voyant rien, il interrogeait le
sable, et distinguant la trace de ses pas, à lui, il cherchait, un peu
plus loin, la trace des pas de l’_autre_. Ne trouvant rien, il allait
ailleurs, et recommençait, toujours voyant sa trace et jamais ne voyant
l’_autre_. Il avait espéré dans le sable, le sable l’avait trahi comme
toute chose.