Voici ce qui s’était passé au château le jour de la fête.
Jean Kernorak épousait Louise, belle et charmante. Les paysans conviés
chantaient dans la campagne, aux rayons du soleil, au son du vieux
biniou breton, dans leurs habits de fête, avec l’ardeur sérieuse des
fêtes bretonnes. Jean et sa femme, qui chantaient, beaux et confiants
comme la jeunesse, s’arrêtèrent et saluèrent en passant un vieillard
affaissé plutôt qu’assis dans un fauteuil de bois noir. C’était le père
de Jean, de l’heureux Jean et de la belle Louise. Le vieillard détourna
la tête, comme si le spectacle de ses enfants lui eût été odieux.
La pâleur de cet homme était livide; ses mains étaient tremblantes,
épaisses, courtes, humides et froides comme celles des gens à qui rien
ne répugne; ses lèvres pendantes dénotaient les hideuses faiblesses
d’une nature emportée et vacillante; il semblait étaler avec je ne sais
quel plaisir les difformités de la vieillesse et de la maladie. On eût
dit que, par son attitude de bête fauve, par le cynisme de ses
vêtements, il eût voulu arrêter l’élan du bonheur. Le corps semblait
mort; la vie s’était réfugiée dans le regard, où éclatait un feu sombre.
Ce regard attestait tous les vices de la vie, grouillant au sein de la
mort, dans un cœur déjà glacé. Il regardait rire autour de lui les
jeunes gens avec le sourire particulier à ceux qui espèrent toujours
voir la joie flétrie et l’innocence perdue; puis, baissant les yeux, il
regarda la terre comme un homme qui songe au passé. Il regrettait une
fille qu’il avait perdue et n’entendait plus rien de ce qui se passait
autour de lui; il n’avait eu dans sa vie qu’une affection: il avait aimé
sa fille, s’il est permis d’employer ce mot à propos d’un tel homme.
Cette enfant, morte à vingt ans, avait cependant trouvé le temps d’être
un monstre. Près d’elle, et près d’elle seule, le vieillard avait pu ne
rien cacher; il s’ouvrait à elle, il trouvait en elle le complément de
lui-même. Sentant tout vieillir en lui, il caressait amoureusement les
vices encore jeunes de celle qu’il avait formée et en qui il espérait
revivre; il avait compté sur elle pour accomplir les œuvres qu’il avait
désirées: celle-là ne l’eût pas trahi.
Quand elle était morte, il avait senti s’éteindre la plus vive partie de
lui-même. Haïssant le bonheur des autres, le soleil et le ciel bleu, il
repassait les beaux temps de sa vie: l’époque où vivait sa fille.
La femme Hourra, la Mère de l’argent, était sa fermière. Souvent il
s’enfermait avec elle de longues heures dans quelque coin retiré. Sa
fille seule avait le droit d’entrer. Il paraît qu’une amitié
épouvantable et un commerce mystérieux unissaient ces trois êtres.
Tout à coup, le vieillard se leva comme s’il fût revenu aux jours de sa
première jeunesse:
--Ma fille, s’écria-t-il.
Et il sauta au cou d’Ivonne qui passait.
--Tout n’est donc pas fini? dit-il d’une voix étouffée. Elle me disait
bien, Hourra, elle qui savait les secrets, que ma fille n’était pas
morte, que je reverrais l’enfant de mes entrailles.
Et le vieillard, galvanisé par une tendresse horrible, semblait prêt à
oublier ses infirmités et à prendre part à la fête.
--Oui, tu es ma fille! ma fille! s’écriait-il, la nature ne fait pas
deux êtres si semblables. Viens! viens avec moi!
Et il l’entraîna vers sa demeure.
Un certain jour, Jean, le jeune marié, se sentit pris, en sortant de
table, d’une douleur de tête inconnue. Le lendemain, il ne souffrait
plus; mais il était pâle encore. Cette pâleur augmenta, et, au bout d’un
mois, sans agonie, sans maladie connue, il dit à sa jeune femme, dont
les yeux n’osaient plus se fixer sur lui:
--Louise, je désire que cette campagne, pleine de souvenirs, soit ma
dernière demeure. Fais-moi porter, je te prie, près de la cabane des
sabotiers, quand tu verras que tout est fini. Pardonne à mon père et ne
venge pas ma mort. Ne dérange pas ce qui doit se passer.
La jeune femme le crut en délire; et d’ailleurs le désespoir ne cherche
pas à comprendre.
--Écoute, dit le malade: n’entends-tu rien? Louise prêta l’oreille.
--On dirait que quelqu’un parle dans la chambre qui a été celle de ma
sœur.
--Tu ne te trompes pas, dit Louise, et cependant j’ai entendu dire que
personne n’y est entré depuis sa mort. La porte est condamnée.
Louise était près de la fenêtre; elle vit, sans la reconnaître, Ivonne
qui passait dans la cour. Le bruit cessa.
Louise entra dans la chambre condamnée; elle y resta longtemps. Tous les
domestiques étaient absents à la même heure. La jeune femme revint dans
la chambre de son mari, lui demanda comment il se trouvait et n’eut pas
de réponse: elle sortit sur la pointe des pieds. Mais ces précautions
étaient inutiles, son mari ne devait plus être gêné par aucun bruit.
Peut-être avait-il fait, pour appeler, un effort inutile.
Cependant son père ne témoigna ni surprise ni douleur de cette mort
étrange, mais il devint plus sombre et bientôt lui-même mourut soigné
par sa belle-fille Louise et aussi par Ivonne, Ivonne la préférée de son
cœur, à laquelle par testament il laissait tout son bien.