Sept ans se sont écoulés. Le château a changé de maître.
Que sont devenus les deux vieillards, Pierre, Anna, et Ivonne? Quant à
Pierre et aux vieillards, ne me demandez pas leur histoire. Ceux qui ne
prennent point part aux combats n’ont pas d’histoire.
Voici ce qui se passait au château.
Les domestiques riaient, buvaient, chantaient devant une table bien
servie. Un cri se fit entendre.
--N’irons-nous pas voir? dit Marie, la plus jeune de deux servantes.
--Ah bah! dit un autre domestique; il a crié aussi là-bas, notre vrai
maître, le fils, l’héritier de tout, et elle a su faire que personne ne
fût là pour lui porter secours. C’est une histoire qu’on n’éclaircira
pas de longtemps.
--Tais-toi, dit Marie, ne dis pas de ces choses-là.
--Je sais ce que je sais, répondit l’homme.
Dure et injuste envers ses gens, Ivonne s’était fait haïr de tous. Elle
avait usé de la richesse comme en usent ceux qui l’ont désirée
immodérément.
--Va donc voir, disait Jeanne. Qui sait si ce cri n’est pas le dernier?
--Va toi-même si tu veux, répondait Julie qui devint pâle.
La porte s’ouvrit, et une jeune femme entra, c’était Anna. Anna n’avait
jamais pénétré dans cette demeure sans avoir été saisie de ce froid
particulier que vous connaissez peut-être et qui ressemble aux caresses
glacées d’une main invisible. Jamais aussi elle ne rentrait chez elle
sans éprouver un sentiment de joie et de sécurité; elle subissait dans
sa cabane ce charme de la simplicité qui parfois nous saisit au cœur
quand nous traversons un village et que nous regrettons de le quitter si
vite. La simplicité est attendrissante. Devant Anna, les domestiques
prirent un air de componction.
--Comment va-t-elle? demanda la jeune femme.
--Pas bien, ma pauvre dame, dit Jeanne; elle est tous les jours plus
pâle que la veille, et les médecins ne conçoivent rien à cette
maladie-là.
--Et vous la laissez seule? dit Anna.
Personne ne répondit.
--Madame, dit Jeanne à voix basse, je ne vous engage pas à entrer.
Sans répondre, Anna prit le chemin de la chambre d’Ivonne, et Jeanne la
suivit presque involontairement.
Quand elles furent seules:
--Jeanne, dit Anna, il fallait m’avouer que vous n’osiez plus veiller,
je vous aurais remplacée.
--J’ai veillé, bien sûr, dit Jeanne, j’ai veillé.
On arrivait à la chambre de la malade. Anna ouvrit malgré Jeanne, qui,
instinctivement, retenait sa main. Ivonne était sur son lit, pâle comme
les vivants ne le sont jamais, comme les morts ne le sont pas
ordinairement. Anna approcha un miroir de ces lèvres sans couleur: le
miroir ne fut pas terni.
Il y eut entre les deux femmes un silence terrible.
--S’il y a là-dessous quelque chose de plus affreux que la mort,
jurez-moi le secret, dit Anna à Jeanne.
--C’est à vous de me le jurer, si vous voulez savoir, dit Jeanne à Anna.
--Parlez, dit Anna.
--Vous ne répéterez à personne ce que je vais vous dire. On rirait de
moi.
--Parlez donc.
--Cette nuit, dit-elle, je veillais Ivonne. A minuit je me suis
éveillée; j’avais froid. J’entendis un petit bruit; je vis une lueur,
mais je croyais que c’était la veilleuse qui éclairait la chambre comme
toutes les nuits. Je me levai pour lui donner à boire. Voulant chauffer
du tilleul, je m’approchai de la veilleuse, et je m’aperçus alors
qu’elle était éteinte, et pourtant il y avait toujours une lueur dans la
chambre. Alors j’ai regardé du côté du lit, et j’ai vu dans l’alcôve,
j’ai vu comme je vous vois et à la place où je vous vois (Anna recula
involontairement), j’ai vu une vieille aux yeux fauves comme ceux d’un
chat-huant. Je ne dormais pas, je ne suis pas folle et je ne mens pas.
Ivonne se débattait contre elle. La vieille lui présentait une petite
croix d’or, reculait en ricanant, dès que celle-ci, dit Jeanne en
montrant la morte, dès que celle-ci voulait la saisir, et elle disait:
«Est-ce que je ne te l’ai pas bien payée, cette méchante petite chose
qui ne valait pas deux liards?» Puis la vieille s’est approchée: elle a
fouillé avec ses ongles dans la poitrine autour du cœur en disant: «Ce
serait le moment, ma mignonne: la lune se lève, il te reste quelques
gouttes près du cœur, et il me les faut, j’en ai besoin pour ma
lessive.»