CONTE FANTASTIQUE

I

Les goélands s’abattaient sur le rivage désert: on entendait du village

de Saint-Adrien leurs cris aigus et rauques, froids comme la nuit. Mais

dans la ferme où est réunie la famille des Plernick (nous sommes au fond

de la Bretagne), une seule personne écoute.

Les paysans n’entendent pas les bruits de la nature; et si quelqu’un

d’entre eux saisit une harmonie entre les plaintes de son âme et celles

de la tempête, celui-là va cesser d’être campagnard.

Le vieux Plernick, sa journée faite, mange une écuelle de bouillie de

blé noir sous la cheminée: près de lui sa femme file silencieusement sa

quenouille.

Dans un coin de la chambre, à côté d’un verre de cidre vidé, dort un

jeune homme, la tête dans ses mains et les coudes sur la table: c’est le

gendre des deux vieillards. Anna, sa femme, prend les derniers soins de

la journée, range la cabane, prépare la nuit; mais je crois voir dans

son œil une certaine mobilité de prunelle et dans ses gestes une

vivacité étrangère au paysan; elle travaille avec une activité qui

semble venir de l’esprit, et s’arrête de temps en temps. Écoute-t-elle

les goélands de la côte, qu’elle n’écoutait pas hier? Peut-être!

Que s’est-il donc passé?--Une fête. La famille Plernick a bu et dansé

tout le jour à la noce d’un richard du voisinage, leur propriétaire; car

la cabane n’est pas à eux.

La porte s’ouvre, et il entre une cinquième personne: c’est une enfant

de quinze ans, mal vêtue, déguenillée, une fille de ferme qu’on a prise

pour faire le gros ouvrage; elle s’appelle Ivonne.

Cette enfant ne regarde personne en face.

Le bonhomme, sans quitter sa place, pose près de lui son écuelle vide,

et allume sa petite pipe pour la fumer.

Pierre, c’est le nom du jeune homme, vient de s’éveiller. Il se lève.

--Où vas-tu? dit le vieillard.

--Au Dolmen, pour les filets, répondit Pierre.

--La pêche ne donnera rien demain et il ne fait pas bon approcher du

Dolmen ce soir, reprend le bonhomme.

Les paysans bretons ne demandent jamais l’explication de rien.

Pierre s’asseoit à la place qu’il vient de quitter.

La jeune femme lève la tête et regarde le vieillard; elle a le désir de

le questionner, mais le regard de son père lui ferme la bouche. La

petite fille s’adresse à la bonne femme et lui dit, sans toutefois la

regarder:

--Que se passe-t-il donc ce soir au Dolmen?

Le vieillard essaye d’imposer silence à sa femme d’un geste que celle-ci

ne comprend pas, et, soupirant comme les vieilles gens qui se laissent

aller au souvenir de leurs jeunes années, elle s’apprête, contre son

habitude, à parler longuement, et causant moitié avec elle-même, moitié

avec les autres:

* * * * *

--J’ai vu cela, dit-elle, mes enfants. On appelait cette femme _la Mère

de l’argent_, parce que, disait-on, l’argent faisait des petits chez

elle. Vous lui prêtiez dix francs: au bout de l’année, elle vous en

rendait cent; cent francs, elle vous en rendait mille! C’est vrai, comme

je vous le dis là. Tous les pauvres gens lui portaient leurs épargnes.

Il paraît qu’en rentrant chez elle, il fallait donner à manger à un

oiseau de nuit, qui perchait sur la porte; souvent l’oiseau vous mordait

jusqu’au sang. Mais bien des gens ont fait leur fortune, jusqu’au jour

où, à ceux qui venaient demander l’intérêt de leur argent, la vieille a

répondu:

«Bonsoir, il n’y a plus rien.»

La nouvelle, vous le pensez bien, se répandit dans le canton, comme un

incendie, que la Mère de l’argent ne payait plus. Les pauvres gens

perdaient tout à la fois, capital et intérêt. Et moi-même, mes enfants,

si M. le curé ne m’eût mise en garde, j’aurais fait comme les autres.

Personne ne dormit cette nuit-là dans le pays. Je n’oublierai jamais,

tant que je vivrai, la journée qui suivit. On envahit la maison de la

vieille. Celle-ci semblait sourde et muette; elle ne répondait rien,

sinon que l’argent n’était plus là. On fouilla dans la maison, dans le

lit, dans les armoires; on défit les matelas; on chercha jusque dans les

jointures des planches, tout cela sans dire un mot. Mais les figures

étaient pâles.

On ne trouva rien.

Après le premier froid de la terreur, il y eut comme une rage. Ce furent

des cris, des larmes, des malédictions! Je vois encore d’ici une femme

qui vint chez moi, folle, s’arrachant les cheveux, hurlant comme un

loup, et se jetant à mes genoux comme si le secours eût été en mon

pouvoir. Elle ne s’entendait plus; elle me criait: «Grâce!» d’une voix

qui me fendait le cœur: «Grâce! mon mari va me tuer! J’ai caché chez

elle mes économies, pour qu’il ne les boive pas au cabaret. Je lui ai

dit qu’elles étaient toujours dans mon armoire. Il va me redemander la

dot de notre fille et je n’aurai rien à lui donner. Je ne rentrerai plus

chez moi.» Et la femme, déchirant ses vêtements, monta sur le Dolmen,

d’où elle se jeta dans la mer. On a retrouvé le matin, à la marée

descendante, son corps meurtri.

Et ces peines-là s’entendaient de tous les côtés, du matin au soir, du

soir au matin. On ne parlait plus, on ne faisait que pleurer. La

campagne ressemblait à un cimetière. On ne tuait pas la vieille, et même

on la ménageait encore, parce qu’on espérait toujours. On l’abordait

d’un air suppliant; mais elle, sans répondre, se tenait dans sa

cheminée: une main sur sa pelle et l’autre derrière le dos, elle avait

l’air de préparer quelque nouvelle horreur; quand elle faisait entendre

un bruit, c’était comme un ricanement.

Un jour, elle voulut quitter le pays. Alors les paysans la poursuivirent

à coups de fourche. Hommes, femmes, enfants, tout le monde se mit de la

partie, comme on fait pour les chiens enragés, et on l’atteignit près du

Dolmen. «Dire que je ne pourrai la tuer qu’une fois!» cria une vieille

paysanne en baissant le bras qui tenait une fourche. Le coup porta sur

la tempe gauche. La Mère de l’argent tomba ensanglantée et s’appuya sur

la grande pierre. Tous reculèrent: ils avaient peur de leur vengeance,

car ils croyaient en Dieu. Mais il n’était plus temps. La vieille ne se

releva plus.

Voilà quarante-neuf ans de cela, mes enfants; mais il paraît que tous

les sept ans, à la pleine lune de décembre, à minuit, ceux qui vont

regarder le Dolmen, voient au clair de la lune une vieille en haillons

qui se tient debout sur la pierre. Elle pousse des cris plaintifs, puis

tout à coup tire de sa poche des écus d’argent et s’approche à pas lents

de la mer; elle y plonge les pièces blanches, les lave, les lave encore,

les regarde au clair de la lune, les lave toujours. Alors elle tire de

sa robe un couteau de cuisine et s’ouvre le sein; puis elle lave

l’argent avec son sang, en rugissant; elle se raidit les bras, et tord

son argent comme du linge, le regarde, aiguise sur le Dolmen la pointe

du couteau, agrandit la blessure qu’elle vient de se faire, se déchire

la poitrine avec fureur, comme si le fer froid la rafraîchissait; quand

elle est inondée, elle embrasse avec amour les écus d’argent et les

plonge dans le sang rouge.

On dit qu’alors elle se tourne lentement de tous les côtés et regarde

dans la campagne autour d’elle, et que ceux qui l’appellent la voient

entrer. Elle tend la main; on y dépose un écu, encore comme autrefois.

On est riche le mois qui vient; mais gare à la septième année! Il paraît

que quelques-uns l’ont vue entrer seulement pour avoir pensé à elle. On

dit qu’elle entend les mauvais désirs comme les chiens sentent l’odeur

des morts.

La bonne femme cessa de parler, et le silence se fit dans la chambre. Le

bonhomme ne disait mot. Pierre s’était rendormi. Anna était triste.

Livrée aux pensées dangereuses du soir, à la faiblesse de cette heure

incertaine, elle était bercée par cette espérance vague qui se croit

encore innocente parce qu’elle ne sait pas où elle conduit. «Si tu étais

riche, lui disait à l’oreille la voix qui ment toujours, il n’y aurait

plus de pauvres dans la campagne, et c’est toi qui renoncerais au

bonheur modeste dont tu jouis.»

Mais elle reconnut l’accent du tentateur. Habituée à veiller sur elle et

à se vaincre, elle avait amassé, dans les petites occasions, dans les

luttes journalières, ces forces qui préparent les grandes victoires.

Elle s’était assez souvent mesurée avec la tentation pour la traiter

d’avance en vaincue. D’ailleurs, elle savait le moyen: elle fit le signe

de la croix.

Quant à Ivonne, ses yeux brillèrent. Elle aussi connaissait les

difficultés de la vie; elle avait l’habitude de la défaite.

«Est-ce qu’on est riche comme celle qui vient de se marier aujourd’hui?

dit-elle. Est-ce qu’on a un château et des domestiques?» Elle se parlait

à elle-même, jetait sur ses vêtements déchirés un regard amer, comme si

elle eût regretté les habits de fête qu’elle quittait; puis son œil

devint vague.

La famille se coucha. Les deux vieillards et Pierre se couchèrent comme

tous les jours. Anna s’endormit avec délices: après avoir senti dans la

journée les premiers désordres du désir, elle se serrait tendrement

contre son bonheur, se réfugiait en lui; elle savourait cette joie,

ignorée comme toutes les grandes joies, et qui n’a que Dieu pour témoin,

la joie douce et immense des victoires intérieures; elle aimait en ce

moment-là tous les hommes.

Ivonne se coucha sans s’être mise à genoux. Elle se sentait seule. Ne

prenant pas encore la tentation au sérieux, elle s’amusait à se laisser

tenter: ses yeux étaient attachés sur une pièce d’or qu’elle avait prise

près d’elle dans son lit; cette pièce, la première qu’elle eût jamais

eue en sa possession, elle l’avait rapportée de la fête. De qui la

tenait-elle? Je l’ignore; mais ce que je sais, c’est qu’elle prenait

plaisir à la cacher dans ses draps, puis à l’en retirer et à la voir

briller.

--Tu n’as pas éteint la chandelle, Ivonne, cria de son lit la vieille

mère.

--J’éteins, j’éteins, répondit l’enfant, qui, forcée de renoncer à sa

joie, serra avec amour et force la pièce d’or dans ses mains, comme si

elle eût voulu s’infuser le métal dans le sang. Elle éteignit la résine.

Minuit sonna à l’horloge de Plœmeur; les douze coups retentirent

lentement dans le silence de la nuit. La jeune fille prit deux cailloux

qu’elle avait instinctivement mis à sa portée, et fit jaillir une

étincelle pour voir une fois de plus briller le jaune de l’or; elle

avait peine et plaisir; elle s’abandonnait à une sorte de défaillance

agréable; ses yeux s’allumaient, que se passait-il dans son âme?

L’or l’attirait comme le reptile attire l’oiseau, le gouffre, celui qui

se penche, la vue du sang, la bête féroce. L’étincelle mourut. «Ce

serait le moment,» pensa Ivonne. Elle sentit ce malaise qui précède les

chutes, semblable à une avance que vous ferait le désespoir. Puis elle

se cacha sous la couverture comme pour échapper à quelque regard qui

l’eût suivie dans l’obscurité. Cinq minutes plus tard environ, elle

entendit une clef grincer dans la serrure. Et elle se sentit pâlir dans

les ténèbres.

«Entrez,» pensa-t-elle.

Elle ne vit rien, mais elle entendit distinctement le bruit d’un bâton

noueux comme ceux sur lesquels les vieilles gens s’appuient; puis une

main froide lui toucha le cou.

* * * * *

Dans la chambre voisine Anna dormait paisiblement.

* * * * *

Le lendemain, quand Ivonne se rhabilla, Anna lui dit:

--Je ne te vois plus la croix d’or que tu portais au cou.

Ivonne fit semblant de chercher quelque chose dans l’armoire pour cacher

sa pâleur.

--Peut-être l’aurai-je perdue hier en dansant, dit-elle avec

indifférence, mais sa voix chevrotait.

Contes extraordinaires · 第 36 / 75 题