Le premier samedi de juillet arriva: c’est le jour de la fête à
Guingamp. Marie, remise de ses fatigues, un peu parée, presque gaie, car
la jeunesse trouve en elle-même de grandes sources de joie, se rendit,
par un soleil admirable, au lieu où l’on dansait sur le wailly.
Elle y était depuis quelques minutes, quand un étranger se présenta et
l’invita pour la prochaine bourrée. Il était élégant, agréable de
tournure, de ton, de manières; presque tous ceux qui se trouvaient sur
le wailly l’avaient connu autrefois. Mais Marie seule le reconnut, et
elle n’oubliera jamais, si longtemps que Dieu la laisse sur la terre, le
frisson glacé qui la traversa en ce moment.
--Non! dit-elle avec horreur. Et, sans qu’elle sût pourquoi, cette
horreur redoubla quand la main du jeune homme la toucha.
Deux heures après, Julien était chez Marianne. La pauvre bonne femme
faillit mourir de joie en revoyant son fils. Celui-ci prononça de son
côté quelques phrases pleines d’amitié en apparence et capables de
tromper ceux qui ne savent pas ce que c’est que l’amitié. L’heure du
repas arrivait; on se mit à table.
--Ma mère, dit Julien, j’ai pris à la ville des coutumes qui ne sont pas
d’ici; je ne quitte jamais mes gants, vous le voyez, c’est bien
innocent.
A ces mots, Marie s’appuya sur le mur. Julien tendit vers elle, pour la
soutenir, sa main gantée. Marie refusa cet appui et tomba évanouie.
Au bout d’un instant, elle rouvrit les yeux. Marianne n’était plus là.
Marie entraîna Julien dans la chambre où Ménig était mort. Que se
passa-t-il entre eux? Personne ne le saura jamais. Mais ce moment fut
terrible, car tous deux sortirent pâles et défaits de cette chambre
fatale. Marie n’a jamais pu raconter ce qu’elle a entendu. A l’heure
qu’il est, elle n’ose pas encore s’en souvenir, et pourtant
quatre-vingt-cinq ans ont passé depuis ce jour-là sur sa tête. Tout à
coup, le gros chien noir de la ferme entra en remuant la queue d’un air
familier et caressant pour prendre part au repas. Dès qu’il aperçut
Julien, il courut en hurlant se jeter dans les jambes de son ancien
maître; il semblait vouloir déchirer ses vêtements. Julien avait les
yeux ardents et se défendait. «Attends, disait-il, attends, attends.»
Le soir, à la tombée de la nuit, Marie se dirigea vers les prés. Vous
allez bien voir qu’il n’y a pas de petites fautes dans la vie de ce
monde.
Marie céda à l’inexplicable attrait de la chose défendue. Elle a payé
cher sa curiosité. La curiosité seule la poussait; car elle avait
horreur de Julien, mais la curiosité était plus forte que l’horreur. La
beauté calme de cette soirée lui reprochait de chercher les agitations
de l’âme. Le soleil était déjà couché, et on ne distinguait plus la
campagne qu’à travers une vapeur légère qui s’élevait comme un voile de
gaze jeté sur toute la nature, pour en adoucir à nos yeux les
splendeurs. Les cieux étaient pleins d’étoiles, et on sentait que la
lune allait se lever. On entendait au loin les derniers tic tac du
moulin, et le chant plein, le chant sonore du meunier, qui quittait le
travail du jour pour prendre le repos du soir. Mais Marie ne sentait pas
ce soir-là la nature. Elle ne chantait pas ce soir-là, en marchant dans
les prés, sa chanson ordinaire. Elle ne savait pas elle-même où elle
allait, ni ce qu’elle allait faire, ni ce qu’elle allait voir: la seule
chose qu’elle sentît, c’est qu’elle allait faire une chose mauvaise
puisqu’elle se cachait: elle avait la démarche d’une criminelle; elle
était réellement criminelle, car elle entrait volontairement dans le
royaume des ténèbres. Aussi elle aimait presque l’obscurité de la nuit,
et le bruit de ses pas l’effrayait. Julien la rejoignit bientôt.
--Marie, lui dit-il, vous m’avez arraché mon secret. Votre assurance m’a
fait perdre la mienne. Puisque vous savez tout, il faut que vous
partagiez ma vie. Il me fallait de l’argent, voilà pourquoi le vieux a
bien fait de mourir. Et que pouvez-vous regretter de lui? Pendant les
misérables jours qu’il eût pu passer encore sur la terre, il ne vous eût
donné que des ennuis.
--Vous êtes un monstre! dit Marie, et...
--Assez, dit Julien, le temps presse, je n’ai plus qu’une heure à moi.
Il faut que je te dise un dernier mot: Marianne ne peut vivre bien
longtemps désormais. Son bien sera à moi, à nous deux si tu veux
m’imiter. Viens, viens avec moi. Tu ne connais rien de la vie; viens, je
t’apprendrai de grands secrets.
Marie était à ce point de terreur où l’on ne sait plus si l’on veille ou
si l’on dort. Elle n’osait ni faire un mouvement ni parler; le son de sa
voix lui eût fait l’effet du tonnerre.
Julien prêta l’oreille, et Marie entendit un trottement sourd. C’était
le chien noir, mes enfants, qui courait à son maître, l’œil en feu, le
poil hérissé, la gueule rouge, les dents éclatantes. Il arrivait de
côté, à la façon des bêtes fauves. Julien, qui tenait le bras de Marie,
parla au chien tout bas, et les grognements de la bête lui
répondaient.--Qui donc a dit qu’on ne peut pas agir pendant la nuit? Ils
sont là-bas qui nous attendent, les autres! Ah! que nous allons nous
amuser! A l’œuvre, camarade! A toi la vieille, à moi Marie! voici ma vie
qui commence.
Marie se sentit serrée par une griffe inconnue; elle étouffait, elle ne
pouvait remuer. Elle voulait appeler, pas de voix. Elle distinguait des
ombres noires qui flottaient dans la campagne, elle sentait la fraîcheur
glaciale, elle se sentait loin de la ferme, et pourtant elle crut y
être; elle entendit crier Marianne tout près d’elle; elle vit la vieille
femme renversée; elle vit le chien noir; elle reconnut autour du cou de
la mère de Julien la trace bleue qu’elle avait vue au cou du vieux.
--Vous pâlissez, dirent les jeunes filles qui écoutaient ce récit.
Mais la vieille sans répondre continua.