Au bout de quelque temps, le vieux Ménig maigrit d’une façon étrange. Il
visitait matin et soir toutes les chambres de la maison, disait que les
choses ne restaient pas à la même place, puis il pleurait comme un
enfant, se plaignant d’avoir perdu la mémoire.
En lisant le dernier mot de la lettre de Julien: _Comment vont les
vieux?_ Marie avait eu le frisson sans savoir pourquoi. Un jour, en
entrant à la ferme, elle trouva Marianne en pleurs.--Le vieux devient
fou! disait la bonne femme. Cette nuit, il m’a appelée en criant et m’a
dit qu’il venait de voir Julien, que Julien avait voulu l’étrangler pour
avoir son argent. Tu vois, ma fille, que le vieux a perdu la tête. Qui
veux-tu maintenant qui conduise la maison et travaille la terre? Nous
sommes perdus!
--Le vieux n’est peut-être pas fou, dit Marie; ne souhaitez pas de voir
ce qu’il a vu.
Marianne se jeta en pleurant sur le banc de la chaumière.
--Ah! pourquoi Julien est-il parti? disait-elle; il ne reviendra jamais!
A ce moment, elle crut entendre à son oreille une voix qui disait: _Je
reviendrai._
--Et moi aussi, je deviens folle! cria-t-elle.
Et elle courut dans les prés où elle avait joué toute petite fille. Elle
espérait retrouver là la raison et l’ordre, qui n’étaient plus dans la
chaumière.
Ménig appela Marie.
--J’ai eu peur cette nuit, ma fille, lui dit-il; n’est-on pas venu pour
me faire mourir?
--Qui donc? dit Marie.
--Je serai assassiné. Un de ces jours, Marie, on me trouvera mort dans
mon lit.
Mes enfants, Marie soigna toute la journée le bonhomme qui avait la
fièvre.
Le temps passait, et le vieux ne se rétablissait guère. Quand le temps
était beau, il venait, l’après-midi, s’asseoir devant sa porte avec
Marianne. Marie tâchait souvent de les égayer un peu. Elle n’y parvenait
pas. Il régnait entre ces trois personnes ce malaise sombre et continuel
qui vient des craintes dont on ne parle pas.
X
Une nuit, il se fit un certain mouvement dans la cour. Marianne
s’éveilla et fut saisie d’horreur. Elle appela Marie, qui accourut. On
entendit la voix du vieux qui criait:
--Au secours!
Marie appela le garçon de ferme, qui remplaçait depuis quelque temps
Ménig dans ses travaux, et pénétra avec lui dans la chambre du bonhomme.
Ah! Dieu! il n’était plus temps. Ménig allait mourir; il eut la force de
me dire tout bas: «Sois bonne chrétienne, Marie!» Puis il mourut.
Il y avait ce jour-là sept ans que Julien avait quitté la ferme.
Au bout de quelques jours, on reçut une lettre de lui; il annonçait son
arrivée, mais n’en fixait pas le jour.
Mes enfants, ce retour ne causa de joie à personne, croyez-moi.