Au point du jour, Marie se réveilla dans son lit. Elle se leva, elle
courut au lit de Marianne, elle appela. Marianne ne répondit pas. Marie
appela plus haut. Marianne ne répondit pas, Marianne ne devait plus
jamais répondre. Elle était allée rejoindre le vieux Ménig. Pauvre
vieille femme! Marie tomba à genoux en pleurant, se rappela toutes les
bontés de celle qui lui avait servi de mère, toutes les heures, bonnes
ou mauvaises, qu’elles avaient passées ensemble. Habituée depuis
quelques jours aux choses inexplicables, elle ne cherchait plus à rien
s’expliquer, et s’abandonnait simplement à sa grande douleur, quand
Marianne fit un mouvement. La morte remua un doigt. Marie suivit des
yeux ce geste terrible, et le doigt de Marianne lui montra un gant de
son fils oublié près du lit, puis le cadavre rentra dans son immobilité
du dernier sommet.
--Oh! mère, cria Marie, je comprends! grâce pour lui!
Le médecin déclara que Marianne avait succombé à une attaque
d’apoplexie.
Le notaire fit avertir Julien que le vieux Ménig avait laissé un
testament, et que la lecture lui serait faite dans la journée des
dernières volontés de son père.
Le soir donc, en présence des amis et des parents, on ouvrit le
testament, et voici ce que lut le notaire.
«Je donne et lègue à mon fils Julien le gant qu’on trouvera près des
morts, afin qu’il se souvienne de son père. Je donne et lègue le reste
de mon bien à l’église, afin qu’une messe soit dite tous les jours pour
l’âme de mon fils Julien, qu’il soit vivant ou qu’il soit mort!»
Chacun se retira en silence. Les jeunes filles, qui trouvent toujours
occasion de rire, se moquaient de la tournure de Julien, et aussi de la
tournure de Marie, qui, disaient-elles, avait _fait des frais_ pour lui.
Les vieux répétaient:--Le bonhomme est mort fou.
Marie et Julien restèrent seuls.
Marie regardait cette maison, autrefois joyeuse, maintenant pleine
d’horreur, et cependant le parfum des fleurs qui garnissaient les
fenêtres n’avait jamais été si doux. Les souvenirs de son enfance lui
revinrent en foule, pleins de soleil, de douceur et de jeunesse;
peut-être Julien lui-même regretta-t-il en ce moment d’avoir perdu le
souvenir.
Marie prit la parole.--Venez au grand air, dit-elle à Julien, vous
m’entendrez mieux. Et elle l’entraîna dans le jardin.--C’est ici,
dit-elle, que vous avez passé votre enfance; c’est ici que vous avez été
bercé, aimé, caressé; c’est ici que vous avez appris à connaître Dieu et
vos devoirs; c’est ici qu’il faut interroger votre conscience. Me voici
devant vous. Voulez-vous revenir de l’enfer, où vous êtes, vers le ciel?
Dieu vous attend encore; il me dit de ne pas vous abandonner, si vous
avez la volonté de faire un effort vers lui. Vous voyez jusqu’où peut
aller mon pardon: devinez donc, s’il est possible, jusqu’où peut aller
celui du Seigneur!
Marie avait à peine prononcé ces paroles qu’elle fut saisie d’une
pénétration étrange et terrible. Julien se transforma à ses yeux, elle
le vit couvert de sang.
Elle se sauva épouvantée; le garçon de ferme, qui passait dans le
jardin, vit Julien en proie à des convulsions horribles. Il courut
chercher le médecin; quand le médecin arriva, il ne trouva plus qu’un
cadavre informe, entièrement carbonisé, gros à peine comme la tête d’un
homme. C’étaient les restes de Julien. Le docteur, homme fort savant,
qui avait fait ses études à Paris, déclara que _le sujet_ était mort
d’une combustion spontanée.
Mais une vieille femme, qui était là, branlait la tête et disait à
Marie:
--Cet homme-là doit avoir du sang aux mains.
--Mère, dirent les jeunes filles, nous ne comprenons pas. Quels avaient
été ces crimes de Julien? Que lui était-il arrivé? Qu’avait-il fait?
--Mes enfants, répondit Marie, ne m’interrogez pas trop. Mais craignez
d’avoir de mauvaises pensées, de peur que le mal que vous auriez désiré
la nuit dans votre cœur, ne vienne à se montrer, le jour, devant vos
yeux.
Marie a aujourd’hui cent trois ans, mes enfants: elle n’a pas oublié ces
paroles.