Quatre ans plus tard, Marie reçut une lettre qui était adressée, non
plus aux vieux, mais à elle-même, une lettre à laquelle elle ne comprit
rien, et qu’elle montra à M. le curé. Je vois encore d’ici la figure du
vieux prêtre.
--Mais, dirent les jeunes filles à la vieille femme, c’était donc vous,
Marie?
--Chut! dit la vieille qui reprit aussitôt son récit.
Voici ce que contenait la lettre:
«Ma chère Marie, disait Julien, c’est à toi que j’écris aujourd’hui.
Viens me rejoindre; il y a dans le monde des plaisirs que tu pourrais
connaître et que tu ignores. Pour moi, j’ai cru te voir il y a
quelques jours le long des prés toute seule, j’aurais voulu pouvoir
t’emmener avec moi. La vie que tu mènes là-bas, c’est la mort.
N’écoute pas le curé. Je l’ai en horreur, cet homme en soutane qui ne
me parlait que de mes péchés. Ils étaient jolis, dans ce temps-là, mes
péchés!
«Marie, épargne-toi d’aller désormais à confesse. A quoi bon le son
des cloches; à quoi bon l’eau bénite; j’ai perdu le scapulaire que la
vieille m’avait mis au cou quand je suis parti. Je vois en esprit ce
qui se passe à Guingamp! Le chien noir est toujours mon camarade; il
n’y a pas longtemps, nous avons passé une nuit ensemble. Tiens,
regarde-moi, je n’ai pas peur de l’enfer! que j’aime les voyages!
Pourtant la terre tient encore à mes pieds. Il y a des choses qui
ressemblent à des rêves, et qui cependant ne sont pas des rêves. J’ai
besoin d’argent. Comment vont les vieux?
«JULIEN.»
Cette lettre folle, désordonnée, sans suite, qui laissait entrevoir, à
travers le délire, quelque mystère, frappa Marie de terreur. Il lui
sembla que Julien avait fait connaissance intime avec ceux qui habitent
l’enfer. Cela a commencé, pensait-elle, le jour où il a volé du pain et
du fromage. Et qui sait à quelles horreurs, à quels sacrilèges,
peut-être, ses camarades l’auront entraîné!