Voici la lettre de Julien:
«Mes chers parents, me voici à Rennes, où j’ai trouvé de l’ouvrage.
Vous voyez que tout va bien. J’ai fait gaiement le chemin, en pensant
à vous.
«J’ai rencontré, à deux lieues de Saint-Brieuc, trois jeunes ouvriers
qui voyageaient aussi. Ce sont de bons camarades, et nous ne nous
quittons plus. En route, nous nous sommes égarés; on nous a recueillis
le soir dans une ferme, où on n’a rien voulu recevoir pour notre
dépense. Avant de se mettre au lit, les paysans ont raconté des
histoires à faire peur, dont nous avons bien ri, mes amis et moi. Le
lendemain, comme on ne nous offrait rien pour la route, nous avons
emporté, sans rien dire, un peu de pain et de fromage: cela ne leur
fera pas grand mal, et nous a fait beaucoup de bien. Je vous embrasse,
mes chers parents, je vous écrirai sans tarder. Dites bonjour pour moi
à la petite Marie si elle va encore chez vous.»
Marie sauta le passage où Julien racontait légèrement l’histoire du
déjeuner dérobé, et elle s’en retourna triste par ce chemin qu’elle
venait de parcourir si gaiement. Le soleil avait bu la rosée, les arbres
avaient perdu leur splendeur, et Marie connaissait la lettre de Julien.
Quand elle revint à la cabane, Marianne était sur le seuil de la porte,
attendant la jeune fille. C’était à la vieille à entendre maintenant ce
que son mari avait entendu le premier. Marie lut, Marianne s’aperçut
qu’elle passait sous silence quelques lignes. Ménig ne s’était douté de
rien. Mais on ne trompe pas les femmes, voyez-vous, mes enfants, surtout
les mères!
Les lettres de Julien se suivirent pendant quelque temps, puis elles
devinrent de plus en plus insignifiantes, et de plus en plus rares.