IV

La route que suivait Julien était la route Neuve. Pressé de s’éloigner,

il avait pris le plus court chemin, sans souci des souvenirs laissés aux

haies, aux buissons, aux fleurettes du chemin Vieux. Julien n’avait pas

cette mémoire-là. Marie, moins oublieuse de son enfance, et des

premières émotions de sa vie, s’était attardée par le chemin Vieux. Elle

était là, jetant sur les bergers qui gardaient leurs troupeaux un coup

d’œil distrait. Mais Julien s’avançait à grands pas sur la route Neuve,

bordée de belles maisons, d’où l’on ne pouvait entendre le chant d’un

oiseau. La route Neuve semblait conduire de la ville à la ville, le

chemin Vieux semblait conduire de la ville à la campagne. Julien avait

dix-neuf ans; n’ayant pas souffert dans le passé, il n’appréhendait rien

dans l’avenir. Son ancienne vie, si douce et si libre, il la fuyait

comme l’esclavage, et, se voyant seul, il se croyait affranchi.

Julien voulait être plus qu’un ouvrier ordinaire: voilà pourquoi il

avait choisi la sculpture sur bois. Ce n’était pas qu’il voulût

représenter la Sainte Vierge ou son saint patron; mais il voulait

s’élever au-dessus des autres compagnons, parce qu’il avait appris un

peu de latin. Julien était petit et robuste, leste et fort; son œil se

promenait sur tout et ne s’arrêtait sur rien: il ne regardait jamais en

lui-même. Vous voyez par là, mes enfants, que, sans être encore vicieux,

il était capable de toutes les chutes.

V

Marie revint triste à la ville. Elle alla à Persanken, afin de consoler,

par ses soins et par ses caresses, le vieux Ménig et sa femme. Quand

elle entra, les deux vieillards étaient assis aux deux coins de la

cheminée. Ménig fumait gravement une petite pipe. Marianne se cachait

pour pleurer. Tous deux grands, maigres, voûtés, étaient plus usés par

le travail que par l’âge. Leurs figures, allongées et sérieuses, avaient

dû être belles et portaient la marque de l’honnêteté. Marie ne leur dit

rien, mais les embrassa si tendrement, que Marianne en fut émue.

--Tu as tort de venir si tard, petite, dit-elle; on dit qu’on a vu sous

la passe, le soir, de mauvaises gens.

A ce mot, le vieux Ménig pâlit, et Marie resta interdite.

--Vous n’auriez pas dû laisser partir Julien pour un si long

apprentissage, dit Ménig. Il va rester sept ans loin de nous, et qui

sait combien de mauvaises pensées peut lui inspirer le méchant esprit?

Marianne fit le signe de la croix.

--Marie lui écrira, dit-elle, elle est plus savante que nous, et quand

Julien reviendra, nous marierons ces deux enfants.

--Oui, s’il revient, dit Ménig, et s’il revient tel qu’il est parti.

--Pensez-vous, dit Marianne d’un ton de reproche, que le bon exemple lui

ait manqué dans notre maison?

--Non, dit le vieux en regardant Marianne d’un regard profond, grave et

tendre, comme le regard d’un homme qui se souvient en un instant de

toutes les joies et de toutes les peines partagées, et qui remercie de

l’aide qu’on lui a donnée dans les difficultés de la vie.

Marianne le sentit, et répondit par un regard. Son visage dévoila en ce

moment la chasteté de toute sa vie, et resplendit aussi de la majesté de

la vieillesse. Ses rides sévères portaient la marque de la force, de la

bonté, et, dans le sourire qui éclaira son visage, il y avait encore une

trace des grâces heureuses de la jeunesse. Aussi le souper fut-il moins

triste qu’on ne devait s’y attendre. Le regard du vieux Ménig, le

sourire de sa femme, avaient remué profondément d’anciens souvenirs. La

jeunesse, qui semblait avoir disparu pour toujours de la maison,

emportée par Julien, revint un instant s’asseoir entre les deux

vieillards, à cette table désolée.

Contes extraordinaires · 第 28 / 75 题