III

Après un long silence, la vieille continua:

--Vous allez tous les samedis de Grâce à Guingamp, pour le marché, mes

enfants; mais jamais peut-être vous n’avez remarqué une petite maison

basse, qui est près de la chapelle de Persanken, à côté de la maison des

Capucins.

Julien, celui dont je vais vous parler, quitta cette maison sans rien

regretter; il y laissait pourtant son père et sa mère, le vieux Ménig et

Marianne. Julien était ouvrier, il allait faire son tour de France. Il

se croyait son maître; il éprouvait cette joie qu’éprouvent les jeunes

gens quand, livrés pour la première fois à eux-mêmes, ils pensent que

tout leur est permis; aussi adressait-il la parole aux passants de l’air

assuré d’un homme à qui rien ne résiste. Julien n’était pas méchant,

mais il était léger et se disait esprit fort. Il croyait encore un peu à

Dieu, disait-il, mais il ne croyait plus au diable. Julien marchait

vite, il courait presque. N’ayant plus à craindre le contrôle du père ou

du maître, il se croyait le souverain du monde. Il se racontait

d’avance, comme si elles étaient arrivées déjà, les charmantes aventures

qui l’attendaient probablement. Peut-être, s’il eût tourné les regards

vers le village, caché au milieu des arbres verts, ce village dont il

n’entendait plus que de loin les bruits confus, peut-être il se fût

arrêté, et, libre de choisir, il eût compris que le bonheur était là.

Mais il poursuivit son chemin. A l’instant où il dépassait les dernières

maisons, il entendit le chant éloigné du coq, qui semblait le rappeler:

il ne tourna pas la tête. Il serra d’un cran la ceinture de cuir de sa

blouse grise, et, confiant en lui-même, il partit en chantant.

Cependant, à Guingamp, les voisins causaient de son départ. Chacun

disait son mot: l’un rappelait les qualités, l’autre les défauts du

jeune homme. Celui-ci prédisait la réussite, celui-là les chutes sans

retour. Trois personnes ne disaient rien: Ménig, Marianne, et une jeune

fille nommée Marie, qui était l’amie d’enfance de Julien. Marie était

une enfant sans père ni mère, que les vieux avaient recueillie;

c’étaient des chrétiens charitables.

Ici, la vieille s’arrêta un moment; sa figure avait une grande

expression de tristesse. Elle reprit:

Contes extraordinaires · 第 27 / 75 题