III

La misère et la pauvreté sont deux choses bien différentes. Trois ans

après l’échec du mariage d’Anna, Ludovic, sa femme et sa fille

demeuraient à Hennebont dans une rue qui monte vers l’église, et

n’avaient pas l’air d’être pauvres au dernier degré, mais ces trois

personnes avaient l’air misérable plus qu’il n’est possible de l’être

ici-bas. Quelque chose de sordide se voyait ou se devinait partout.

Quand, à table, Ludovic versait du vin à sa femme ou à sa fille, la

lenteur de son mouvement semblait leur reprocher de ne pas lever le

verre assez vite. S’il s’agissait de servir le café (une goutte de café

était encore permise au commencement du séjour à Hennebont; elle fut

bientôt abolie), s’il s’agissait donc de servir cette dernière goutte,

il se passait des scènes qui, pour être ridicules, n’en étaient que plus

atroces. De mois en mois le menu des repas diminuait. Ludovic voulait la

sobriété, qui, disait-il, prolongeait la vie. Il avait connu des gens à

qui les excès de la table avaient donné la pierre et la gravelle, il

avait sans cesse à la bouche ces exemples redoutables.

La toilette des deux femmes, qui avait commencé par devenir simple,

avait fini par devenir sale.

Bientôt elles portèrent, pendant l’hiver, des robes d’été. Le maître de

la maison déclara que l’habitude du feu était débilitante, qu’il fallait

suivre la nature, et que, puisqu’il fait froid l’hiver, c’est que le

froid nous est bon, et que tout le luxe dont les femmes s’entourent ne

sert qu’à les énerver.

Une contrainte glaciale régnait dans la maison. Si quelqu’un y entrait,

celui-là croyait entrer sous le récipient d’une machine pneumatique. Il

n’y avait pas d’air respirable. Même quand l’argent n’était pas en jeu,

on sentait dans la maison une économie monstrueuse qui s’appliquait à

tout. Ludovic respirait à peine, comme s’il eût voulu économiser l’air,

et on osait à peine respirer en sa présence. Il eût eu peur de dire

bonjour avec un peu trop de chaleur, dans la crainte de donner quelque

chose, et quand il saluait, sa main, en touchant son chapeau, avait

l’air d’user le chapeau. En sa présence on osait à peine s’asseoir, de

peur d’user sa chaise, à peine parler, de peur d’user ses oreilles en

les obligeant d’écouter. Il avait toujours l’air de défendre quelque

chose, et quand on l’avait rencontré, on aurait voulu l’indemniser des

frais qu’il venait de faire. L’intention d’économiser jetait sur la

maison comme un couvercle de plomb, et quand l’argent n’était pas

exprimé, il était sous-entendu. Il remplissait tout de sa présence

invisible et immense, car l’idole singe la divinité.

* * * * *

Un jour, Ludovic venait de vendre son plus beau domaine. Il avait un

million en or entre les mains. Il était là, devant la masse jaune, lui

parlant comme si elle eût pu l’entendre. La placer, c’était s’en

séparer. Comment se séparer d’un tel monceau d’or? Il se serait plutôt

arraché le cœur, mais que faire? une armoire? Mais si quelqu’un

devinait! Et les fausses clés! Et les voleurs! Ah! les voleurs! ce mot

produisit sur Ludovic un effet magique. Le voleur n’était pas pour lui

un criminel ordinaire. C’était un sacrilège, c’était celui qui met la

main sur la Divinité, c’était le violateur du sanctuaire, le profanateur

du saint des saints. Il y pensait le jour, il y pensait la nuit. Entre

lui et le voleur il y avait une certaine relation continuelle, intime et

profonde. Le voleur avait pour lui les proportions fantastiques qui ne

lui faisaient pas perdre sa réalité.

Enfin, que faire? Il se décida pour une armoire qui était dans sa

chambre à coucher et dont il gardait toujours la clef sur lui, comme un

pharmacien celle de l’armoire aux poisons. Avant de se coucher, quand il

avait dit bonsoir à tout le monde, il s’enfermait seul dans la chambre

fatale, ouvrait le tiroir et comptait. Pendant quelque temps il compta

une fois, puis deux fois, puis trois fois.

Il craignait de s’être trompé. Il craignait que certaines pièces

n’eussent glissé dans certaines fentes. Il craignait que quelque main à

la fois profane et invisible n’eût commis quelque attentat, cet attentat

que lui-même n’osait plus nommer; car le nom du voleur qu’autrefois il

prononçait sans cesse ne sortait plus maintenant de ses lèvres. Il

craignait sans savoir quoi; mais il avait peur. Après avoir compté trois

fois le soir, il fit un énorme progrès. Il se leva la nuit pour compter.

Il se défiait de sa femme et de sa fille. Si elles découvrent la

cachette, pensait-il, il faudra en trouver une autre. Mais comment

m’assurer qu’elles ne l’ont pas déjà découverte? Si je faisais une

épreuve?

De sa femme et de sa fille que craignait-il? Nul n’aurait pu le dire et

lui-même n’en savait rien. Mais l’adoration a des profondeurs qui

réclament la solitude, et le mystère est son attrait.

--Si je faisais le mort, une fois, la nuit! pensait-il.

--Je verrais bien si, me croyant mort, elles ouvriraient cette armoire!

Il s’arrête à cette idée.

Par une nuit d’hiver bien sombre et bien froide, Amélie et sa fille

entendirent sortir de la chambre de Ludovic des gémissements

inarticulés. Elles accourent et le trouvent au milieu de la chambre,

immobile, gisant à terre, sans parole et sans souffle, semblable à un

homme qui, ayant essayé de se traîner pour demander secours, serait mort

avant d’atteindre la porte. Les deux femmes s’empressèrent autour de

lui, et lui prodiguèrent les soins que leur intelligence, sinon leur

tendresse, leur suggéra. Tout fut inutile, on le frotta, on essaya de le

réchauffer, tout fut inutile.

Enfin Amélie dit à Anna:

--Veille près de ton père. Je vais chercher un médecin.

A ce mot de médecin, le mort se réveilla.

Lui qui pensait à tout, il avait oublié ce danger si évident. Une

consultation à payer était au bout de son expérience. Le danger le

décida à terminer son épreuve. Il voulut parler et se prouver vivant.

Mais il arriva une chose étrange. Cette impossibilité de parler qu’il

simulait devint tout à coup réelle. Sa langue était embarrassée, sa main

aussi. Ses membres raidis par le froid venaient de sentir une première

atteinte de paralysie. Le faux mort devenait un vrai mourant. C’était

quelque chose d’horrible. Mais comme il avait simulé le mort, il

dissimula la maladie, par peur du médecin. Comme s’il eût espéré puiser

la force dans la contemplation de son dieu, il jeta sur le tiroir secret

un regard désespéré, fit pour parler des efforts inouïs, y parvint à peu

près et défendit d’une voix balbutiante qu’on appelât un médecin.

L’attaque passa à peu près. Cependant la bouche était toujours de

travers, et la paupière supérieure de l’œil droit s’abaissait

difficilement.

Vous croyez peut-être qu’ayant offert sa santé en sacrifice à son or et

passé une nuit d’hiver, à moitié nu, sur le plancher, il fut au moins

content de l’expérience? Car les femmes n’avaient point songé à ouvrir

le tiroir. Content? Pas le moins du monde. Ses inquiétudes

redoublèrent.--Anna, se disait-il, a surpris mon regard, quand j’ai

ouvert les yeux. Elle avait l’air étrange, elle avait l’air d’une

criminelle!

En effet Anna pouvait avoir un air étrange. La jeune fille s’apercevait

pour la première fois, avec un tremblement de cœur singulier, que

peut-être sans s’en douter elle désirait la mort de son père. Cette

apparition de son désespoir, qui la rendait criminelle à ses yeux,

l’épouvanta tout à coup et le père se trompa sur l’émotion de sa fille.

Les crimes ont des contre-coups jusque dans le cœur de leurs voisins.

* * * * *

--Elle a suivi mon regard vers le tiroir, pensait Ludovic, et elle se

doute de quelque chose. La preuve, c’est que tout le reste de la nuit

elle s’est tenue de ce côté de la chambre; elle s’appuyait de temps en

temps sur la commode, qui est près de l’armoire. Elle avait suivi mon

regard. Malheureux que je suis, ma prudence n’a servi qu’à me trahir! Il

faut que je cherche une autre cachette.

La famille S***, jadis immensément riche, était donc devenue pauvre. Par

où avait disparu sa fortune? On n’avait pas vu la catastrophe, et on en

voyait le résultat. On n’avait pas vu les choses qui causent et

accompagnent ces changements de situation et on voyait celles qui les

suivent. La ruine était venue, et elle s’était assise et personne ne

l’avait vue entrer. Ludovic avait d’abord vendu les parties les plus

excentriques de ses propriétés, puis les autres parties, puis les

maisons, puis la maison, la dernière, celle où habitait la famille. On

s’était réfugié dans une maison louée, mais spacieuse encore, puis dans

une petite, puis dans une très petite. On avait vendu les objets de

luxe, puis les objets utiles, puis les objets très utiles, puis les

objets presque nécessaires, puis les objets absolument nécessaires.

On avait passé de la richesse à l’aisance, puis de l’aisance à la

médiocrité, puis de la médiocrité à la gêne, puis de la gêne à la

misère, puis de la misère à la misère noire, et dans cette maison

dévastée, ravagée, morne, désespérée, silencieuse, Amélie et Anna se

disaient l’une à l’autre:--Nous sommes plusieurs fois millionnaires! Il

cache l’argent quelque part.

On disait IL, car ce mot-là remplace volontiers le nom de celui qu’on

aime ou de celui qu’on déteste. Les deux femmes n’avaient pas d’amis,

car ce sont les richesses visibles qui les attirent, ce ne sont pas les

richesses enfouies. Plus d’amis, excepté un chien.

Mirro était fidèle. Mirro n’avait pas fait comme les hommes, il n’avait

pas disparu avec l’opulence. C’était un énorme _toutou_, gros comme un

chien de Terre-Neuve, souple, mou, tendre, grognard, aux dents pointues,

aux yeux jaunes, caressant, mais caressant comme jamais on ne l’a été.

Souvent, dans leur désespoir morne et muet, les deux femmes s’étaient

laissé consoler par Mirro, Mirro, qui ne savait rien, Mirro gai malgré

tout, et plus tendre seulement depuis qu’on était malheureux, comme si

la tendresse lui eût donné ce qu’il fallait d’intelligence pour deviner

quelque chose. Et comme la ration de pain et de viande diminuait chaque

jour, ainsi que dans une ville assiégée, Anna avait quelquefois partagé

avec Mirro une pitance à peine suffisante pour elle-même. Les deux

femmes se cachaient l’une à l’autre leur appétit pour ne pas trop se

déchirer le cœur. Il y eut des jours où elles aimèrent mieux souffrir

elles-mêmes que de voir souffrir leur chien. Cependant Mirro, quand le

repas était par trop court, ne demandait presque rien, on eût pu croire

qu’il avait compris.

Où donc était allée la fortune des deux femmes? On finit par le savoir.

Tous les soirs Ludovic s’absentait un moment. On le surprit. On le

surveilla. Il allumait une lampe d’abord, plus tard une bougie, plus

tard une chandelle et descendait par un escalier que lui seul

connaissait. Cet escalier conduisait dans un certain endroit où personne

de sa famille n’avait jamais pénétré.

De temps en temps, même le jour, il jetait de ce côté-là des regards

étranges. Et depuis quelque temps, il se levait la nuit.

Car la ferveur des ascètes, s’ils sont fidèles, va toujours en

augmentant.

C’était en sortant de là, encore tout brûlant de son colloque secret

avec le dieu caché, qu’il imposait à sa famille la vente d’un objet

précieux, ou quelque nouvelle privation, et peut-être avait-il un

certain plaisir, quand la chose était particulièrement cruelle. Il lui

semblait que l’or devait lui savoir gré et lui tenir compte des

sacrifices qu’il faisait et exigeait pour lui. Peut-être avait-il un

certain plaisir à voir pleurer sa femme et sa fille. Peut-être

offrait-il intérieurement leurs larmes à l’idole. Peut-être à genoux

devant son or, quand il était seul avec _lui_, car l’or était devenu

quelqu’un, peut-être lui disait-il, dans le langage de l’adoration, dans

le langage sans parole:--C’est pour toi que leur sang coule. Peut-être

trouvait-il dans les privations monstrueuses et volontaires qu’il

imposait et qu’il s’imposait une espèce de saveur âcre, la volonté de

souffrir et de faire souffrir pour quelque chose d’adoré. Il n’aurait

pas voulu agir sur des créatures insensibles.

Il voyait avec un certain genre de plaisir la ruine de cette maison

dévouée à l’or, de cette maison faite anathème sur qui la divinité de

l’or avait jeté ce regard terrible qui marque les victimes.

Sa femme et sa fille pleuraient de vraies larmes. Il en était bien aise,

il tenait à s’acquitter de ses fonctions. Il n’aurait pas voulu offrir

au Moloch épouvantable un sang versé sans douleur. Il tenait à entendre

crier sous la scie la chair des victimes. Il voulait offrir à l’or sa

famille et sa maison cruellement immolées, palpitantes et fumantes,

esprit et vie, chair et flammes.

Contes extraordinaires · 第 7 / 75 题