II

Trois ans plus tard, l’attention du quartier Graslin était attirée à

Nantes par une maison dont l’aspect était singulier. Il y avait un homme

et deux femmes, et personne dans les environs n’aurait pu dire si ces

gens-là étaient riches ou pauvres. Le portier de la maison, qui savait

tant de choses, ne le savait pas. Il interrogeait les domestiques; les

domestiques ne répondaient pas, ou bien ils étaient astreints à une

discrétion effrayante.

Je dis effrayante, car en ce monde relatif qui ressemble à un mur

mitoyen, dans ce monde plein d’à peu près, les choses complètes,

parfaites, et qui ont l’air absolu, font presque peur.

* * * * *

Regardons par la fenêtre comme notre position nous en donne le droit, ou

perçons le plafond, enfin pénétrons dans l’intérieur de cette maison

mystérieuse. Ici demeure M. Ludovic S*** avec sa femme et sa fille.

Quand les deux femmes sont seules, elles se souviennent encore des

splendeurs d’autrefois, elles osent avoir des regrets, presque des

espérances! Elles osent pleurer; parfois même elles osent encore rire.

La vie palpite en elles et entre elles. Mais quand paraît celui qui

pourtant est le père et le mari, les cœurs cessent de battre.

La mort est assise sur son front comme une reine sur son trône. De là

elle donne ses ordres et elle est obéie avant d’avoir parlé. Les deux

femmes ont peur. Leur conscience, soumise au despotisme de l’idole, leur

reproche presque les restes de leur fortune, comme des trésors volés à

l’idole et réclamés par l’idole. On dirait que tout ce qui leur a

appartenu était la propriété, la chose du dieu caché qui est l’or, et

qu’elles volent ce qu’elles ne vendent pas.

On dirait qu’elles lisent dans les regards de ce grand prêtre qui

s’appelle Ludovic, les reproches de ce dieu qui s’appelle l’or. Chaque

jour l’aisance diminue, chaque jour quelque chose disparaît de la

maison, chaque jour le front du maître est plus sombre et son regard

plus soupçonneux, chaque jour le cercle des dépenses permises se

restreint, chaque jour le champ des économies se dilate effroyablement.

Ludovic fait des efforts pour qu’on l’invite à dîner. Il cherche des

prétextes pour ne pas rendre. Autrefois, il en cherchait de plausibles,

et quand il n’en trouvait pas, il se résignait. Maintenant il ne se

résigne plus, il trouve des prétextes; quand il n’y en a pas, il en

invente d’absurdes. Il n’invite jamais. La santé de sa femme est le

dernier prétexte qui surgit dans l’absence des autres, et, un jour, il

lui fit une scène dans l’espérance de la voir indisposée et incapable de

recevoir. Ce jour-là, Amélie dit à sa fille:

--Prépare-toi à de grands malheurs. Cette maison n’est pas faite pour

nous. Nous irons dans quelque masure d’où nous sortirons pour aller au

cimetière.

Contes extraordinaires · 第 6 / 75 题