C’était quelque chose d’étrange que de voir Ludovic descendre dans la
cave. Il était évident qu’il s’y préparait comme à un acte religieux. Il
se cachait. Il y avait dans sa manière d’agir beaucoup de dissimulation
et de prudence; mais il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à la
pudeur de l’adoration. Il avait les timidités du ravissement. Il ne
voulait pas être pris en flagrant délit d’extase. Peut-être même en
arrivait-il à l’humilité. Qui sait si devant son or il ne disait pas
secrètement:--Non, je ne suis pas digne? Qui sait si, au moment de
toucher l’objet adoré, sa main ne s’arrêtait pas? Qui sait si cette main
ne désirait pas une consécration? Il voulait que l’ombre de son amour
abritât ses rapports avec sa divinité. Il se cachait pour allumer cette
bougie, qui était devenue une chandelle. Il se cachait pour descendre.
Il se cachait pour remonter. Il inventait à son absence des prétextes
bizarres que le feu de ses yeux démentait. Car il avait un regard
particulier qui disait malgré lui à sa femme et à sa fille:--C’est là
que je vais.
Et elles tremblaient de tous leurs membres. Car elles sentaient que
l’idole de Ludovic allait demander à l’idolâtre quelque sacrifice
nouveau qui nécessairement retomberait sur elles. Car lui, à cause de
son amour, ne sentait pas le sacrifice, ou ne le sentait que dans la
mesure nécessaire pour le goûter. Mais elles, elles le sentaient
parfaitement et doublement. Elles le sentaient en lui-même, et elles le
sentaient dans l’horreur que leur inspirait sa cause.
Elles auraient mieux aimé avoir perdu leur fortune par quelque événement
extérieur, pour n’importe quel désastre ou révolution. Mais être tombées
de la richesse dans la misère parce que leur fortune s’était abîmée dans
leur cave, être dévorées vivantes par ce monstre sourd, aveugle et muet,
qui était là, invisible et tout-puissant, réclamant chaque jour une
proie nouvelle, mangeant le pain des deux femmes pauvres, comme il avait
bu le vin des deux femmes riches, c’était passer à la fois par les
douleurs de la terre, et par celles de l’enfer.
L’enfer! Elles en parlaient continuellement, quand Ludovic descendait
l’escalier. Elles étaient presque arrivées à croire que chaque soir il y
allait réellement, et quand il était dans la cave, devant son or,
offrant son cœur, son âme, son esprit, son corps, sa substance, sa femme
et sa fille, elles le voyaient au centre de la terre, adorant quelque
bouc ou quelque crapaud. Elles le voyaient au sabbat, et leur
imagination, qui avait l’air de les tromper, leur disait des choses plus
vraies et plus profondes que le tableau de la réalité.
* * * * *
Toute religion veut des sacrifices, et chaque soir, remontant l’escalier
sombre, après avoir adoré, Ludovic décrétait une immolation. Que
vendrai-je demain matin? Il promenait sur les restes de sa maison
désolée un regard menaçant. Sa femme et sa fille connaissaient ce
regard. Elles tremblaient devant lui. Ce regard qui s’allumait,
sinistre, dans la chambre mal éclairée, c’était le bûcher de l’idole sur
lequel une victime nouvelle allait être consumée, c’était l’éclair de
cette foudre hideuse qui tombait chaque matin sur la malheureuse
habitation. Il était sournois, ce regard, il était circulaire; il avait
l’air à la fois honteux et souverain.
Pendant que Ludovic était en bas, dans la solitude, dans le
recueillement, dans le silence, les deux femmes pensaient aux biens
spirituels et temporels que l’idole avait dévorés. Elles disaient
intérieurement:--Nous serions heureuses si le maître de la maison
n’était pas méchant. Il nous aimerait; l’union, la gaieté, l’aisance
régneraient ici. Nous ferions des heureux. Nous verrions des pauvres
sortir de chez nous, les mains pleines, et le visage gai. Nous verrions
rire quelquefois ceux qui pleurent si souvent.
Elles faisaient des châteaux en Espagne. Anna se voyait apportant chaque
jour aux enfants qui ont faim, sous les yeux de leur mère, non seulement
le pain, mais le gâteau, non seulement le gâteau, mais des sourires avec
des fleurs, avec des violettes au printemps, et des roses pendant l’été.
Car elle eût voulu donner non seulement le nécessaire, mais l’utile et
l’agréable.
Elle voyait, dans ce rêve de bonheur, la joie autour d’elle. Elle
devinait la joie qu’elle eût sentie elle-même, et tout à coup,
s’éveillant, elle voyait la tristesse et l’amertume présentes et réelles
s’augmenter des désirs auxquels elle venait de s’abandonner, désirs dont
la réalisation était à la fois si facile et si impossible. L’argent
était là, sous la main, prêt, inutile, demandant à être employé.
--Ma fille serait mariée, pensait Amélie. Elle ne me parle pas de son
avenir, et je n’ose pas l’interroger. Mais au fond que se dit-elle?
* * * * *
Cependant Ludovic, qui très souvent se mettait à genoux pour compter son
or, recommençait quand il avait fini, et recommençait encore et avait
l’air de lui dire:
--Oui, mon or, regarde. Je suis à genoux! pour toi j’ai tout sacrifié,
c’est pour toi que j’ai égorgé ma femme et ma fille et les pauvres
qu’elles nourrissaient. C’est pour toi que leur sang coule. C’est pour
toi que je me suis réduit moi-même à une vie misérable. Je pourrais
jouir en te donnant. Car tu représentes toutes les jouissances de la
vie. Mais je t’aime pour toi-même, je veux souffrir et te garder.
J’aimerais une vie large et facile. J’aimerais les réceptions;
j’aimerais les fêtes, j’aimerais les grands repas, les bals et les
voyages. Mais j’aime encore mieux savourer le plaisir de te sacrifier
tout cela. Et s’il n’y avait pas de sacrifice, où serait ton triomphe?
Oh! jamais, jamais, ni pour l’empire de la terre ni pour l’empire du
ciel, je ne consentirai à diminuer d’une pièce mon trésor, à compter mes
pommes jaunes, et à en trouver une de moins, une de moins! une de moins!
A ce mot: une de moins, Ludovic pâlissait. Et pour se rassurer lui-même
contre cette hypothèse épouvantable, comme on se rassure au réveil
contre les fantômes d’un rêve effrayant, il tâtait ses pièces d’or. Et
dès qu’il les tâtait, sa passion changeait de nature.
Elle devenait cette chose mystérieuse et terrible, qu’il faut appeler
avec une précision rigoureuse l’amour physique de l’or. L’or faisait
briller ses yeux et bouillonner le sang dans ses veines. Il mettait la
main sur sa poitrine, comme pour calmer les battements de son cœur.
Entre son cœur et son or une certaine attraction s’établissait,
mystérieuse et dévorante, qui usait sa vie et la consumait comme un
cierge devant l’autel.
Cet or semblait animé. Le sang et l’or allaient au-devant l’un de
l’autre. Ils avaient l’air de s’embrasser. Un jour, il se meurtrit les
mains en serrant convulsivement et maladroitement la chose adorée, une
goutte de sang vint au doigt meurtri, Ludovic vit cette goutte avec
plaisir. Le sang toucha l’or et l’or toucha le sang.
Entre le sang et l’or les effluves magnétiques couraient comme des
torrents. Par moments Ludovic regardait fixement l’or, et cette fixité
était effrayante, et il lui semblait que l’or le regardait aussi, et
qu’ils s’enivraient l’un de l’autre; que l’or attiré par son regard,
venait à lui, lui rendait sa passion. Ce n’était plus de l’attrait,
c’était de la fureur. C’étaient des embrassements qui, aux yeux éblouis
de l’adorateur enivré, semblaient des embrassements mutuels, donnés,
rendus, dévorants, dévorés.
* * * * *
Il y a, entre les passions, des différences accidentelles et des
ressemblances essentielles. Quand les ressemblances essentielles ont
dévoré les ressemblances accidentelles, quand une seule passion a
englouti toutes les passions, il se passe des choses effroyables. La
nature humaine s’entr’ouvre, comme la terre dans un tremblement; la
nature humaine s’entr’ouvre, laissant voir ses abîmes.
Alors le contre-nature approche. Le monstrueux gronde dans le voisinage.
La passion qui a dévoré les autres passions prend par moments leur
figure. Elle étale aux yeux de l’observateur une face qui n’est pas la
sienne, la face d’une autre passion, une face étrangère. Les passions
qu’elle a mangées lui circulent dans le sang, et la font bouillonner de
leur ardeur à elles. Sa fureur victorieuse emprunte quelque chose aux
autres fureurs de la nature humaine qu’elle a consumées, sans les
détruire, et dans les grondements de la passion qui s’assouvit, on
entend des bruits étranges et singuliers; ce sont les sanglots de
l’autre passion qui ne s’assouvit pas, ce sont les rugissements de la
passion égorgée.
* * * * *
Un soir, il arriva à Ludovic de se rouler sur son or. Dans les fureurs
de son amour, il fit rouler un tas de pièces, et le bruit de cette chute
le tirant de son extase, il pensa aux voleurs. Car il n’était pas assez
réveillé pour comprendre ce qui arrivait. Des voleurs! Il arma son
pistolet: personne ne vint, bien entendu, et il comprit son erreur. Mais
il ne se rassura pas. L’impression dura dans son âme plus longtemps que
dans son intelligence. Il pâlit et chancela. Il vit par la pensée la
scène qui eût pu avoir lieu. Il souffrit réellement presque autant que
si les voleurs eussent été là; il vit à quoi tenait l’idole, combien la
chose était fragile. Une sueur froide le couvrit de la tête aux pieds.
Il s’étendit sur son trésor comme s’il eût dit à quelqu’un:--Tu me
tueras avant de le toucher, avant même de le voir. On eût dit une
vestale devant le feu sacré qui s’éteint. Car, dans sa pensée,
l’attentat était commis. Le sacrilège était consommé.
Enfin il se remit.--C’était un rat, dit-il. Très bien; mais la porte
ferme mal. On ne confie pas l’or à un bois vermoulu, et vaguement
préoccupé d’une nécessité qui allait bientôt s’imposer à lui, il se
remit à compter. Une pièce manqua, ou du moins Ludovic le crut. Était-ce
une erreur de sa part? Une pièce avait-elle glissé dans une fente du
plancher? Quoi qu’il en soit, la chose est constante pour lui. Une pièce
manque. Tout à coup le trésor entier apparaît comme rien devant Ludovic;
la pièce perdue apparaît comme tout. Il eût volontiers donné le reste,
il le croyait du moins, pour retrouver la pièce qui manquait. Des
souvenirs d’enfance se présentent à lui, comme dans des moments
solennels. Ludovic revoit par la pensée un prêtre en chaire qui, aux
jours de sa jeunesse, commentait l’évangile de la drachme.--Cet homme
avait raison, pensait Ludovic; la femme a dû abandonner tout le trésor
pour chercher la drachme perdue. Ludovic recommença le compte. Cette
fois-ci, deux pièces manquaient.--Je ne sais plus compter, dit-il, mes
facultés s’altèrent. Cependant il était moins malheureux de deux pièces
perdues que d’une.--Il est impossible, pensait-il, qu’on m’ait volé ici
en ma présence, depuis tout à l’heure. Je me suis donc trompé. Mais il
est nécessaire que j’aie un coffre-fort! Et le prix de cet objet! Pour
garantir le trésor, il fallait l’entamer! Ludovic recula devant cette
dépense actuelle.--Non, dit-il, il n’y a pas de danger. C’est moi qui
baisse, ce n’est pas lui. Et, pour se rassurer, il pensa qu’il ne savait
plus compter. Il accusa ses facultés pour justifier son trésor; il
espéra que c’était lui, et non l’or qui diminuait. Cependant une vague
inquiétude, plus forte que ses raisonnements, grondait en lui. Et le
coffre-fort le suivit dans la journée, c’est-à-dire dans le sommeil; car
maintenant il dormait le jour. Enfin il annonça à sa femme et à sa fille
qu’il allait faire un voyage, sans s’expliquer sur la cause et la durée
de son absence. Il partit une nuit, vêtu d’une blouse.--Je me ferai
passer, se dit-il, pour un paysan, pour un domestique. J’irai à Lorient
où personne ne me connaît. Je dirai que je suis chargé d’acheter un
coffre-fort, et si le prix est trop élevé, il sera toujours temps de
partir. Je ne m’engage à rien, je vais essayer. Voilà tout.
Puis il enferma pour trois jours sa femme et sa fille chez lui, afin que
sans s’en douter elles gardassent le trésor. Il leur laissa Mirro et du
pain. Elles s’assirent terrifiées et attendirent.
V
Il partit à pied. Trois jours après, il était à Lorient. Pour se
consoler lui-même de la dépense possible, probable même qu’il allait
faire, il se disait chemin faisant:--Si j’avais fait comme les autres,
si j’avais placé mon or, que d’accidents possibles! J’aurais pu faire de
mauvaises spéculations. J’aurais pu perdre plus que la valeur du
coffre-fort et je n’aurais pas le coffre-fort.
Alors, comme un enfant qui se raconte une histoire effrayante, il se fit
à lui-même le récit d’une spéculation qu’il aurait pu faire. Il se
rappela un de ses amis, ruiné par un jeu de bourse. Le même malheur
aurait pu lui arriver, et il se figura à demi que le même malheur lui
était arrivé. Il se raconta le roman de sa ruine avec une vraisemblance
parfaite et des détails merveilleux. Il fit exprès un rêve épouvantable
dans l’intention de jouir du réveil prévu. Et il se dit au réveil:--Je
ne perds que le prix de mon coffre-fort, et j’assure au trésor complet
une sécurité éternelle. Non, non, je n’ai pas joué à la Bourse, non non,
je ne jouerai pas. Non, je suis prudent, et je mets fin pour toujours
aux possibilités renaissantes d’une inquiétude qui ruine ma vie. A
Lorient il se fortifia par ces pensées. En face du marchand, il se fit
un visage impassible, pour n’éveiller aucun soupçon.
--Montrez-moi, dit-il, plusieurs coffres-forts.
On lui en montra de plus ou moins solides. Les plus solides étaient
nécessairement les plus chers, et un combat, prévu par lui, se livra
dans son âme.
Habituellement il sacrifiait tout à l’or; mais ici, pour la première
fois, il fallait sacrifier l’or à lui-même. Il avait immolé les autres
choses de sa vie, y compris toutes les passions, à l’avarice; mais voici
que l’avarice entrait en lutte contre elle-même.
Un coffre-fort moins cher, mais un coffre-fort moins solide! Ou bien un
coffre-fort plus cher, mais un coffre-fort plus solide!
Moins d’or à donner aujourd’hui, mais moins de sécurité pour le trésor
complet! Plus d’or à donner aujourd’hui, mais plus de sécurité pour le
trésor complet!
Un déchirement moins grand, mais suivi d’une inquiétude éternelle, et
peut-être d’un regret affreux. Un déchirement plus grand, mais suivi
d’une tranquillité magnifique et merveilleuse.
Des images contradictoires tournoyaient devant ses yeux, et faisaient
pencher son âme vers des résolutions contradictoires. Tantôt il se
voyait payant, versant l’or, et le moins cher des coffres était encore
trop cher; il ne voulait plus rien. Le bois suffisait. Il adorait le
bois, il détestait son voyage.
Tantôt il se figurait le voleur et son invasion victorieuse, et son œil
injecté de sang se posait avec amour sur le coffre le plus invincible.
Cette dernière image entraîna sa résolution suprême. Mais quand il
voulut parler, les battements de son cœur lui coupèrent la respiration.
Il s’arrêtait à chaque syllabe; craignant d’être trahi par son
balbutiement, et désigné comme le riche achetant pour son compte, il fit
semblant de mal savoir le français. Alors le vendeur parla breton pour
le mettre à l’aise. Ludovic, ne comprenant pas, sentit grandir son
trouble. Pâle comme un mort, il désigna du doigt le coffre le plus
solide. Peut-être puisa-t-il dans l’accès même de son trouble la force
de faire ce choix. Car, ayant à peu près perdu conscience de lui-même,
il ne vit pas d’un coup d’œil le sacrifice tout entier. Il y a des
grâces d’état. L’obscurcissement de sa vue lui donna la force de payer.
La douleur physique de lâcher l’or vint au secours de son âme brisée. Le
trouble de son sang, quand ses doigts lâchèrent l’or, mit un nuage
devant ses yeux. Il agissait dans un demi-évanouissement, et la douleur
physique, amortissant la douleur morale, fit pour lui, pendant l’achat,
l’effet du chloroforme dans une opération. Le coffre n’était pas facile
à ouvrir, la clef ne suffisait pas.
Il fallait écrire des mots avec des lettres mobiles et tournantes sur
les cercles métalliques et tournants qui pivotaient autour de la
serrure. Cette précaution luxueuse, qui donne aux coffres-forts un air
de magie, rappelle le: Sésame, ouvre-toi. La clef seule ne servait à
rien. Celui-là seul pouvait ouvrir qui savait le mot fatal, et pouvait
faire tourner les cercles de façon à l’écrire.
Je renvoie le lecteur, pour plus de détails, à l’examen mécanique des
coffres-forts perfectionnés.
Pendant l’explication, Ludovic pâlit plusieurs fois. Le marchand se
disait: En voilà un qui a l’air échappé du bagne. Mais cela ne me
regarde pas. Il a payé: qu’il aille se faire pendre ailleurs!
Pour le retour, Ludovic acheta une barrique, y introduisit le
coffre-fort, et, vêtu en charretier, conduisit la charrette qui portait
le trésor.
--Au moins, se disait-il, à présent je suis en sûreté. Il n’y a plus
rien à craindre. Je réponds de mon avenir. Ainsi parlent les gens qui
viennent de signer leur arrêt de mort.
De Lorient à Hennebont, la route est pleine de côtes. Le regard de
Ludovic, plongeant dans les vastes horizons des montagnes, s’assurait à
toute distance, devant lui, derrière lui, qu’aucun ennemi n’était là.
Pendant une côte, comme il était descendu, pour diminuer la fatigue de
ses chevaux, il vit un voyageur qui suivait la route pédestrement. Le
voyageur, dont l’âme s’exaltait en face des chaînes de montagnes, et
dont la pensée grandissait avec l’horizon, était un jeune homme pauvre.
Voyant un malheureux roulier dont la tenue et la figure exprimaient une
misère inexprimable, il se trompa sur la nature de cette misère et
croyant rencontrer un homme à jeun depuis plusieurs jours, il s’approcha
discrètement de lui, et presque rougissant, lui mit cinq francs dans la
main.
Ludovic fit un mouvement où l’étonnement qui allait naître, mourut avant
de naître et mourut dans la joie. Il accepta, baissant la tête.
--Je ne me trompais pas, répondit le jeune voyageur qui avait autrefois
demandé Anna en mariage et qui passait, sans le reconnaître, auprès du
père d’Anna. Mais comme la misère rend sauvage!
Cependant, me direz-vous, la famille ne mourait pas de faim. L’argent
sortait donc quelquefois de la maison. Non! Une ferme qui était la
propriété personnelle et inaliénable d’Amélie fournissait en nature le
strict nécessaire.
Quand le strict nécessaire était dépassé, Ludovic vendait le surplus. Et
la chose transformée en argent ne bougeait plus désormais. Il se passait
ainsi un phénomène directement contraire à la nature des choses. La
nature des choses veut que l’argent, c’est-à-dire l’espèce, se
transforme en substance. La pièce de cinq francs peut devenir poulet ou
livre, nourrir le corps ou l’esprit, faire du sang ou des idées. Dans la
maison de Ludovic le contraire arrivait. Les choses naturelles se
changeaient en argent, non pas pour redevenir ensuite choses naturelles,
et rentrer dans le jeu de la vie, mais pour rester métal à jamais. Ce
n’était pas l’espèce qui devenait substance, c’était la substance qui
devenait espèce. La nature devenait métal. L’objet sortait alors de la
circulation, dépouillait sa forme périssable, et entrait dans son
immortalité.
Quand la barrique entra dans la cave, ce fut pour Ludovic un moment
solennel. Personne n’avait un soupçon, le voyage s’était fait avec une
tranquillité relative. Il remit au lendemain l’encaissement du coffre. A
la première visite que Ludovic fit à son trésor, il compta avec une
certaine anxiété. La pièce qui avait manqué ne manquait plus. Cette
circonstance l’épouvanta. Un voleur était-il donc venu prendre d’abord
et ensuite restituer? Est-ce que sa femme, est-ce que sa fille auraient
deviné? Est-ce que, tentées par l’or, poussées par la misère, repoussées
ensuite par le repentir ou par la peur, elles auraient pris et
rendu?--Quoi qu’il en soit, se dit Ludovic, je vais en finir avec ces
terreurs. Désormais je n’ai plus rien à craindre.
Quand un homme se dit: Désormais je n’ai plus rien à craindre,
habituellement son dernier jour approche.
La prétention au définitif est un défi porté à la force des choses, qui
s’irrite de votre sécurité, et se charge de vous prouver que le
provisoire est votre condition.