IV

C’était quelque chose d’étrange que de voir Ludovic descendre dans la

cave. Il était évident qu’il s’y préparait comme à un acte religieux. Il

se cachait. Il y avait dans sa manière d’agir beaucoup de dissimulation

et de prudence; mais il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à la

pudeur de l’adoration. Il avait les timidités du ravissement. Il ne

voulait pas être pris en flagrant délit d’extase. Peut-être même en

arrivait-il à l’humilité. Qui sait si devant son or il ne disait pas

secrètement:--Non, je ne suis pas digne? Qui sait si, au moment de

toucher l’objet adoré, sa main ne s’arrêtait pas? Qui sait si cette main

ne désirait pas une consécration? Il voulait que l’ombre de son amour

abritât ses rapports avec sa divinité. Il se cachait pour allumer cette

bougie, qui était devenue une chandelle. Il se cachait pour descendre.

Il se cachait pour remonter. Il inventait à son absence des prétextes

bizarres que le feu de ses yeux démentait. Car il avait un regard

particulier qui disait malgré lui à sa femme et à sa fille:--C’est là

que je vais.

Et elles tremblaient de tous leurs membres. Car elles sentaient que

l’idole de Ludovic allait demander à l’idolâtre quelque sacrifice

nouveau qui nécessairement retomberait sur elles. Car lui, à cause de

son amour, ne sentait pas le sacrifice, ou ne le sentait que dans la

mesure nécessaire pour le goûter. Mais elles, elles le sentaient

parfaitement et doublement. Elles le sentaient en lui-même, et elles le

sentaient dans l’horreur que leur inspirait sa cause.

Elles auraient mieux aimé avoir perdu leur fortune par quelque événement

extérieur, pour n’importe quel désastre ou révolution. Mais être tombées

de la richesse dans la misère parce que leur fortune s’était abîmée dans

leur cave, être dévorées vivantes par ce monstre sourd, aveugle et muet,

qui était là, invisible et tout-puissant, réclamant chaque jour une

proie nouvelle, mangeant le pain des deux femmes pauvres, comme il avait

bu le vin des deux femmes riches, c’était passer à la fois par les

douleurs de la terre, et par celles de l’enfer.

L’enfer! Elles en parlaient continuellement, quand Ludovic descendait

l’escalier. Elles étaient presque arrivées à croire que chaque soir il y

allait réellement, et quand il était dans la cave, devant son or,

offrant son cœur, son âme, son esprit, son corps, sa substance, sa femme

et sa fille, elles le voyaient au centre de la terre, adorant quelque

bouc ou quelque crapaud. Elles le voyaient au sabbat, et leur

imagination, qui avait l’air de les tromper, leur disait des choses plus

vraies et plus profondes que le tableau de la réalité.

* * * * *

Toute religion veut des sacrifices, et chaque soir, remontant l’escalier

sombre, après avoir adoré, Ludovic décrétait une immolation. Que

vendrai-je demain matin? Il promenait sur les restes de sa maison

désolée un regard menaçant. Sa femme et sa fille connaissaient ce

regard. Elles tremblaient devant lui. Ce regard qui s’allumait,

sinistre, dans la chambre mal éclairée, c’était le bûcher de l’idole sur

lequel une victime nouvelle allait être consumée, c’était l’éclair de

cette foudre hideuse qui tombait chaque matin sur la malheureuse

habitation. Il était sournois, ce regard, il était circulaire; il avait

l’air à la fois honteux et souverain.

Pendant que Ludovic était en bas, dans la solitude, dans le

recueillement, dans le silence, les deux femmes pensaient aux biens

spirituels et temporels que l’idole avait dévorés. Elles disaient

intérieurement:--Nous serions heureuses si le maître de la maison

n’était pas méchant. Il nous aimerait; l’union, la gaieté, l’aisance

régneraient ici. Nous ferions des heureux. Nous verrions des pauvres

sortir de chez nous, les mains pleines, et le visage gai. Nous verrions

rire quelquefois ceux qui pleurent si souvent.

Elles faisaient des châteaux en Espagne. Anna se voyait apportant chaque

jour aux enfants qui ont faim, sous les yeux de leur mère, non seulement

le pain, mais le gâteau, non seulement le gâteau, mais des sourires avec

des fleurs, avec des violettes au printemps, et des roses pendant l’été.

Car elle eût voulu donner non seulement le nécessaire, mais l’utile et

l’agréable.

Elle voyait, dans ce rêve de bonheur, la joie autour d’elle. Elle

devinait la joie qu’elle eût sentie elle-même, et tout à coup,

s’éveillant, elle voyait la tristesse et l’amertume présentes et réelles

s’augmenter des désirs auxquels elle venait de s’abandonner, désirs dont

la réalisation était à la fois si facile et si impossible. L’argent

était là, sous la main, prêt, inutile, demandant à être employé.

--Ma fille serait mariée, pensait Amélie. Elle ne me parle pas de son

avenir, et je n’ose pas l’interroger. Mais au fond que se dit-elle?

* * * * *

Cependant Ludovic, qui très souvent se mettait à genoux pour compter son

or, recommençait quand il avait fini, et recommençait encore et avait

l’air de lui dire:

--Oui, mon or, regarde. Je suis à genoux! pour toi j’ai tout sacrifié,

c’est pour toi que j’ai égorgé ma femme et ma fille et les pauvres

qu’elles nourrissaient. C’est pour toi que leur sang coule. C’est pour

toi que je me suis réduit moi-même à une vie misérable. Je pourrais

jouir en te donnant. Car tu représentes toutes les jouissances de la

vie. Mais je t’aime pour toi-même, je veux souffrir et te garder.

J’aimerais une vie large et facile. J’aimerais les réceptions;

j’aimerais les fêtes, j’aimerais les grands repas, les bals et les

voyages. Mais j’aime encore mieux savourer le plaisir de te sacrifier

tout cela. Et s’il n’y avait pas de sacrifice, où serait ton triomphe?

Oh! jamais, jamais, ni pour l’empire de la terre ni pour l’empire du

ciel, je ne consentirai à diminuer d’une pièce mon trésor, à compter mes

pommes jaunes, et à en trouver une de moins, une de moins! une de moins!

A ce mot: une de moins, Ludovic pâlissait. Et pour se rassurer lui-même

contre cette hypothèse épouvantable, comme on se rassure au réveil

contre les fantômes d’un rêve effrayant, il tâtait ses pièces d’or. Et

dès qu’il les tâtait, sa passion changeait de nature.

Elle devenait cette chose mystérieuse et terrible, qu’il faut appeler

avec une précision rigoureuse l’amour physique de l’or. L’or faisait

briller ses yeux et bouillonner le sang dans ses veines. Il mettait la

main sur sa poitrine, comme pour calmer les battements de son cœur.

Entre son cœur et son or une certaine attraction s’établissait,

mystérieuse et dévorante, qui usait sa vie et la consumait comme un

cierge devant l’autel.

Cet or semblait animé. Le sang et l’or allaient au-devant l’un de

l’autre. Ils avaient l’air de s’embrasser. Un jour, il se meurtrit les

mains en serrant convulsivement et maladroitement la chose adorée, une

goutte de sang vint au doigt meurtri, Ludovic vit cette goutte avec

plaisir. Le sang toucha l’or et l’or toucha le sang.

Entre le sang et l’or les effluves magnétiques couraient comme des

torrents. Par moments Ludovic regardait fixement l’or, et cette fixité

était effrayante, et il lui semblait que l’or le regardait aussi, et

qu’ils s’enivraient l’un de l’autre; que l’or attiré par son regard,

venait à lui, lui rendait sa passion. Ce n’était plus de l’attrait,

c’était de la fureur. C’étaient des embrassements qui, aux yeux éblouis

de l’adorateur enivré, semblaient des embrassements mutuels, donnés,

rendus, dévorants, dévorés.

* * * * *

Il y a, entre les passions, des différences accidentelles et des

ressemblances essentielles. Quand les ressemblances essentielles ont

dévoré les ressemblances accidentelles, quand une seule passion a

englouti toutes les passions, il se passe des choses effroyables. La

nature humaine s’entr’ouvre, comme la terre dans un tremblement; la

nature humaine s’entr’ouvre, laissant voir ses abîmes.

Alors le contre-nature approche. Le monstrueux gronde dans le voisinage.

La passion qui a dévoré les autres passions prend par moments leur

figure. Elle étale aux yeux de l’observateur une face qui n’est pas la

sienne, la face d’une autre passion, une face étrangère. Les passions

qu’elle a mangées lui circulent dans le sang, et la font bouillonner de

leur ardeur à elles. Sa fureur victorieuse emprunte quelque chose aux

autres fureurs de la nature humaine qu’elle a consumées, sans les

détruire, et dans les grondements de la passion qui s’assouvit, on

entend des bruits étranges et singuliers; ce sont les sanglots de

l’autre passion qui ne s’assouvit pas, ce sont les rugissements de la

passion égorgée.

* * * * *

Un soir, il arriva à Ludovic de se rouler sur son or. Dans les fureurs

de son amour, il fit rouler un tas de pièces, et le bruit de cette chute

le tirant de son extase, il pensa aux voleurs. Car il n’était pas assez

réveillé pour comprendre ce qui arrivait. Des voleurs! Il arma son

pistolet: personne ne vint, bien entendu, et il comprit son erreur. Mais

il ne se rassura pas. L’impression dura dans son âme plus longtemps que

dans son intelligence. Il pâlit et chancela. Il vit par la pensée la

scène qui eût pu avoir lieu. Il souffrit réellement presque autant que

si les voleurs eussent été là; il vit à quoi tenait l’idole, combien la

chose était fragile. Une sueur froide le couvrit de la tête aux pieds.

Il s’étendit sur son trésor comme s’il eût dit à quelqu’un:--Tu me

tueras avant de le toucher, avant même de le voir. On eût dit une

vestale devant le feu sacré qui s’éteint. Car, dans sa pensée,

l’attentat était commis. Le sacrilège était consommé.

Enfin il se remit.--C’était un rat, dit-il. Très bien; mais la porte

ferme mal. On ne confie pas l’or à un bois vermoulu, et vaguement

préoccupé d’une nécessité qui allait bientôt s’imposer à lui, il se

remit à compter. Une pièce manqua, ou du moins Ludovic le crut. Était-ce

une erreur de sa part? Une pièce avait-elle glissé dans une fente du

plancher? Quoi qu’il en soit, la chose est constante pour lui. Une pièce

manque. Tout à coup le trésor entier apparaît comme rien devant Ludovic;

la pièce perdue apparaît comme tout. Il eût volontiers donné le reste,

il le croyait du moins, pour retrouver la pièce qui manquait. Des

souvenirs d’enfance se présentent à lui, comme dans des moments

solennels. Ludovic revoit par la pensée un prêtre en chaire qui, aux

jours de sa jeunesse, commentait l’évangile de la drachme.--Cet homme

avait raison, pensait Ludovic; la femme a dû abandonner tout le trésor

pour chercher la drachme perdue. Ludovic recommença le compte. Cette

fois-ci, deux pièces manquaient.--Je ne sais plus compter, dit-il, mes

facultés s’altèrent. Cependant il était moins malheureux de deux pièces

perdues que d’une.--Il est impossible, pensait-il, qu’on m’ait volé ici

en ma présence, depuis tout à l’heure. Je me suis donc trompé. Mais il

est nécessaire que j’aie un coffre-fort! Et le prix de cet objet! Pour

garantir le trésor, il fallait l’entamer! Ludovic recula devant cette

dépense actuelle.--Non, dit-il, il n’y a pas de danger. C’est moi qui

baisse, ce n’est pas lui. Et, pour se rassurer, il pensa qu’il ne savait

plus compter. Il accusa ses facultés pour justifier son trésor; il

espéra que c’était lui, et non l’or qui diminuait. Cependant une vague

inquiétude, plus forte que ses raisonnements, grondait en lui. Et le

coffre-fort le suivit dans la journée, c’est-à-dire dans le sommeil; car

maintenant il dormait le jour. Enfin il annonça à sa femme et à sa fille

qu’il allait faire un voyage, sans s’expliquer sur la cause et la durée

de son absence. Il partit une nuit, vêtu d’une blouse.--Je me ferai

passer, se dit-il, pour un paysan, pour un domestique. J’irai à Lorient

où personne ne me connaît. Je dirai que je suis chargé d’acheter un

coffre-fort, et si le prix est trop élevé, il sera toujours temps de

partir. Je ne m’engage à rien, je vais essayer. Voilà tout.

Puis il enferma pour trois jours sa femme et sa fille chez lui, afin que

sans s’en douter elles gardassent le trésor. Il leur laissa Mirro et du

pain. Elles s’assirent terrifiées et attendirent.

V

Il partit à pied. Trois jours après, il était à Lorient. Pour se

consoler lui-même de la dépense possible, probable même qu’il allait

faire, il se disait chemin faisant:--Si j’avais fait comme les autres,

si j’avais placé mon or, que d’accidents possibles! J’aurais pu faire de

mauvaises spéculations. J’aurais pu perdre plus que la valeur du

coffre-fort et je n’aurais pas le coffre-fort.

Alors, comme un enfant qui se raconte une histoire effrayante, il se fit

à lui-même le récit d’une spéculation qu’il aurait pu faire. Il se

rappela un de ses amis, ruiné par un jeu de bourse. Le même malheur

aurait pu lui arriver, et il se figura à demi que le même malheur lui

était arrivé. Il se raconta le roman de sa ruine avec une vraisemblance

parfaite et des détails merveilleux. Il fit exprès un rêve épouvantable

dans l’intention de jouir du réveil prévu. Et il se dit au réveil:--Je

ne perds que le prix de mon coffre-fort, et j’assure au trésor complet

une sécurité éternelle. Non, non, je n’ai pas joué à la Bourse, non non,

je ne jouerai pas. Non, je suis prudent, et je mets fin pour toujours

aux possibilités renaissantes d’une inquiétude qui ruine ma vie. A

Lorient il se fortifia par ces pensées. En face du marchand, il se fit

un visage impassible, pour n’éveiller aucun soupçon.

--Montrez-moi, dit-il, plusieurs coffres-forts.

On lui en montra de plus ou moins solides. Les plus solides étaient

nécessairement les plus chers, et un combat, prévu par lui, se livra

dans son âme.

Habituellement il sacrifiait tout à l’or; mais ici, pour la première

fois, il fallait sacrifier l’or à lui-même. Il avait immolé les autres

choses de sa vie, y compris toutes les passions, à l’avarice; mais voici

que l’avarice entrait en lutte contre elle-même.

Un coffre-fort moins cher, mais un coffre-fort moins solide! Ou bien un

coffre-fort plus cher, mais un coffre-fort plus solide!

Moins d’or à donner aujourd’hui, mais moins de sécurité pour le trésor

complet! Plus d’or à donner aujourd’hui, mais plus de sécurité pour le

trésor complet!

Un déchirement moins grand, mais suivi d’une inquiétude éternelle, et

peut-être d’un regret affreux. Un déchirement plus grand, mais suivi

d’une tranquillité magnifique et merveilleuse.

Des images contradictoires tournoyaient devant ses yeux, et faisaient

pencher son âme vers des résolutions contradictoires. Tantôt il se

voyait payant, versant l’or, et le moins cher des coffres était encore

trop cher; il ne voulait plus rien. Le bois suffisait. Il adorait le

bois, il détestait son voyage.

Tantôt il se figurait le voleur et son invasion victorieuse, et son œil

injecté de sang se posait avec amour sur le coffre le plus invincible.

Cette dernière image entraîna sa résolution suprême. Mais quand il

voulut parler, les battements de son cœur lui coupèrent la respiration.

Il s’arrêtait à chaque syllabe; craignant d’être trahi par son

balbutiement, et désigné comme le riche achetant pour son compte, il fit

semblant de mal savoir le français. Alors le vendeur parla breton pour

le mettre à l’aise. Ludovic, ne comprenant pas, sentit grandir son

trouble. Pâle comme un mort, il désigna du doigt le coffre le plus

solide. Peut-être puisa-t-il dans l’accès même de son trouble la force

de faire ce choix. Car, ayant à peu près perdu conscience de lui-même,

il ne vit pas d’un coup d’œil le sacrifice tout entier. Il y a des

grâces d’état. L’obscurcissement de sa vue lui donna la force de payer.

La douleur physique de lâcher l’or vint au secours de son âme brisée. Le

trouble de son sang, quand ses doigts lâchèrent l’or, mit un nuage

devant ses yeux. Il agissait dans un demi-évanouissement, et la douleur

physique, amortissant la douleur morale, fit pour lui, pendant l’achat,

l’effet du chloroforme dans une opération. Le coffre n’était pas facile

à ouvrir, la clef ne suffisait pas.

Il fallait écrire des mots avec des lettres mobiles et tournantes sur

les cercles métalliques et tournants qui pivotaient autour de la

serrure. Cette précaution luxueuse, qui donne aux coffres-forts un air

de magie, rappelle le: Sésame, ouvre-toi. La clef seule ne servait à

rien. Celui-là seul pouvait ouvrir qui savait le mot fatal, et pouvait

faire tourner les cercles de façon à l’écrire.

Je renvoie le lecteur, pour plus de détails, à l’examen mécanique des

coffres-forts perfectionnés.

Pendant l’explication, Ludovic pâlit plusieurs fois. Le marchand se

disait: En voilà un qui a l’air échappé du bagne. Mais cela ne me

regarde pas. Il a payé: qu’il aille se faire pendre ailleurs!

Pour le retour, Ludovic acheta une barrique, y introduisit le

coffre-fort, et, vêtu en charretier, conduisit la charrette qui portait

le trésor.

--Au moins, se disait-il, à présent je suis en sûreté. Il n’y a plus

rien à craindre. Je réponds de mon avenir. Ainsi parlent les gens qui

viennent de signer leur arrêt de mort.

De Lorient à Hennebont, la route est pleine de côtes. Le regard de

Ludovic, plongeant dans les vastes horizons des montagnes, s’assurait à

toute distance, devant lui, derrière lui, qu’aucun ennemi n’était là.

Pendant une côte, comme il était descendu, pour diminuer la fatigue de

ses chevaux, il vit un voyageur qui suivait la route pédestrement. Le

voyageur, dont l’âme s’exaltait en face des chaînes de montagnes, et

dont la pensée grandissait avec l’horizon, était un jeune homme pauvre.

Voyant un malheureux roulier dont la tenue et la figure exprimaient une

misère inexprimable, il se trompa sur la nature de cette misère et

croyant rencontrer un homme à jeun depuis plusieurs jours, il s’approcha

discrètement de lui, et presque rougissant, lui mit cinq francs dans la

main.

Ludovic fit un mouvement où l’étonnement qui allait naître, mourut avant

de naître et mourut dans la joie. Il accepta, baissant la tête.

--Je ne me trompais pas, répondit le jeune voyageur qui avait autrefois

demandé Anna en mariage et qui passait, sans le reconnaître, auprès du

père d’Anna. Mais comme la misère rend sauvage!

Cependant, me direz-vous, la famille ne mourait pas de faim. L’argent

sortait donc quelquefois de la maison. Non! Une ferme qui était la

propriété personnelle et inaliénable d’Amélie fournissait en nature le

strict nécessaire.

Quand le strict nécessaire était dépassé, Ludovic vendait le surplus. Et

la chose transformée en argent ne bougeait plus désormais. Il se passait

ainsi un phénomène directement contraire à la nature des choses. La

nature des choses veut que l’argent, c’est-à-dire l’espèce, se

transforme en substance. La pièce de cinq francs peut devenir poulet ou

livre, nourrir le corps ou l’esprit, faire du sang ou des idées. Dans la

maison de Ludovic le contraire arrivait. Les choses naturelles se

changeaient en argent, non pas pour redevenir ensuite choses naturelles,

et rentrer dans le jeu de la vie, mais pour rester métal à jamais. Ce

n’était pas l’espèce qui devenait substance, c’était la substance qui

devenait espèce. La nature devenait métal. L’objet sortait alors de la

circulation, dépouillait sa forme périssable, et entrait dans son

immortalité.

Quand la barrique entra dans la cave, ce fut pour Ludovic un moment

solennel. Personne n’avait un soupçon, le voyage s’était fait avec une

tranquillité relative. Il remit au lendemain l’encaissement du coffre. A

la première visite que Ludovic fit à son trésor, il compta avec une

certaine anxiété. La pièce qui avait manqué ne manquait plus. Cette

circonstance l’épouvanta. Un voleur était-il donc venu prendre d’abord

et ensuite restituer? Est-ce que sa femme, est-ce que sa fille auraient

deviné? Est-ce que, tentées par l’or, poussées par la misère, repoussées

ensuite par le repentir ou par la peur, elles auraient pris et

rendu?--Quoi qu’il en soit, se dit Ludovic, je vais en finir avec ces

terreurs. Désormais je n’ai plus rien à craindre.

Quand un homme se dit: Désormais je n’ai plus rien à craindre,

habituellement son dernier jour approche.

La prétention au définitif est un défi porté à la force des choses, qui

s’irrite de votre sécurité, et se charge de vous prouver que le

provisoire est votre condition.

Contes extraordinaires · 第 8 / 75 题