_Ruine entière de l’ancien gouvernement sous le règne de
Charles-le-Chauve.--Ce prince rend les bénéfices et les comtés
héréditaires.--Naissance du gouvernement féodal._
Charles-le-Chauve, trompé par les flatteries de ses courtisans, et
les vaines marques de respect qu’on rendoit à sa dignité, se croyoit
tout-puissant. Parce qu’il n’y avoit plus de champ de Mai, il se
regarda comme le législateur revêtu de toute la puissance souveraine;
mais si on ne lui contestoit point le droit de commander en maître,
c’est qu’on avoit celui de lui désobéir impunément; et son prétendu
despotisme n’étoit que la preuve de sa foiblesse.
Ses états éprouvant enfin tous les jours de nouvelles disgraces de la
part des Normands, sans qu’il pût leur opposer une armée, il ouvrit les
yeux, malgré lui, sur sa situation, cependant il ne connut pas d’abord
toute l’étendue du mal. Il espéra qu’en convoquant une assemblée
générale des seigneurs, car le peuple n’étoit plus compté pour rien,
il réuniroit les ordres divisés de la nation, et qu’elle formeroit
encore sous sa conduite un corps qui n’auroit qu’un même intérêt et un
même mouvement. Il se trompoit. Il ne se rendit à ses ordres que des
prélats, qui se plaignirent de tous les torts et de toutes les injures
que la noblesse leur avoit faites, et qui dévoilant par-là même toute
leur foiblesse, n’étoient guères propres à donner du crédit au prince,
et du poids aux règlemens qu’il feroit.
Charles s’humilia, dès que n’étant plus soutenu par de folles
espérances, il ne put se déguiser qu’il étoit abandonné de la plupart
des grands. Au lieu de faire des menaces, il publia qu’il étoit prêt
à oublier tout le passé, à pardonner les injures qu’on lui avoit
faites[73], et les infidélités qu’on avoit commises à son égard. Il
proteste qu’il honorera les grands, qu’il satisfera à leurs demandes,
qu’il se conduira par leurs conseils. Rien de tout cela n’est écouté.
On méprise l’amnistie d’un prince qui est obligé lui-même de demander
grâce; on dédaigne la protection d’un roi qu’on a réduit à tout
craindre. Si quelques seigneurs consentent enfin à venir lui rendre
hommage, et lui promettent par serment de le servir avec fidélité, il
s’oblige lui-même à son tour à les respecter, à les protéger, tant que
Dieu lui conservera l’usage de la raison, et à réparer sans délai les
torts qu’il pourroit leur faire par surprise ou par inadvertance.
Une conduite ferme et courageuse, de la part d’un prince tel que
Charles-le-Chauve, ne lui auroit vraisemblablement valu que de nouveaux
mépris; mais il est certain aussi qu’en ne cherchant qu’à exciter
la pitié, il accréditoit les abus auxquels il prétendoit remédier.
Puisque Charles étoit incapable de suivre l’exemple de son aïeul, et de
rétablir son autorité en rétablissant celle des lois, il ne lui restoit
d’autre ressource que de s’ensevelir sous les ruines de l’état. Mais
il étoit trop lâche pour supporter cette pensée, et ne pas toujours se
flatter qu’à force de complaisance ou de bienfaits, il gagneroit enfin
la noblesse, et la ramèneroit à l’obéissance.
Depuis plusieurs années, ses propres vassaux, fatigués de leur
service, n’avoient cherché qu’à le diminuer, ou ne l’acquittoient
qu’avec une extrême tiédeur. Charles, lassé de leurs plaintes, et sans
doute intimidé par leur mauvaise volonté, les avoit dispensés de le
suivre[74] à la guerre, à moins que le royaume ne fût menacé d’une
invasion de la part des étrangers. Pour réparer le tort que lui avoit
fait cette première complaisance, il en eut une seconde encore plus
contraire à ses intérêts. Louis-le-Débonnaire, cédant à la nécessité,
avoit déjà aliéné pour toujours quelques-uns de ses bénéfices[75],
et Charles consentit à rendre tous les siens héréditaires. Il voulut
même que les seigneurs qui en étoient en possession pussent, au
défaut d’enfans, en disposer en faveur de quelqu’un de leurs parens.
Il comptoit que la reconnoissance alloit donner un nouveau zèle à
ses vassaux pour ses intérêts; mais ils furent peu touchés de cette
libéralité, parce que le prince n’étoit plus assez fort pour reprendre
ses bénéfices.
Charles n’ayant plus rien à donner, rendit enfin les comtes[76]
héréditaires; et il ne fit encore que des ingrats. Les comtes avoient
commencé, sous le règne précédent, à conférer en leur nom les bénéfices
royaux qui étoient situés dans leurs ressorts. Ils s’étoient fait des
amis et des créatures; et les divisions du clergé, de la noblesse et du
peuple les rendoient si indépendans du prince, qu’il eût été dangereux
de les vouloir dépouiller de leur magistrature. De ce degré de pouvoir
à l’hérédité, la distance est courte et se franchit aisément; ainsi
on peut dire que l’ordonnance de Charles-le-Chauve ne causa pas une
révolution, mais hâta seulement un événement nécessaire, qui devoit
établir un ordre de choses tout nouveau chez les Français.
Dès que les comtés devinrent le patrimoine de quelques familles, tout
ce qui subsistoit encore de l’ancien gouvernement disparut en peu de
temps. Il seroit difficile de peindre la confusion anarchique où se
trouvèrent tous les ordres de l’état, et l’anéantissement sur-tout
dans lequel tombèrent des princes sans soldats, sans argent, et qui
n’ayant plus de lois à faire parler pour eux, ni de grâces à accorder,
ne devoient rencontrer que des sujets infidelles et désobéissans.
Jusqu’alors Charles-le-Chauve avoit toujours été aidé des secours
de quelques comtes disposés à le suivre à la guerre avec les hommes
de leurs provinces; et ces forces le mettoient en état de se faire
craindre des seigneurs, ou de les contraindre du moins à se conduire
à son égard avec quelques ménagemens. Après la révolution, les comtes
furent presque toujours cités inutilement par le roi. Leur nouvelle
fortune leur donnoit de nouveaux intérêts, et les occupa entièrement.
Le prince convoqua encore des assemblées de la nation, mais il ne
s’y rendit que des hommes qui étoient, comme lui, les victimes des
désordres publics. On y faisoit un tableau touchant des malheurs
de l’état, on parloit des courses et des pillage des Normands; des
vexations des seigneurs, de la ruine du clergé et de la misère du
peuple; on faisoit des plaintes inutiles, et par un règlement auquel
on dût obéir, les lois saliques, ripuaires, &c. les capitulaires de
Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire n’ayant plus de protecteur,
tombèrent dans le plus profond oubli. Au lieu de n’être encore que les
simples ministres des lois, les comtes, qui avoient secoué le joug
des envoyés royaux et refusé de reconnoître l’ordonnance par laquelle
Charles-le-Chauve commettoit chaque évêque[77] pour en exercer les
fonctions dans l’étendue de son diocèse, devinrent les maîtres, ou
plutôt les tyrans des lois dans leurs comtés.
Une volonté arbitraire décida de tous les droits. Chaque seigneur
rendit sa justice souveraine[78], et ne permettant plus que ses
jugemens fussent portés par appel à la justice du roi, le Français
réclama inutilement les lois saliques ou ripuaires, le Gaulois les
lois romaines, le Bourguignon les lois de Gondebaud, &c.; il fallut
n’en plus reconnoître d’autres que les ordres du comte ou de son
seigneur. Tous les peuples qui, à la faveur de leurs codes différens,
avoient été jusqu’alors séparés les uns des autres, oublièrent leur
origine. N’ayant plus qu’une même loi, ou plutôt qu’une même servitude,
ils se confondirent; et les caprices de leurs maîtres furent leur
droit public et civil, jusqu’à ce que le temps eût enfin consacré les
coutumes que la violence établissoit.
Il ne faut pas penser que les comtes devinrent absolus dans toute
l’étendue de leur comté; ils n’acquirent en propre que leur ville
et les bourgs, villages et hameaux où ils avoient eu l’habileté
d’empêcher qu’il ne se formât quelque seigneur particulier. Ce n’est
que dans ces territoires qu’ils devinrent tout-puissans; car les
seigneurs de chaque province, aussi adroits à profiter des désordres
publics et de l’anéantissement des lois que les comtes, s’étoient déjà
cantonnés dans leurs terres, et y jouissoient de tous les droits que
nos jurisconsultes modernes appellent régaliens, qu’on nommoit alors
simplement seigneuriaux, et qui constituent en effet la souveraineté.
Après ce que j’ai dit de l’administration injuste et pusillanime de
Charle-le-Chauve, on ne sera pas surpris des progrès rapides que fit
la tyrannie des particuliers à la faveur de l’anarchie générale, si on
se rappelle la peinture que l’histoire nous fait des successeurs de
ce prince. Louis-le-Bègue, qui à peine auroit été capable d’être le
magistrat d’une nation heureuse et tranquille, ne régna que dix-huit
mois, et laissa, pour lui succéder, Louis III et Carloman, qui étoient
encore dans leur première jeunesse, et dans qui l’âge ne développa
aucun talent. Charles-le-Gros, fils de Louis le germanique, et qui,
avec le titre d’empereur, étoit roi d’Italie et de Germanie, fut placé
sur le trône de France. Il réunissoit ainsi sous sa domination tous
les pays qui avoient formé le vaste empire de Charlemagne; et il n’en
parut que plus foible et plus méprisable. L’Italie n’étoit pas dans une
meilleure situation que la France, son roi ne portoit qu’un vain titre.
La Germanie, il est vrai, étoit moins malheureuse; les lois n’y étoient
pas tombées dans le même mépris qu’en France, et le prince y conservoit
encore quelqu’autorité; mais Charles-le-Gros n’étoit pas capable de
s’en servir pour se faire respecter des Français, et former un nouvel
édifice des ruines de l’ancien. Ce prince, toujours accablé sous le
poids des titres qu’il portoit, éprouva le sort qui l’attendoit dans
une nation qui ne connoît plus de règle. On lui ôta ses couronnes, et
il finit ses jours dans une prison. Je ne parle pas de ses successeurs,
à peine méritent-ils que l’histoire conserve leur nom.
On doit être au contraire étonné qu’au milieu des révolutions qui
changèrent la face du royaume, les Français aient conservé l’usage du
serment de fidélité et de l’hommage dont ils auroient pu s’affranchir.
Si on eût secoué le joug de Charles-le-Chauve et de ses successeurs,
pour les punir d’avoir abusé tyranniquement de leur pouvoir, la
révolution se seroit faite avec un emportement qui eût fait franchir
toutes les bornes du devoir. Mais comme on les dépouilloit de leurs
prérogatives, parce qu’ils ne savoient pas les conserver; qu’on
agissoit par ambition et par avarice, et non par haine, les esprits ne
reçurent point de ces secousses violentes, qui, en les échauffant, les
portent aux dernières extrémités. Au milieu de toutes les nouveautés
que produisoit la licence de tout faire, on se laissoit encore conduire
par les idées que l’ancien gouvernement avoit données. On ne refusoit
pas de prêter la foi et l’hommage, parce qu’on y étoit accoutumé; mais
on violoit ses engagemens sans scrupule, parce qu’on pouvoit le faire
impunément.
D’ailleurs, les comtes crurent faire une assez grande fortune, en
acquérant tous les droits dont avoient joui les ducs des Bavarois, des
Allemands, des Bretons, &c. qui étant chefs de leurs nations, sous la
protection des rois de France, ne leur rendoient qu’un simple hommage,
et n’étoient obligés qu’à les suivre à la guerre. Il n’étoit pas même
de l’intérêt de ces nouveaux souverains de s’affranchir de tout devoir
à l’égard du prince. Refuser de reconnoître sa supériorité, c’eut
été révolter l’esprit général et dominant de la nation. Les comtes,
par cette conduite, auroient donné aux seigneurs qui possédoient des
terres dans leur province, l’exemple et le prétexte d’aspirer à la même
indépendance; et ils y auroient perdu leur suzeraineté, droit souvent
inutile, mais titre brillant, que la vanité estimoit alors beaucoup.
Il y eut, il est vrai, des seigneurs assez puissans ou assez heureux
pour ne reconnoître aucune supériorité dans leur comte. Ils refusèrent
de lui prêter hommage, et ne relevèrent, ainsi qu’on s’exprima
bientôt après, que de Dieu et de leur épée. Leurs terres devinrent
des principautés absolument indépendantes, et on les appella des
Alleux[79], ou des terres allodiales. Mais en général les seigneurs
firent hommage à leur comte; les uns parce qu’ils n’étoient pas assez
forts pour oser le lui refuser; les autres parce qu’ils étoient
accoutumés par l’ancien gouvernement à le regarder comme le magistrat
public dans sa province, et qu’il avoit conservé une sorte de
jurisdiction[80] sur leurs terres.
Quand il n’y eut plus d’autre lien entre les parties désunies de
l’état que la foi et l’hommage, on manqua d’expressions pour rendre
les idées toutes nouvelles que présentoit à l’esprit un gouvernement
tout nouveau. On se servit de celles qui étoient les plus propres
à se faire entendre. On appela par analogie, du nom de vassal, tout
seigneur qui devoit l’hommage: on nomma fief, toute possession en
vertu de laquelle on y étoit tenu; et gouvernement féodal, les droits
et les devoirs fondés sur la foi donnée et reçue. Ces expressions,
qu’on n’avoit autrefois employées qu’à signifier l’espèce de bénéfices
établis par Charles Martel, et le gouvernement économique des familles,
signifièrent alors le gouvernement politique, et le droit public
et général de la nation: s’il est permis de donner ces noms à une
constitution monstrueuse, destructive de tout ordre et de toute police,
et contraire aux notions les plus communes de la société.
Sans doute que les nouveaux vassaux dont je parle, toujours conduits
par l’ancien esprit de la nation, furent d’abord obligés de remplir, à
l’égard du seigneur auquel ils rendirent hommage, les mêmes devoirs que
les vassaux établis par Charles Martel devoient à leurs bienfaiteurs,
et que le suzerain à son tour leur promettoit sa protection. La manière
dont Charles-le-Chauve rendit les comtés héréditaires, et le serment
que ce prince et les grands se firent réciproquement de s’aider et de
se défendre, l’indiquent assez clairement. Mais il est plus certain
encore qu’on ne reconnut bientôt cette obligation, qu’autant qu’on
fut trop foible pour ne la pas remplir. Tous les droits devoient
paroître équivoques et douteux, tous les intérêts étoient opposés, et
les passions qui n’étoient retenues par aucun frein, devoient sans
cesse exciter de nouvelles querelles. Comme il n’y avoit dans ce chaos
d’injustices et d’usurpations, aucune puissance publique et générale,
dont les suzerains et les vassaux pussent implorer la protection ou
la vengeance, et que les grands vassaux qui relevoient de la couronne
étoient assez puissans pour ne pas craindre les arrêts rendus contre
eux par la cour du roi, et que peut-être même elle ne tint pas ses
assises dans ce temps de foiblesse et de confusion, la force fut le
seul droit en vigueur, et le succès le seul titre respecté.
Les guerres continuelles que se firent les seigneurs, depuis le règne
de Louis-le-Bègue jusqu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, durent
empêcher que le gouvernement féodal ne prit une forme constante et
uniforme. Des événemens nouveaux, bizarres, imprévus et contraires,
changeoient continuellement les coutumes naissantes, et étendoient ou
restreignoient les droits des suzerains et les devoirs des vassaux.
Aujourd’hui on relevoit d’un seigneur, et demain d’un autre. Quelques
comtes en forcèrent d’autres à leur prêter hommage, quoique tous
dans leur origine tinssent également leur fief du roi, et dussent par
conséquent être vassaux immédiats de la couronne. Quelques seigneurs
firent revivre le titre de duc; d’autres, en possédant un duché,
préférèrent la qualité de comte. Plusieurs terres possédées en alleu
durent consentir à rendre hommage pour se faire un protecteur dans
une conjoncture difficile; d’autres, au contraire, tenues en fiefs,
parvinrent, par quelques succès, à ne reconnoître aucun seigneur.
Enfin, la fortune, toujours capricieuse lorsqu’elle n’est pas domptée
par des lois fermes et sages, décida du droit ainsi que des événemens,
jusqu’au règne des premiers Capétiens.
Depuis l’établissement des seigneuries, dont les prérogatives étoient
si propres à énerver la puissance publique et à donner le goût de
l’indépendance et de la tyrannie aux familles qui en étoient en
possession, il semble que tout portoit les Français à la monstrueuse
anarchie du gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, dès la
première race, ils en auroient éprouvé les désordres, si la famille des
Pepins, en produisant plusieurs grands hommes qui se succédèrent les
uns aux autres, n’étoit venue au secours de l’état prêt à se démembrer.
Les qualités personnelles de Charles Martel et de son père suppléèrent
à ce qui manquoit au gouvernement. Ils surent tenir la nation unie,
en se faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors ne travailloient
qu’à se cantonner dans leurs terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes
passions portoient les Français à la même indépendance, mais avec plus
de force, parce que la puissance des seigneurs étoit plus grande, et la
France ne produisit aucun homme de génie qui pût se mettre à la tête
des affaires, protéger les lois, ou du moins en prendre la place, et
faire respecter son autorité. Robert-le-Fort acquit de la réputation
contre les Normands, mais il n’avoit de talent que pour la guerre. Ses
descendans surent se frayer un chemin au trône, c’est-à-dire, profiter
des désordres de l’état, mais non pas le gouverner.