_Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.--Il étend la prérogative
royale.--Comment la division qui règne entre ses fils ruine
l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans._
Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de
lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le
faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit
dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable
que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le
public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder
la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon
gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première
cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la
justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire.
Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets,
est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste
qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point
au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à
remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de
quelque monastère.
Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé
l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient
encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la
perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent
pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en
effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il
avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique
avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui
avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il
vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien
éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut
l’entreprendre contre les règles.
Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime
générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans
se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit
le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant
plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a
pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler
que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à
Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le
serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66]
la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour
espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la
guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait
prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit
son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua
la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites
de cette opération cruelle.
L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le procès de Bernard avoit été
fait juridiquement; si on avoit commis à son égard quelqu’injustice,
la nation seule étoit coupable. Cependant, Louis-le-Débonnaire eut
des remords; et paroissant dans l’assemblée qui se tint à Attigny
sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa publiquement sa
prétendue faute avec une componction, qui devint une injure mortelle
pour tous les membres du champ de Mai qui avoient jugé Bernard. Les
évêques qui prirent cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité
chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui sembloit leur annoncer le
plus grand crédit; mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un prince
qui vouloit être méprisé.
Les assemblées générales de la nation, et les états particuliers des
provinces étoient encore convoqués; les envoyés royaux exerçoient
toujours les mêmes fonctions; on voyoit subsister dans le palais et
dans les provinces les mêmes magistratures et les mêmes tribunaux;
mais, sous la forme apparente du même gouvernement, c’étoit déjà un
fond de gouvernement tout différent, et aussi différent de celui que
j’ai fait connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. Cependant le
cours que ce prince avoit imprimé aux affaires, le souvenir de ses
grandes actions, le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, et les
sentimens d’honneur et de vertu que ses exemples avoient inspirés à
quelques personnes, tenoient encore unies toutes les parties de l’état,
ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent avec tumulte; mais
les ressorts du gouvernement se relâchoient de jour en jour.
Quand le prince néglige le bien public, ou y travaille sans succès,
chaque citoyen ne s’occupe que de ses intérêts particuliers. Les lois
ne furent plus observées avec la même obéissance et le même zèle
qu’autrefois. Après les avoir négligées, on les viola ouvertement.
Chaque ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; les soupçons
font revivre les anciennes haines; tout se divise, se réunit. A mesure
que les abus se multiplient, Louis, qui fait des efforts impuissans
pour les réprimer, sent malgré lui son incapacité. Il se trouve gêné
en servant de spectacle aux assemblées d’une nation qu’il ne sait pas
gouverner. Il les craint, les hait, et les convoque cependant. On y
publie de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne fait que refondre
ceux de Charlemagne; preuve certaine de la décadence du gouvernement,
et ressource impuissante qui découvre les besoins de l’état, sans
remédier à ses maux.
Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du prince auroit dû
anéantir la prérogative royale, et Louis cependant l’avoit étendue
beaucoup au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit prescrites à
lui-même. Plus il augmentoit sa puissance, moins il étoit capable d’en
user, et plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. L’art de
disposer les esprits à obéir, est de toutes les parties de la politique
la plus utile et la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses
ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits pour s’attacher les
grands; et après les avoir corrompus, prit leur complaisance pour
une approbation, et tenta des entreprises plus hardies. Abusant du
privilège de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens
provisoires, il voulut mettre son autorité et son nom à la place
des[67] lois, affecta le pouvoir le plus despotique, et se réserva de
punir arbitrairement les coupables.
Cette conduite, si contraire aux principes de Charlemagne, et au
caractère même de Louis-le-Débonnaire, porté par instinct à respecter
l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des vassaux qui le
servoient dans le palais, de ses ministres, des évêques et des moines
qui fréquentoient la cour, hommes avares et ambitieux, qui, pour être
plus puissans, vouloient que leur maître fût au-dessus des lois.
Personne ne s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les comtes et
les autres magistrats en voyoient avec plaisir les progrès, parce que
leur puissance en devenoit plus arbitraire, et que la confusion de
toutes les idées, sur la nature des lois et des rescrits particuliers
du prince, les autorisoit, ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire
pencher à leur gré la balance de la justice. Les seigneurs ne
craignoient point cet excès de pouvoir dans les mains d’un prince
qu’ils méprisoient. Déjà plus avares que jaloux de leur liberté, ils ne
songeoient qu’à étendre ou multiplier leurs droits dans leurs terres,
tandis que le peuple, menacé de tout côté d’une oppression prochaine
par une foule de tyrans, gémissoit du mépris où les lois étoient
tombées, et désiroit qu’il s’élevât un maître commun, dont il espéroit
d’être protégé.
Les princes foibles font souvent de grandes fautes, en faisant les
mêmes choses qu’ont faites de grands princes. Charlemagne avoit affermi
son Empire en conférant des royaumes à ses fils; parce qu’il sut se
faire obéir par des rois qui n’étoient en effet que ses[68] lieutenans.
Quelqu’ambitieux qu’eussent été ces princes, ils auroient été retenus
dans le devoir par la forme même du gouvernement. Ils ne pouvoient
être tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit rendu le
maître de toutes les volontés, sans prévoir qu’ils seroient accablés
par la nation entière. Louis, trompé par cet exemple, crut de même
multiplier les ressorts d’une bonne police, en associant Lothaire, son
fils aîné, à l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. Il créa
en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et donna à Louis, son troisième
fils, le royaume de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne fit
que des rivaux ou des ennemis de son autorité, en faisant des rois.
L’élévation de ses fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les
rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit sa principale confiance à
Judith, sa seconde femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit qu’à les
ruiner pour faire une plus grande fortune à son fils, connu dans notre
histoire sous le nom de Charles-le-Chauve.
Cette princesse ne gouverna pas son mari par cet ascendant que les
lumières et le courage donnent sur une ame foible, mais par la passion
qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte d’inquiétude, d’activité et
d’intrigue, qu’un esprit paresseux et borné ne manque jamais de prendre
pour du génie. Gouvernée elle-même à son tour par Bernard, comte de
Barcelone, son amant, homme injuste, avare et violent, elle en prit
tous les vices, et les auroit communiqués à son mari, s’il eût été
capable de prendre et de conserver un caractère.
Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, par les premiers
torts qu’on leur fit, ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère,
ce seroit, je crois, juger trop avantageusement de princes qui, dans
tout le cours de leur vie, ne surent jamais se rendre raison de leurs
entreprises, ni profiter de leurs fautes pour se corriger. Ils se
soulevèrent par emportement, par vengeance et par inquiétude; et
après avoir contraint l’impératrice à se réfugier dans un monastère,
ils voulurent forcer leur père à se consacrer de même à la vie
religieuse. Il étoit naturel qu’une guerre excitée par des tracasseries
domestiques, fût terminée par une intrigue ridicule. Les moines se
présentèrent comme médiateurs. Quelqu’atteinte que la révolte eût
portée à l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de conserver
sur le trône un prince qui les aimoit, et les croyoit tels qu’ils
devoient être, que d’en faire un religieux dont l’élévation passée,
l’humiliation présente et la bigoterie timide les gêneroient. Ils
se mirent en mouvement, et réussirent si bien à diviser les princes
révoltés, en les rendant suspects les uns aux autres, que Lothaire,
abandonné de ses frères, ne fut plus en situation avec ses seules
forces de consommer son attentat.
Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi il s’étoit formé une
tempête contre lui, ni comment il y avoit échappé, se trouvoit avec
surprise sur le trône, et confondu également par sa bonne et sa
mauvaise fortune, étoit plus timide que jamais. Ses fils, Pepin et
Louis, voulurent être les dépositaires de l’autorité qu’ils lui
avoient conservée; mais l’impératrice, qui s’étoit fait relever de ses
vœux, fut d’autant plus avide de gouverner, qu’elle vouloit se venger
de ses ennemis. Il falloit perdre les fils de son mari les uns par
les autres, puisqu’ils s’étoient en quelque sorte emparés de toutes
les forces de l’état. Pour assurer le succès de son entreprise en les
divisant de plus en plus, Judith augmenta les domaines de Pepin et
de Louis, en même temps qu’elle fit déclarer Lothaire déchu de son
association à l’Empire.
L’histoire nous a conservé un fait bien propre à faire connoître
l’esprit de petitesse et de superstition par lequel la cour étoit
gouvernée. Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son père,
chargea de cette négociation Angelbert, archevêque de Milan. L’empereur
reçut ce prélat avec distinction; et un jour en sortant de table,
«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on traiter son ennemi?
Le seigneur, répondit Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de
l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis pas à ce précepte?
reprit Louis: vous n’obtiendrez point la vie éternelle, répliqua le
prélat». L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à sa vengeance
ou au paradis, convint avec l’archevêque d’avoir le lendemain une
conférence à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce qu’il y
avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, dit ce prélat en entamant
la controverse, savez-vous que nous sommes tous frères en Jésus-Christ?
Oui, répondirent les assistans; car nous avons tous le même père dans
les cieux. L’homme libre, continua Angelbert, le serf, le père, le
fils, sont donc frères. Or, l’apôtre S. Jean n’a-t-il pas dit que qui
hait son frère est homicide? Et un homicide peut-il entrer dans la
béatitude éternelle?» A ces mots, tous les savans de l’empereur se
trouvèrent confondus; et ce prince, se prosternant le front contre
terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il avoit eu, et rendit son
amitié à Lothaire.
Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux:
personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des
caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la
victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin
et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient
pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits,
se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent
de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui
n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de
Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations,
et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le
reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons.
Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu
subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire,
ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire
à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et
remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort
que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre
ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à
craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes.
Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le
savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au
gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les
plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit
le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison.
Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce
qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y
avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de
l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser
toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus
auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de
grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs
connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit
heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince,
subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire
des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier
étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les
subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de
barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes
et des courses dans les différentes provinces de l’Europe.
Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs
réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des
autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils
n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon
qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire,
que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que,
sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir
contre les attaques des étrangers.
Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque
sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons
offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne
communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel
ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à
des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force
de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou
du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix.
Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que
celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses
enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les
royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former
entre eux des alliances par le mariage.
Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout
fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement
foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu
ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois
royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et
Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70]
domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui
les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur
ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire
prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses
enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart
des malheurs de son règne.
Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve,
devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières
de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient
chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci,
après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa
libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre
une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de
Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux
d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer
un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses
injustices.
Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne,
les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas
cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des
ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais
les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement
produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de
Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis
les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une
longue suite de guerres civiles.
Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de
Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit
attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement.
L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus
question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans
l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder
à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent
dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter
des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs
créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur
la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les
entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils
ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse
et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne
leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux,
plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent
plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir.
Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui
infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de
contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses
tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui
affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs
royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française
ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais
de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage.
Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est
l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse
de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle
ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas
fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois
royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont
tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement
où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est
la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est
l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du
peuple qui faisoient chanceler l’état.
Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne convoquât plus les
assemblées de la nation, soit qu’elles ne fussent que des conventicules
de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque sorte d’y avoir une
puissance souveraine dans l’état; et les Français se trouvèrent à peu
près dans la même situation où leurs pères avoient été après le règne
de Clotaire II. Le germe de division qui subsistoit toujours entre les
différens ordres des citoyens, se développa promptement et produisit
des maux encore plus grands. Je parlerai bientôt de la servitude
déplorable où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet parvint à la
couronne. Si le clergé avoit recouvré des richesses immenses, si on lui
avoit donné de grandes[71] terres, si, par je ne sais quelle dévotion
mal entendue, des familles sans nombre se rendoient esclaves de ses
maisons, son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques et les abbés
n’étant point en état de défendre leurs possessions, depuis que la
force décidoit de tout en France, et qu’ils avoient cessé de s’occuper
du métier des armes, leurs plus grands domaines devinrent la proie[72]
de l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, les armes à la
main, dans les abbayes, prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à
leurs moines que la liberté de prier Dieu pour la prospérité de leurs
persécuteurs.
La France étoit ravagée à la fois par les armes des Normands, et
par les guerres particulières des seigneurs. On ne voyoit de toutes
parts que des bourgs et des hameaux en feu, et des hommes errans, qui
n’avoient aucune retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je puis
parler ainsi, l’attention de chaque particulier sur lui-même. Comme
on n’attendoit aucune protection d’un gouvernement qui ne subsistoit
plus, chacun ne pensa qu’à sa propre défense, et devint insensible aux
maux publics. Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils quelques
secours à leurs sujets pour faire la guerre et repousser les Normands?
Je suis esclave, devoit répondre le peuple, rompez les chaînes dont les
seigneurs m’ont chargé, et je vous sacrifierai mes bras. Le clergé,
occupé de ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches et en
menaces; et regardoit les ravages des Normands comme le juste châtiment
des Français qui pilloient les biens de l’église. Si les seigneurs
avoient encore quelque déférence pour les ordres du prince, ce n’étoit
que pour en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât leurs
usurpations.