CHAPITRE IV.

_Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.--Il étend la prérogative

royale.--Comment la division qui règne entre ses fils ruine

l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans._

Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de

lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le

faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit

dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable

que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le

public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder

la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon

gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première

cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la

justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire.

Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets,

est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste

qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point

au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à

remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de

quelque monastère.

Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé

l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient

encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la

perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent

pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en

effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il

avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique

avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui

avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il

vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien

éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut

l’entreprendre contre les règles.

Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime

générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans

se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit

le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant

plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a

pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler

que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à

Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le

serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66]

la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour

espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la

guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait

prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit

son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua

la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites

de cette opération cruelle.

L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le procès de Bernard avoit été

fait juridiquement; si on avoit commis à son égard quelqu’injustice,

la nation seule étoit coupable. Cependant, Louis-le-Débonnaire eut

des remords; et paroissant dans l’assemblée qui se tint à Attigny

sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa publiquement sa

prétendue faute avec une componction, qui devint une injure mortelle

pour tous les membres du champ de Mai qui avoient jugé Bernard. Les

évêques qui prirent cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité

chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui sembloit leur annoncer le

plus grand crédit; mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un prince

qui vouloit être méprisé.

Les assemblées générales de la nation, et les états particuliers des

provinces étoient encore convoqués; les envoyés royaux exerçoient

toujours les mêmes fonctions; on voyoit subsister dans le palais et

dans les provinces les mêmes magistratures et les mêmes tribunaux;

mais, sous la forme apparente du même gouvernement, c’étoit déjà un

fond de gouvernement tout différent, et aussi différent de celui que

j’ai fait connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. Cependant le

cours que ce prince avoit imprimé aux affaires, le souvenir de ses

grandes actions, le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, et les

sentimens d’honneur et de vertu que ses exemples avoient inspirés à

quelques personnes, tenoient encore unies toutes les parties de l’état,

ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent avec tumulte; mais

les ressorts du gouvernement se relâchoient de jour en jour.

Quand le prince néglige le bien public, ou y travaille sans succès,

chaque citoyen ne s’occupe que de ses intérêts particuliers. Les lois

ne furent plus observées avec la même obéissance et le même zèle

qu’autrefois. Après les avoir négligées, on les viola ouvertement.

Chaque ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; les soupçons

font revivre les anciennes haines; tout se divise, se réunit. A mesure

que les abus se multiplient, Louis, qui fait des efforts impuissans

pour les réprimer, sent malgré lui son incapacité. Il se trouve gêné

en servant de spectacle aux assemblées d’une nation qu’il ne sait pas

gouverner. Il les craint, les hait, et les convoque cependant. On y

publie de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne fait que refondre

ceux de Charlemagne; preuve certaine de la décadence du gouvernement,

et ressource impuissante qui découvre les besoins de l’état, sans

remédier à ses maux.

Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du prince auroit dû

anéantir la prérogative royale, et Louis cependant l’avoit étendue

beaucoup au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit prescrites à

lui-même. Plus il augmentoit sa puissance, moins il étoit capable d’en

user, et plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. L’art de

disposer les esprits à obéir, est de toutes les parties de la politique

la plus utile et la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses

ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits pour s’attacher les

grands; et après les avoir corrompus, prit leur complaisance pour

une approbation, et tenta des entreprises plus hardies. Abusant du

privilège de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens

provisoires, il voulut mettre son autorité et son nom à la place

des[67] lois, affecta le pouvoir le plus despotique, et se réserva de

punir arbitrairement les coupables.

Cette conduite, si contraire aux principes de Charlemagne, et au

caractère même de Louis-le-Débonnaire, porté par instinct à respecter

l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des vassaux qui le

servoient dans le palais, de ses ministres, des évêques et des moines

qui fréquentoient la cour, hommes avares et ambitieux, qui, pour être

plus puissans, vouloient que leur maître fût au-dessus des lois.

Personne ne s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les comtes et

les autres magistrats en voyoient avec plaisir les progrès, parce que

leur puissance en devenoit plus arbitraire, et que la confusion de

toutes les idées, sur la nature des lois et des rescrits particuliers

du prince, les autorisoit, ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire

pencher à leur gré la balance de la justice. Les seigneurs ne

craignoient point cet excès de pouvoir dans les mains d’un prince

qu’ils méprisoient. Déjà plus avares que jaloux de leur liberté, ils ne

songeoient qu’à étendre ou multiplier leurs droits dans leurs terres,

tandis que le peuple, menacé de tout côté d’une oppression prochaine

par une foule de tyrans, gémissoit du mépris où les lois étoient

tombées, et désiroit qu’il s’élevât un maître commun, dont il espéroit

d’être protégé.

Les princes foibles font souvent de grandes fautes, en faisant les

mêmes choses qu’ont faites de grands princes. Charlemagne avoit affermi

son Empire en conférant des royaumes à ses fils; parce qu’il sut se

faire obéir par des rois qui n’étoient en effet que ses[68] lieutenans.

Quelqu’ambitieux qu’eussent été ces princes, ils auroient été retenus

dans le devoir par la forme même du gouvernement. Ils ne pouvoient

être tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit rendu le

maître de toutes les volontés, sans prévoir qu’ils seroient accablés

par la nation entière. Louis, trompé par cet exemple, crut de même

multiplier les ressorts d’une bonne police, en associant Lothaire, son

fils aîné, à l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. Il créa

en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et donna à Louis, son troisième

fils, le royaume de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne fit

que des rivaux ou des ennemis de son autorité, en faisant des rois.

L’élévation de ses fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les

rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit sa principale confiance à

Judith, sa seconde femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit qu’à les

ruiner pour faire une plus grande fortune à son fils, connu dans notre

histoire sous le nom de Charles-le-Chauve.

Cette princesse ne gouverna pas son mari par cet ascendant que les

lumières et le courage donnent sur une ame foible, mais par la passion

qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte d’inquiétude, d’activité et

d’intrigue, qu’un esprit paresseux et borné ne manque jamais de prendre

pour du génie. Gouvernée elle-même à son tour par Bernard, comte de

Barcelone, son amant, homme injuste, avare et violent, elle en prit

tous les vices, et les auroit communiqués à son mari, s’il eût été

capable de prendre et de conserver un caractère.

Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, par les premiers

torts qu’on leur fit, ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère,

ce seroit, je crois, juger trop avantageusement de princes qui, dans

tout le cours de leur vie, ne surent jamais se rendre raison de leurs

entreprises, ni profiter de leurs fautes pour se corriger. Ils se

soulevèrent par emportement, par vengeance et par inquiétude; et

après avoir contraint l’impératrice à se réfugier dans un monastère,

ils voulurent forcer leur père à se consacrer de même à la vie

religieuse. Il étoit naturel qu’une guerre excitée par des tracasseries

domestiques, fût terminée par une intrigue ridicule. Les moines se

présentèrent comme médiateurs. Quelqu’atteinte que la révolte eût

portée à l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de conserver

sur le trône un prince qui les aimoit, et les croyoit tels qu’ils

devoient être, que d’en faire un religieux dont l’élévation passée,

l’humiliation présente et la bigoterie timide les gêneroient. Ils

se mirent en mouvement, et réussirent si bien à diviser les princes

révoltés, en les rendant suspects les uns aux autres, que Lothaire,

abandonné de ses frères, ne fut plus en situation avec ses seules

forces de consommer son attentat.

Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi il s’étoit formé une

tempête contre lui, ni comment il y avoit échappé, se trouvoit avec

surprise sur le trône, et confondu également par sa bonne et sa

mauvaise fortune, étoit plus timide que jamais. Ses fils, Pepin et

Louis, voulurent être les dépositaires de l’autorité qu’ils lui

avoient conservée; mais l’impératrice, qui s’étoit fait relever de ses

vœux, fut d’autant plus avide de gouverner, qu’elle vouloit se venger

de ses ennemis. Il falloit perdre les fils de son mari les uns par

les autres, puisqu’ils s’étoient en quelque sorte emparés de toutes

les forces de l’état. Pour assurer le succès de son entreprise en les

divisant de plus en plus, Judith augmenta les domaines de Pepin et

de Louis, en même temps qu’elle fit déclarer Lothaire déchu de son

association à l’Empire.

L’histoire nous a conservé un fait bien propre à faire connoître

l’esprit de petitesse et de superstition par lequel la cour étoit

gouvernée. Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son père,

chargea de cette négociation Angelbert, archevêque de Milan. L’empereur

reçut ce prélat avec distinction; et un jour en sortant de table,

«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on traiter son ennemi?

Le seigneur, répondit Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de

l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis pas à ce précepte?

reprit Louis: vous n’obtiendrez point la vie éternelle, répliqua le

prélat». L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à sa vengeance

ou au paradis, convint avec l’archevêque d’avoir le lendemain une

conférence à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce qu’il y

avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, dit ce prélat en entamant

la controverse, savez-vous que nous sommes tous frères en Jésus-Christ?

Oui, répondirent les assistans; car nous avons tous le même père dans

les cieux. L’homme libre, continua Angelbert, le serf, le père, le

fils, sont donc frères. Or, l’apôtre S. Jean n’a-t-il pas dit que qui

hait son frère est homicide? Et un homicide peut-il entrer dans la

béatitude éternelle?» A ces mots, tous les savans de l’empereur se

trouvèrent confondus; et ce prince, se prosternant le front contre

terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il avoit eu, et rendit son

amitié à Lothaire.

Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux:

personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des

caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la

victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin

et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient

pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits,

se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent

de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui

n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de

Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations,

et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le

reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons.

Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu

subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire,

ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire

à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et

remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort

que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre

ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à

craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes.

Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le

savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au

gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les

plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit

le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison.

Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce

qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y

avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de

l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser

toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus

auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de

grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs

connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit

heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince,

subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire

des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier

étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les

subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de

barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes

et des courses dans les différentes provinces de l’Europe.

Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs

réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des

autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils

n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon

qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire,

que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que,

sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir

contre les attaques des étrangers.

Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque

sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons

offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne

communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel

ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à

des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force

de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou

du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix.

Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que

celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses

enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les

royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former

entre eux des alliances par le mariage.

Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout

fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement

foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu

ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois

royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et

Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70]

domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui

les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur

ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire

prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses

enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart

des malheurs de son règne.

Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve,

devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières

de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient

chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci,

après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa

libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre

une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de

Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux

d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer

un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses

injustices.

Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne,

les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas

cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des

ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais

les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement

produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de

Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis

les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une

longue suite de guerres civiles.

Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de

Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit

attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement.

L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus

question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans

l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder

à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent

dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter

des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs

créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur

la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les

entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils

ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse

et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne

leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux,

plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent

plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir.

Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui

infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de

contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses

tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui

affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs

royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française

ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais

de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage.

Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est

l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse

de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle

ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas

fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois

royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont

tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement

où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est

la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est

l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du

peuple qui faisoient chanceler l’état.

Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne convoquât plus les

assemblées de la nation, soit qu’elles ne fussent que des conventicules

de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque sorte d’y avoir une

puissance souveraine dans l’état; et les Français se trouvèrent à peu

près dans la même situation où leurs pères avoient été après le règne

de Clotaire II. Le germe de division qui subsistoit toujours entre les

différens ordres des citoyens, se développa promptement et produisit

des maux encore plus grands. Je parlerai bientôt de la servitude

déplorable où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet parvint à la

couronne. Si le clergé avoit recouvré des richesses immenses, si on lui

avoit donné de grandes[71] terres, si, par je ne sais quelle dévotion

mal entendue, des familles sans nombre se rendoient esclaves de ses

maisons, son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques et les abbés

n’étant point en état de défendre leurs possessions, depuis que la

force décidoit de tout en France, et qu’ils avoient cessé de s’occuper

du métier des armes, leurs plus grands domaines devinrent la proie[72]

de l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, les armes à la

main, dans les abbayes, prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à

leurs moines que la liberté de prier Dieu pour la prospérité de leurs

persécuteurs.

La France étoit ravagée à la fois par les armes des Normands, et

par les guerres particulières des seigneurs. On ne voyoit de toutes

parts que des bourgs et des hameaux en feu, et des hommes errans, qui

n’avoient aucune retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je puis

parler ainsi, l’attention de chaque particulier sur lui-même. Comme

on n’attendoit aucune protection d’un gouvernement qui ne subsistoit

plus, chacun ne pensa qu’à sa propre défense, et devint insensible aux

maux publics. Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils quelques

secours à leurs sujets pour faire la guerre et repousser les Normands?

Je suis esclave, devoit répondre le peuple, rompez les chaînes dont les

seigneurs m’ont chargé, et je vous sacrifierai mes bras. Le clergé,

occupé de ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches et en

menaces; et regardoit les ravages des Normands comme le juste châtiment

des Français qui pilloient les biens de l’église. Si les seigneurs

avoient encore quelque déférence pour les ordres du prince, ce n’étoit

que pour en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât leurs

usurpations.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 44 / 92 题