_Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.--Ruine de
sa maison.--Avénement de Hugues-Capet au trône._
La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit
été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent.
Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume
d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au
Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont
son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine.
Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en
deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que
Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le
pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de
la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la
succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent
usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent
à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est
à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée
celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes
conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle
ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne
retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses
débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient
devenues ses ennemis.
Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans
la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand
avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui
tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez
les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une
foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité
des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils
protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque
souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs
de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82]
de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang
supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce
préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les
différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert
avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement
pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance
de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale,
qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et
de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation
allemande qu’ils avoient vaincue.
Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés
de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs
familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le
titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués,
se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus
eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur
et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait
déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la
couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul
mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du
bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut
qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et
de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il
ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du
roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces
et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il
ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un
écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois,
le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept
dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de
cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France;
ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura
quatorze ans.
Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et
Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite
d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la
royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect
à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions
qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône
Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le
tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il
importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son
consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince,
parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et
que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure
avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions
arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit
prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles
Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du
palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans
toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc
n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans
la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux
avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage.
Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet
s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul
prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer,
et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut
rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se
dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est
ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la
révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et
de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux
de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache
le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait
eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians?
Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi
les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de
ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la
succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors
du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le
second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par
l’empereur.
Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la
vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence
et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat
de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de
France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse,
de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une
bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que
Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si
Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève
de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir
été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à
différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils
possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité
qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de
Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères.
Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne
subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles
et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit,
par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume,
et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en
Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même,
devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti
puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son
plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne,
mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les
derniers princes qui avoient déshonoré sa maison.
La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme
elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent
point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands;
et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées
étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui
ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes
s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs
dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve
évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel
prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il
y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées?
Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le
gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme
constante?
D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple
vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses
pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche
toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V,
au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les
grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses
parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une
espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul
sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit
en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient
les intérêts du dernier Carlovingien.
La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement
indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai
des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux,
que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur
ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle
fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français
d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par
générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui
ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent
gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses
partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits.
L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de
la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui
s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité
de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la
succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des
ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités
dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté.
Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté
sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du
royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et
consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de
la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux.
L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un
seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi
qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet
fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des
exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie
de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et
dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous
ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner
l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et
tyrannique gouvernement des fiefs?
_Fin du livre second._
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.