CHAPITRE III.

_Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.--Des

principes de décadence qu’il portoit en lui-même._

Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes

du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et,

s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer

et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions

entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses

sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous,

aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les

injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient

travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince

monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens

pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient

occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que

tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens,

le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple

opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par

la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot,

incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir

que les mêmes intérêts, et de former un seul corps.

Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un

gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté;

parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux,

plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle

s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour

qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer

dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou

leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si

quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en

même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois

qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne

gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des

Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs

peuples qui avoient leurs coutumes particulières.

Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont

il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous

les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de

leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la

noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement,

qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre,

gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les

respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition,

quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y

travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir,

il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet

de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il

tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus

de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il

appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever

trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du

peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son

bonheur.

Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame

des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable

d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été

assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son

gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance,

devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains

ignorantes.

Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il

devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez

fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et

des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas

marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne

cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit

se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le

peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler

l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez

d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la

nation.

Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative;

mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que

d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des

Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques

parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues

entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un

obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit

empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un

défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui.

En effet, pour peu qu’on soit instruit des causes qui, dans tous les

temps et dans tous les pays libres ont occasionné des désordres et

des révolutions, on jugera sans peine que rien n’est plus dangereux

que de confier à la même personne l’exécution des lois dans toutes

les branches différentes de la société. Il n’est pas possible que

cette masse énorme d’autorité ne donne enfin au simple protecteur des

lois le droit de les éluder, de les violer et d’en faire à son gré de

nouvelles. Il acquerra une considération qui insensiblement le fera

regarder comme un maître. D’ailleurs, la puissance législative ne

pouvant pas faire des lois qui aient tout prévu, il faut nécessairement

qu’elle voie languir une foule d’affaires, multiplier les abus, et

perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; ou qu’elle

abandonne à la puissance exécutrice le privilége de donner des ordres

particuliers et de faire des réglemens provisoires.

Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir que pour le bien de la

nation. Mais une pareille prérogative pouvoit devenir d’autant plus

dangereuse entre les mains de son successeur, qu’il seroit assez

riche pour se faire des créatures, et s’emparer de toute l’autorité

que les fils de Clovis avoient possédée. Sans parler des bénéfices de

Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine de la couronne depuis

l’élévation de Pepin au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient

prodigieusement augmenté ses domaines, et comme ce prince, pour gagner

les grands et les engager à concourir avec lui au bien public, étoit

obligé de se les attacher par des bienfaits toujours nouveaux, il avoit

converti une grande partie de ses nouvelles possessions en bénéfices.

Il est vrai qu’il les conféroit à vie[64], et que n’ayant pas laissé

à ses successeurs le droit de les reprendre arbitrairement, les abus

devoient être moins considérables qu’ils ne l’avoient été sous les

Mérovingiens; cependant, si le prince n’a pas l’ame assez grande pour

résister à ce charme secret qui porte les hommes à étendre encore

leur pouvoir, quand ils en sont même embarrassés; si ces bénéfices,

au lieu d’être la récompense du mérite, deviennent au contraire un

moyen de séduire, et une monnoie pour acheter des flatteurs, les

rois Carlovingiens seront bientôt entourés de courtisans intéressés

à les corrompre. Les ordres particuliers du prince apprendront qu’un

citoyen peut avoir un autre protecteur que la loi[65], et une autre

sauvegarde que son innocence. On mettra les réglemens provisoires à la

place des lois impartiales et souvent trop gênantes. Le champ de Mai

ne présentera qu’une vaine cérémonie; et les fils d’un prince, qui ne

vouloit que publier et protéger la loi, seront bientôt regardés comme

les législateurs.

On dira peut-être que Charlemagne auroit prévenu ces malheurs et

affermi la puissance du champ de Mai, en ne laissant pas à ses

bénéfices la même forme que son aïeul, Charles Martel, avoit donnée aux

siens; mais quand ce prince se seroit dépouillé du droit de conférer

en bénéfices les terres de son domaine dont il pouvoit se passer, et

l’auroit abandonné au champ de Mai, de même que la prérogative de

disposer des comtés et des autres magistratures, il ne faut point

penser que ces grâces, qui servirent entre les mains du prince à ruiner

le gouvernement, eussent contribué à rendre plus solide l’autorité du

champ de Mai, qui en auroit été le dispensateur, ni que les serviteurs

du prince fussent devenus les serviteurs de l’état.

Dans cette supposition, ce n’eût pas été la trop grande puissance des

Carlovingiens qui auroit anéanti celle du champ de Mai, mais leur

trop grande foiblesse. Charlemagne, qui n’auroit eu aucun bienfait à

répandre, n’auroit pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit:

qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore trop barbares pour

le connoître et lui rendre justice. Ses réformes et ses lois n’auroient

paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle on ne se seroit

pas soumis. Mille cabales formées pour distribuer et obtenir les

récompenses de l’état, n’auroient fait du champ de Mai qu’une cohue où

l’intrigue auroit dominé, tel eût été vraisemblablement le sort de la

nation française sous Charlemagne même, à quels désordres n’auroit-elle

pas été exposée sous des princes moins habiles que lui?

Une nouvelle cause de la décadence prochaine du gouvernement, c’est que

l’assemblée du champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme fixe et

constante dans la manière de délibérer et procéder à l’établissement

des lois. Autant qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens

monumens, souvent elle prévenoit le prince, et le prioit de mettre

le sceau royal aux règlemens qu’elle avoit dressés. Quelquefois le

prince proposoit lui-même une loi, et requéroit la nation d’y donner

son consentement. Tantôt les trois ordres de l’état dressoient leurs

articles à part, et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une

seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût des termes prescrits

pour délibérer à plusieurs reprises sur un même objet. Quelques

lois ne furent portées qu’après plusieurs longs débats, et d’autres

furent proposées, reçues et publiées sur le champ, par une espèce

d’acclamation.

Charlemagne avoit laissé subsister cette manière indéterminée d’agir

dans le champ de Mai, parce que l’extrême ignorance des Français ne lui

permettoit pas de les tenir assemblés, sans qu’il veillât par lui-même

à leur conduite, et la dirigeât; et des formalités, en le gênant,

auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, la nécessité

où il étoit de se transporter d’une frontière de son vaste empire à

l’autre, ne lui laissant la liberté de convoquer la nation que pendant

un temps très-court, il falloit se hâter de décider les affaires; et le

génie de Charlemagne tranchoit en un moment les difficultés, que des

formes auroient rendues plus épineuses, et que ses sujets n’auroient

jamais pu résoudre.

Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement inébranlable, n’en

accusons que l’ascendant fatal des circonstances sur la prudence

humaine. Son règne n’a produit qu’un bien passager; et s’il fût né

deux siècles plutôt, ou quatre siècles plus tard, ses lois auroient

vraisemblablement égalé sa réputation en durée. En voulant faire plus

qu’il n’a fait, il n’auroit pas commencé à policer sa nation; il ne

l’auroit pas mise sur la voie de connoître, de désirer, d’aimer et

de faire le bien sous ses ordres. Ce qu’il auroit fallu tenter pour

affermir sa constitution, l’auroit empêché d’en jeter les premiers

fondemens.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 43 / 92 题