_Règne de Charlemagne.--De la forme de gouvernement établie
par ce prince.--Réforme qu’il fait dans l’état.--Ses lois, ses
mœurs._
Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la
tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au
sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais
celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se
trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former
et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le
morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de
l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français
étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe,
législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa
vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour
étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs
publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière,
pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte,
comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes,
éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir
entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu
n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins
et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit
excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la
grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles,
les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit
servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps
les plus éclairés.
Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais
Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également
opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient
également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le
royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de
ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes
injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever
de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois,
n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes.
On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir;
et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser
se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se
douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres,
étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que
fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts,
pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans
bornes.
Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que
devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se
trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu
pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien,
que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier
les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la
prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges.
Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple
dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental
de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une
puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les
esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent
autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques
règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent
avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire
des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une
gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes,
elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à
la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander
des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité
d’obéir.
Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre
tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en
aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande
résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs
sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas
abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs
indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les
règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité.
Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le
présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux
dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à
obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs.
Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer
tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs
de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de
l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les
assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de
l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut
de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît
d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis
l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il
en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette
compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires
voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point
seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui
faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que
c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher
la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à
renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur
du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands
consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui
par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation.
Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs
de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous
la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une
place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et
s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers,
cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble
et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à
cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit
au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des
rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables
de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors
que des hommes du peuple, les accompagneroient.
Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée,
dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne
étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus
expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui
devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les
matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée
suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux
puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec
attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus
avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit
à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus
présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être
menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des
projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable
empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les
entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même
du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne
s’opposassent par leurs intrigues au bien public.
C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des
évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple,
qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se
régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on
y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque
événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort
général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés
à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté
publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit
l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs
bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues
et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant
l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie
toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la
bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens.
Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et
du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que
chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts
particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire,
qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur
nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le
prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et
c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations
étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de
l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit
le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit
enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles
fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement
adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées
sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême.
«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans
ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs
écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au
prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous
y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit,
et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique
dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est
ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point
offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie
impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être
un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit,
commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et
le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le
protecteur et le vengeur.
Il n’est pas permis en effet de douter que la puissance législative
ne résidât dans le corps de la nation. Charlemagne et Louis le
Débonnaire[51] en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires disent
positivement que la loi n’est autre chose que la volonté de la nation
publiée sous le nom du prince. Si Charlemagne a le privilége de faire
des règlemens provisoires dans les cas extraordinaires et urgens, sur
lesquels la loi n’a rien prononcé, on les distingue[52] formellement
des lois, et ils n’en acquièrent la force et l’autorité que quand le
champ de Mai les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent par-tout
les monumens les plus respectables de notre histoire.
Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, et on le verra
toujours scrupuleusement attentif à respecter la liberté qu’il avoit
rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire l’esprit de servitude et
de tyrannie, de l’intéresser au bien public et d’en faire l’instrument
des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut jamais exempt d’obéir
au champ de Mai; il observa toujours les lois, parce qu’elles servoient
de fondemens à sa grandeur, et pour apprendre à ses sujets à les
respecter.
Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné à mort par la nation, à
cause de ses infidélités, Charlemagne, qui est son parent, et qui,
par son humanité, vouloit gagner le cœur des peuples tributaires
des Français, ne lui accorde point la vie de son autorité privée,
il demande sa grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.[53]
Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, l’ecclésiastique qu’il
jugeoit le plus propre à remplir dans son palais l’emploi important
d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire exempter ce prélat des
canons qui ordonnent la résidence, et à l’assemblée de la nation pour
l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques d’être absens de leur
diocèse pendant plus de trois semaines de suite. Ce prince ne commande
jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je vous envoie, écrit-il
aux évêques assemblés, des commissaires qui, en mon nom, concourront
avec vous à corriger les abus qui méritent d’être réformés. Je les
ai chargés de vous communiquer quelques projets de règlemens que je
crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez point en mauvaise part des
conseils qui ne sont que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous
touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince recommandable
par sa piété, ne négligeoit rien pour établir le culte du vrai Dieu;
et quoique je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, je dois
tâcher de suivre son exemple.»
Les Français étoient encore aussi barbares, mais plus vicieux que
quand ils s’établirent dans les Gaules. Accoutumés à se laisser
conduire au gré de leurs passions et des événemens, sans rien prévoir
ni rien craindre, ils ignoroient par où devoit commencer la réforme,
et par quels principes il falloit procéder dans cette entreprise
importante. Les assemblées générales d’une nation qui possède plusieurs
grandes provinces, sont peu propres à l’éclairer. On y voit tout
nécessairement d’une manière trop vague, trop confuse, trop sommaire,
trop indéterminée. Charlemagne craignoit avec raison que les lois ne
fussent sans force à leur naissance même, ou ne tombassent bientôt dans
l’oubli, s’il ne mettoit les Français dans la nécessité de connoître
en détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il partagea donc tous les
pays de sa domination en différens districts ou légations, dont chacun
contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage ancien, il n’en
confia point l’administration à un duc. Il sentoit qu’un magistrat
unique, à la tête de chaque province, négligeroit ses devoirs ou
abuseroit de son autorité. Des officiers, au nombre de trois ou quatre,
choisis dans l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on nomma
envoyés royaux, furent chargés du gouvernement de chaque légation, et
obligés de la visiter exactement de trois en trois mois.
Outre les assises, qui ne regardoient que l’administration de la
justice entre les citoyens,[54] ces espèces de censeurs tenoient, tous
les ans, dans leur province, des états particuliers où les évêques, les
abbés, les comtes, les seigneurs, les avoués des églises, les vicaires
des comtés, les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés de
se trouver en personne, ou par leurs représentans, si quelque cause
légitime les retenoit ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de
toutes les affaires de la province; tous les objets y étoient vus
dans leur juste proportion; on examinoit la conduite des magistrats
et les besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle été violée ou
négligée? on punissoit les coupables. Les abus en naissant étoient
réprimés, ou du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir assez
de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés faisant
le rapport au prince et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils
avoient vu, l’attention publique, quelque vaste que fût l’étendue
de l’empire Français, se fixoit en quelque sorte sur chacune de ses
parties. Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La nation entière
avoit les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les
magistrats, qu’on observoit, apprirent à se respecter eux-mêmes. Les
mœurs, sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence
dangereuse, se corrigèrent, et l’amour du bien public, uni à la
liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire.
Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, à craindre pour
l’avenir, à préparer des obstacles aux abus, à remonter à la source
du mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes d’un bon
gouvernement, ou du moins de les connoître et de les saisir quand
Charlemagne les lui présentoit. De-là cet amour de la patrie et de la
gloire qui parut pour la première fois chez les Français, et en fit une
nation toute nouvelle. A mesure que les différens ordres de l’état,
traitant ensemble par la médiation de Charlemagne, se rapprochoient et
oublioient leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître leur
bonheur particulier et leur attachement pour l’ordre. En divisant
tout, dit un tyran, je me rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit
Charlemagne à ses peuples, et nous serons tous heureux. Agissant enfin
avec ce zèle que donne la liberté, et avec cette union qui multiplie
les forces, rien ne put résister aux Français. Ils soumirent une partie
de l’Espagne, l’Italie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent
jusqu’à la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du nom Français,
pareille à celle des anciens Romains, passa jusqu’en Afrique et en Asie.
Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, avoit tenté le
grand ouvrage de la réconciliation du clergé et de la noblesse, par
l’établissement des[55] précaires; c’est-à-dire, qu’en considération
des guerres étrangères dont le royaume étoit menacé de tout côté, et
des dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla que les terres
enlevées à l’église sous la régence de Charles Martel, resteroient
entre les mains des ravisseurs, qui payeroient un cens modique
aux anciens propriétaires. Pour ne pas ôter toute espérance aux
ecclésiastiques, et leur laisser cependant le temps de s’accoutumer
peu à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils rentreroient en
possession de leurs biens à la mort des usufruitiers, à moins que les
besoins de l’état n’obligeassent à continuer les précaires. On avoit
recommandé d’avoir surtout attention que les églises et les monastères
dépouillés ne manquassent pas des choses nécessaires; et on devoit même
leur restituer sur le champ leurs terres, s’ils ne pouvoient absolument
s’en passer.
Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait pour établir la paix,
n’avoit été propre qu’à perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques
prétendoient être toujours dans le cas où la restitution devoit avoir
lieu, et les seigneurs vouloient qu’il fût toujours de l’intérêt de
l’état de renouveler les précaires. Les monastères exposoient leurs
besoins, et la noblesse croyoit en avoir de plus grands. Ces querelles
éternelles, et d’autant plus capables de produire d’extrêmes désordres,
que la forme du gouvernement donnoit plus de chaleur et d’activité aux
esprits, furent enfin terminées par Charlemagne.
On fit comprendre aux évêques et aux moines qu’il n’étoit pas
raisonnable que, sous prétexte d’être les économes des pauvres, ils
ruinassent tous les citoyens, possédassent toutes les terres, et
vécussent dans un luxe condamné par leurs maximes. On leur dit sans
doute que Dieu méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes
que la pureté de cœur qui les accompagne et les présente aux pieds des
autels. La noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations avoient
été injustes, quoique les gens d’église fussent condamnables d’avoir
abusé de la piété du peuple pour se faire des domaines immenses, pensa
que le moyen le moins propre pour légitimer ses nouvelles possessions,
étoit d’aigrir et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes
continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin lui opposer la loi de la
prescription.
On fit des sacrifices de part et d’autre. Les anciens canons, au
sujet de la liberté dans les élections ecclésiastiques, furent remis
en vigueur, et Charlemagne renonça au privilége qu’on avoit accordé
à Clotaire II, de nommer[56] aux prélatures vacantes. On consola
l’avarice du clergé en flattant sa vanité; on le combla d’honneurs, et
on ne nomma aucune commission des officiers appelés envoyés royaux,
sans y mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre ordonnance
de 615, dont j’ai déjà fait connoître quelques articles, en parlant
de la révolution arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques
avoient simplement obtenu que le juge séculier ne connoîtroit point
des différens que les clercs auroient entre eux en matière civile,
et qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, à moins que le
délit ne fût évidemment prouvé. Dans ce cas-là même, lorsque l’action
seroit intentée contre un prêtre ou un diacre, le procès devoit être
instruit selon les règles canoniques. Les affaires entre les clercs
et les laïcs devoient encore être jugées par un tribunal mi-parti,
composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et toute la prérogative des
affranchis, qui avoient obtenu leur liberté par un acte passé dans
l’église, se bornoit à ne pouvoir être jugés par le magistrat laïc,
sans que l’évêque ou son délégué fût présent au jugement.
Ces bornes, dans lesquelles la juridiction ecclésiastique étoit
resserrée, furent levées. Les clercs, dans aucune occasion, ne
reconnurent d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui étoit sous la
protection particulière du clergé jouit du même avantage. On ordonna
que les comtes, les juges subalternes et tout le peuple obéiroient
avec respect aux évêques. Les justices temporelles ou seigneuriales,
que les églises possédoient dans leurs terres, n’eurent pas une
compétence moins étendue que celle des autres seigneurs, et leurs juges
condamnèrent à mort. Enfin la loi mit spécialement sous sa protection
tous les biens et tous les priviléges du clergé.
Les seigneurs consentirent de contribuer aux réparations des églises
dont ils tenoient quelques terres en forme de précaires, et de leur
payer[57] la dixme. Ils se départirent même de mille droits onéreux
auxquels ils avoient assujetti les prêtres de la campagne, sous
prétexte de la protection qu’ils leur accordèrent dans les temps de
désordre où les seigneuries se formèrent. Cette générosité piqua
d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre encore que tous les biens
que l’église acquéroit par donation, par achat ou autrement, dussent
être affranchis des redevances et des servitudes dont ils étoient
grevés, ils se soumirent raisonnablement à ne plus acquérir aucune
possession sans en acquitter les charges.
Je ne mets pas au nombre des dédommagemens que reçut le clergé le
droit de lever la dixme sur les fruits de la terre. Quoiqu’une foule
de chrétiens, se croyant liée par les lois des Juifs, regarda dès-lors
comme un devoir indispensable d’offrir à Dieu la dixième partie de ses
récoltes; je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, faisoient
un acte de piété, et n’acquittoient pas encore une dette de citoyen.
Charlemagne put favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; mais
on ne trouve, dans aucun de nos monumens, qu’elle ait été convertie
sous son règne en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en faveur
du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas servi de cette autorité pour
exiger la perception d’un droit qu’il se contentoit de prêcher?
On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un titre solide; et les
moines fabriquèrent grossièrement une lettre de Jésus-Christ aux
fidelles, par laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers
et ceux qui ne payent pas la dixme, de frapper leurs champs de
stérilité, de les accabler d’infirmités, et d’envoyer dans leurs
maisons des serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs femmes.
Les ecclésiastiques firent même intervenir le Diable en leur faveur;
et, violant toute règle de vraisemblance, le représentèrent dans une
assemblée générale de la nation, comme une espèce de missionnaire et
d’apôtre, qui prenoit intérêt au salut des Français, qui étoit fâché
de les voir dans la route de la damnation, et tâchoit chrétiennement
de les rappeler à leur devoir par des châtimens salutaires. Ouvrez
enfin les yeux, disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle
qui vous jette dans la misère! C’est le Diable lui-même qui a causé la
dernière famine dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a dévoré
les grains dans les épis. Il vous punit de vos péchés, n’en doutez pas,
puisqu’il l’a déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au milieu des
campagnes; sa rage ne s’appaisera point; et il vous menace d’exercer
encore le même châtiment sur les chrétiens endurcis qui refusent de
payer la dixme.
Il étoit moins difficile de contenter le peuple: accoutumé presque
par-tout à être malheureux et à ne point penser, il ne faut en quelque
sorte que lui donner de la pâture pour l’intéresser au bien public.
Il avoit été traité avec tant d’inhumanité depuis l’établissement des
seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, qu’ayant perdu toute
idée de sa dignité et de ses droits, et ne se croyant destiné qu’à
servir les passions des grands, il étoit disposé à recevoir, comme une
grâce, tout le mal qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne donna
l’exemple, et renonçant à tous les droits établis par la tyrannie des
maires, il ne voulut jouir que de ceux qu’un usage immémorial avoit[58]
légitimés. Les grands, à leur tour, commencèrent à avoir honte de leurs
injustices et de leurs violences, et la loi vint au secours du peuple
opprimé.
On restreignit les charges, les travaux, les corvées que les seigneurs
exigeoient des hommes de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en
ordonnant que l’autorité des coutumes, jusqu’alors trop étendue,
toujours équivoque, souvent fondée sur un seul exemple, et par
conséquent toujours tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir des
lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir tous les péages, ni toutes
ces espèces de douane que la force avoit établis, et qui gênoient
prodigieusement le commerce des villes et de la campagne, on y mit du
moins de l’ordre. Les plus récens de ces droits furent abolis, de même
que ceux dont le public étoit foule sans en retirer aucun avantage. La
perception du droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer et
d’entretenir les chemins et les ponts. On fut libre de faire prendre
à ses denrées la route qu’on voulut; et le particulier qui ne les
transportoit pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune taxe.
L’iniquité des comtes, des seigneurs et des autres magistrats
subalternes dans l’administration de la justice, étoit devenue un fléau
d’autant plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie s’exerçoit
à l’ombre et par le secours des lois. Soit qu’ils refusassent de
juger, ou jugeassent mal, les opprimés étoient obligés de souffrir ces
injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux de se pourvoir
en déni de justice, ou en cassation par-devant le tribunal du prince.
Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit pour juges que des
courtisans corrompus, prêts également à refuser ou à vendre la justice,
et toujours disposés, par leur propre intérêt, à condamner les plus
foibles. Les assises, que les envoyés royaux tenoient quatre fois par
an dans leurs légations, remédièrent à la plupart de ces abus. La
conduite des juges fut éclairée; ils furent obligés d’obéir aux lois,
dont ils ne furent plus que les organes. Cette cour suprême du roi, où
il étoit presqu’impossible de parvenir, fut à-la-fois présente dans
chaque province; et la foiblesse du peuple y trouva un asyle toujours
ouvert contre la puissance des grands.
Tandis que les envoyés royaux rétablissoient ou maintenoient l’ordre
dans les tribunaux subalternes, Charlemagne s’honoroit autant de la
qualité de premier juge de la nation, que de celle de général. On
peut voir dans Hincmar avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même
la justice dans son palais. Quelque nombreuses et importantes que
fussent ses occupations, on ne portoit point d’affaire difficile à
sa cour, qu’il n’en prît connoissance[59] par lui-même. Ce n’étoient
que les procès ordinaires et d’une discussion aisée qu’il abandonnoit
à l’apocrisiaire et au comte du palais, qui présidoient sous lui son
tribunal, l’un pour juger les affaires des ecclésiastiques, et l’autre
celles des laïcs.
Le moyen le plus efficace pour mettre le peuple en état de subsister
aisément, étoit de remédier aux abus qui s’étoient introduits dans
le service militaire, et qui ruinoient successivement une partie
considérable des citoyens. Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà
fait remarquer, étoit soldat, et quand son canton étoit commandé
pour la guerre, il devoit marcher à ses dépens[60] sous les ordres
de son comte ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable
de dégarnir un pays de tous ses habitans, à l’exception des serfs
chargés de la culture des terres, et plusieurs citoyens devant
même avoir des raisons pour se faire dispenser du service dans de
certaines circonstances, les comtes et les seigneurs commettoient les
injustices les plus criantes, sous pretexte d’établir à cet égard
un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué le pouvoir de désigner
arbitrairement, avant l’ouverture de chaque campagne, ceux qui
serviroient, et ceux qui resteroient dans le sein de leur famille.
Dès-lors les plus riches citoyens s’étoient exemptés du service, en
achetant la faveur de leur comte ou de leur seigneur; mais ils furent
les premiers punis de l’injustice qu’on leur avoit chèrement vendue.
Il fallut permettre à des soldats qui n’avoient rien et que l’état ne
payoit pas, de commencer par piller leur canton, pour avoir de quoi
fournir aux frais de la campagne. Des hommes ramassés dans la lie de
la nation, incapables d’agir par amour de la gloire, et qui, sans
fortune particulière, ne prenoient aucun intérêt à la fortune publique,
ravageoient tout sur leur passage, et étoient chargés de butin avant
que d’avoir joint les ennemis.
Charlemagne fit régler par l’assemblée de la nation, qu’il faudroit au
moins posséder trois manoirs[61] de terre, c’est-à-dire, trente-six
de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre en personne et
à ses frais. N’avoit-t-on que deux manoirs? on se joignoit à un
citoyen qui n’en possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit le
plus propre à supporter les fatigues de la guerre, marchoit, et son
compagnon contribuoit à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant
qu’il étoit possesseur d’un ou de deux manoirs. Trois hommes qui ne
jouissoient chacun que d’un manoir, s’associoient de même; et les deux
qui ne faisoient pas le service personnellement, contribuoient chacun
pour un tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont chacun n’avoit
qu’un demi-manoir, ne fournissoient à l’état qu’un soldat, en suivant
la même cotisation; et avec une moindre possession, on fut exempt de
tout service et de toute charge militaire.
Bien loin de continuer à faire un commerce de leur pouvoir, les comtes
et les seigneurs, assujettis à une loi[62], qui marquoit en détail tous
les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes condamnés à payer
l’amende pour les citoyens auxquels ils auroient accordé injustement
une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes ne furent ni pillées,
ni dévastées. Les citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs à
qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. La qualité de soldat
redevint un titre honorable, et les armées, qu’il fut aisé de plier à
une sage discipline, protégèrent la nation sans lui faire jamais aucun
tort, et ne furent redoutables qu’aux ennemis.
Les Français étonnés, comprirent par leur propre expérience qu’une
classe de citoyens pouvoit être heureuse sans opprimer les autres.
C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai développé que les
principes généraux, que Charlemagne retira en quelque sorte sa nation
du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit son exemple,
peut-être encore plus efficace. Qu’on voie dans Hincmar le tableau
qu’il nous a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le palais.
Charlemagne ne vouloit pas avoir pour officiers ou pour ministres des
courtisans, mais des hommes qui aimassent la vérité et l’état, qui
fussent connus par leur expérience, leur discrétion, leur exactitude,
leur sobriété, et assez fermes dans la pratique de leur devoir,
non-seulement pour être inaccessibles aux présens, mais pour ne
pouvoir pas même être éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et
les liaisons du sang.
Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, si je dis que les
officiers du palais étoient chargés d’aider de leurs conseils les
malheureux qui venoient y chercher du secours contre la misère,
l’oppression et la calomnie, ou ceux qui s’étant acquittés de leurs
devoirs avec distinction, avoient été oubliés dans la distribution des
récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier de pourvoir à leurs
besoins, de faire passer leurs requêtes jusqu’au prince, et de se
rendre leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus les plus
précieuses à l’humanité, devenir les fonctions ordinaires d’une charge;
et, par une espèce de prodige, les courtisans changés en instrumens du
bien public, et en ministre de la bienfaisance du prince!
La cour, loin d’être alors un écueil pour la vertu qui y seroit
arrivée, étoit une école où les Français apprenoient à connoître le
prix de l’honneur, de la justice et de la générosité. N’en doutons
pas, car l’auguste simplicité du prince faisoit ignorer aux courtisans
tous ces besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant dans
le sein de l’abondance, n’en font presque toujours que des esclaves
prostitués à la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, la
prodigalité des cours détruisent les mœurs publiques; ce sont autant de
preuves certaines de la misère des peuples, et d’avant-coureurs de la
décadence des empires.
Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît les devoirs de la
société, d’examiner le ménage de Charlemagne! Sa femme, impératrice
et reine de presque toute l’Europe, comme une simple mère de famille,
avoit soin des meubles du palais et de la garderobe de son mari, payoit
les gages des officiers, régloit les dépenses de la bouche et des
écuries, et faisoit à temps les provisions nécessaires à sa maison. De
son côté, Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, craint des
empereurs de Constantinople, et respecté des Sarrasins en Asie et en
Afrique, gouvernoit ses domaines avec autant de prudence que l’état,
veilloit avec économie à ce qu’ils fussent cultivés avec soin, et
ordonnoit de vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer.
Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que de vouloir faire connoître
en détail toute la législation de ce prince. Ses capitulaires
embrassent à-la-fois toutes les parties relatives au bien de la
société. Si quelques articles nous en paroissent aujourd’hui puérils,
ne nous hâtons pas témérairement de les condamner; on les admireroit
sans doute en considérant l’ensemble de toute la grande machine dont
ils faisoient partie. Si d’autres nous paroissent, et sont en effet
barbares, concluons-en seulement que les Français, à peine délivrés des
désordres qui avoient ruiné la famille de Clovis, formoient encore un
peuple grossier, qui ne pouvoit ouvrir les yeux qu’à quelques vérités.
Les hommes ne changent pas d’idées en un jour; plus nos préjugés sont
bizarres et absurdes, plus ils ont de force contre notre raison. Les
passions ont leur habitude, qu’on ne détruit que très-lentement. Les
progrès vers le bien doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne
eût voulu arracher brusquement les Français à leurs habitudes et à
leurs préjugés, il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer.
Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois parfaites en elles-mêmes,
mais les meilleures qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre de
la raison humaine, quand de la théorie elle passe à la pratique. Il
faut louer dans le législateur des Français jusqu’aux efforts qu’il
fit pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage qu’autant qu’il le
falloit pour être utile.