CHAPITRE VI.

_Progrès de la fortune des maires du palais sous les

successeurs de Clotaire II.--Inconsidérations de la noblesse

à leur égard.--Ils s’emparent de toute l’autorité.--Charles

Martel établit de nouveaux bénéfices.--Pepin monte sur le

trône._

Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs

des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance

générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui

l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les

rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles

corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à

négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en

attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances,

commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême

où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger

définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes

les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires

de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au

lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité

des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur

fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse

plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres,

de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de

capitaines et de favoris de la nation.

Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils

tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement

les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir

et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être

pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement

le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent

au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un

protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les

circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles

bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette

affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas

les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de

Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se

mirent à la tête de la conjuration.

Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de

Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein

d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou

du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit

perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé

aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire

qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il

n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea

qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour

leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne

travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à

ses successeurs.

Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français,

depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la

puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises

insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne

lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit

raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature

impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois,

presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les

rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus

de leur nation.

Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre,

quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort

rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous

ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque

monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les

assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute,

elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé

une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps

régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et

ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier,

dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices

seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs

et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs

gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils

profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire

de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils

perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils

sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à

ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin,

à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme

premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites

et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et

tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent

respectés.

Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur

fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune

précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers

ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après

avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands.

Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre

du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les

seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de

l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands

croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà

toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils

regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique;

mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité,

ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la

noblesse, qu’elle avoit un maître.

La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant

essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en

autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les

seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans

et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à

la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse

d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on

leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de

leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien

personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir

la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie

n’étoit qu’élective.

A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie,

Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il

publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit

qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de

contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore

quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils

laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous

a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur

maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à

Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence

une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût

de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en

Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de

Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la

dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils

parvint.

Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais

sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien

extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont

il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs

espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés

dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin

jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus

grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que

la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition,

et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de

prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de

gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le

gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince

l’autorité qu’il avoit perdue.

Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui

sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils

grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent

comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités

personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir

un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et

quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à

ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne

tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes

que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français

Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et

même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une

partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.

La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie,

annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur

tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir

défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes

résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences,

les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient

pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie;

où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de

satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des

opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui

se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran

eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves

les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que

ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite

quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni

familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il

périt dans la déroute de ses troupes.

Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit

peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout

ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des

Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de

Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal

pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée

se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent

presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom,

ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux

royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.

Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger

une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un

gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles

révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en

douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on

ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se

soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux

de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur

équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans

doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les

esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands

qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua,

il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en

étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna

avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut

le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art,

enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient

usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie

et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de

son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités

devinrent héréditaires dans sa famille.

Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais

soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques

que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit

arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement

par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils

Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III,

encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la

tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin.

Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique.

L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve

certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement;

et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce

qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état.

Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien

ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la

fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et

tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre

aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer

un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le

gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que

les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte.

Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois,

l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter

Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et

entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il

se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une

guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent,

pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi.

Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison;

et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc.

C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le

degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans

bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses

ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le

monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une

place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit,

comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin

avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter

que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste.

Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les

méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit

à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une

armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des

dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant,

qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui

fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la

conquête.

Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord

dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en

créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur

donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la

ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient

faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs

dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient

aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés

qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément

n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop

grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des

haines, des injustices et des révolutions.

Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela

depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de

rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38]

militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire

s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs

désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette

dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant

l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du

nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant

long-temps, des officiers domestiques.

Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son

armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier

de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et

Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur

envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français

se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de

la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses

bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage

qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces

de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son

patrimoine.

Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles

Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les

calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie

en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit

proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette

vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce

qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les

vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun

intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien

espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être

moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins

pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever,

si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns

étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans

savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient

l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne

ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les

lois qui eussent un pouvoir absolu.

Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés,

rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation,

pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit

à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père,

pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile,

pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute

sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques

et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs

usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient

aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit

sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et,

en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.

Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la

désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres,

par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le

maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la

couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et

le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur

les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à

redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire

pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et

Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un

cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une

maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules.

Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au

sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces

les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits

qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 38 / 92 题