_Progrès de la fortune des maires du palais sous les
successeurs de Clotaire II.--Inconsidérations de la noblesse
à leur égard.--Ils s’emparent de toute l’autorité.--Charles
Martel établit de nouveaux bénéfices.--Pepin monte sur le
trône._
Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs
des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance
générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui
l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les
rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles
corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à
négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en
attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances,
commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême
où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger
définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes
les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires
de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au
lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité
des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur
fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse
plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres,
de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de
capitaines et de favoris de la nation.
Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils
tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement
les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir
et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être
pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement
le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent
au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un
protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les
circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles
bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette
affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas
les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de
Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se
mirent à la tête de la conjuration.
Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de
Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein
d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou
du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit
perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé
aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire
qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il
n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea
qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour
leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne
travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à
ses successeurs.
Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français,
depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la
puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises
insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne
lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit
raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature
impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois,
presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les
rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus
de leur nation.
Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre,
quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort
rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous
ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque
monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les
assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute,
elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé
une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps
régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et
ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier,
dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices
seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs
et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs
gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils
profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire
de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils
perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils
sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à
ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin,
à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme
premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites
et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et
tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent
respectés.
Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur
fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune
précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers
ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après
avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands.
Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre
du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les
seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de
l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands
croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà
toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils
regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique;
mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité,
ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la
noblesse, qu’elle avoit un maître.
La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant
essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en
autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les
seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans
et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à
la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse
d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on
leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de
leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien
personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir
la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie
n’étoit qu’élective.
A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie,
Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il
publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit
qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de
contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore
quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils
laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous
a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur
maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à
Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence
une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût
de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en
Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de
Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la
dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils
parvint.
Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais
sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien
extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont
il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs
espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés
dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin
jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus
grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que
la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition,
et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de
prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de
gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le
gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince
l’autorité qu’il avoit perdue.
Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui
sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils
grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent
comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités
personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir
un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et
quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à
ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne
tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes
que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français
Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et
même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une
partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.
La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie,
annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur
tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir
défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes
résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences,
les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient
pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie;
où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de
satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des
opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui
se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran
eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves
les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que
ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite
quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni
familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il
périt dans la déroute de ses troupes.
Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit
peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout
ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des
Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de
Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal
pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée
se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent
presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom,
ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux
royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.
Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger
une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un
gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles
révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en
douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on
ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se
soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux
de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur
équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans
doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les
esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands
qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua,
il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en
étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna
avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut
le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art,
enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient
usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie
et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de
son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités
devinrent héréditaires dans sa famille.
Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais
soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques
que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit
arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement
par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils
Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III,
encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la
tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin.
Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique.
L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve
certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement;
et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce
qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état.
Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien
ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la
fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et
tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre
aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer
un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le
gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que
les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte.
Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois,
l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter
Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et
entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il
se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une
guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent,
pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi.
Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison;
et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc.
C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le
degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans
bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses
ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le
monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une
place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit,
comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin
avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter
que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste.
Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les
méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit
à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une
armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des
dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant,
qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui
fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la
conquête.
Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord
dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en
créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur
donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la
ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient
faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs
dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient
aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés
qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément
n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop
grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des
haines, des injustices et des révolutions.
Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela
depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de
rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38]
militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire
s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs
désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette
dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant
l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du
nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant
long-temps, des officiers domestiques.
Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son
armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier
de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et
Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur
envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français
se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de
la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses
bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage
qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces
de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son
patrimoine.
Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles
Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les
calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie
en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit
proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette
vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce
qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les
vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun
intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien
espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être
moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins
pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever,
si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns
étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans
savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient
l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne
ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les
lois qui eussent un pouvoir absolu.
Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés,
rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation,
pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit
à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père,
pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile,
pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute
sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques
et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs
usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient
aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit
sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et,
en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.
Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la
désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres,
par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le
maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la
couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et
le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur
les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à
redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire
pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et
Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un
cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une
maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules.
Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au
sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces
les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits
qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.