_De l’origine de la noblesse parmi les Français.--Comment cette
nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et
confirma la servitude du peuple.--Digression sur le service
militaire rendu par les gens d’église._
Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions
accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui
ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la
classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de
fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient
deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30]
ordre.
Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant
héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur
naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent
eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses
obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative
qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de
fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité,
toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive
à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle
espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre
de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles
bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe
séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de
fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait
Leude suivant l’usage ancien.
On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de
la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on
remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la
suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de
l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins
ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence,
dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative
est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration,
leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la
révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent
dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du
serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices
leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient
pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre
distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur
accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier?
Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il
fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle
notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer
ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice:
c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince,
qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice.
Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie
la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une
prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été
rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son
patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses
anciens droits sur les bénéfices.
Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices
tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les
esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que
les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva,
par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement
communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la
dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En
effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les
titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine
un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute
que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative
particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les
seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage
général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes
sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles
étoient des propres.
Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges
particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils
durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne
former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du
prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent
celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne
séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été
unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats
publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne
formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également
redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la
milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit
entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas
davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute
espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur
empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à
le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est
stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils
continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et
leur emportement.
Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent
une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins
funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des
seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines
de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent
à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction
duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et
la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de
la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en
personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une
chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes
consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté
du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie,
violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides
et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps
à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline
ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et
qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés,
avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les
plus scandaleux.
Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs
publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence,
elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple.
Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir
plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans
Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée.
Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits
du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la
noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de
leur avarice et de leur ambition.
Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent
à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître
que leur service militaire fut dans son origine une prérogative
seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont
avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent
obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite
des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des
pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en
faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que
si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la
guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant
l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de
quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur.
Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et
très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques
avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive
de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son
histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et
un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir?
Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges
des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à
l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une
des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats,
et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats
n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit
contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de
l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre
à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à
corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand
nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire
des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs
faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se
tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas
opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été
inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au
clergé la plus grande autorité?
Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans
doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires
que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une
dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale
dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du
clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande
influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir
des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les
derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin
une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation,
éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien
il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de
l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la
discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des
camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter
les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la
guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances
de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes
règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les
seigneurs les plus accrédités.
Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur
accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit
dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit
dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît
connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que
par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal
intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du
clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a
lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire
la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus
respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de
son état.»