_Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la
régence des rois Mérovingiens._
Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules,
l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce
que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit
allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares,
avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne
pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient
envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une
puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles
sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par
ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit
jouir de ses avantages.
Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire
d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la
monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après,
fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains,
des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne
en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient
enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une
province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un
nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne,
après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés
des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur
puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit
pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins,
ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de
l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient
aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste,
tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en
soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands,
les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient
été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter
leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne
méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit
dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister
qu’en détruisant ses voisins.
Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui
n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui
pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut,
ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne
mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie,
avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des
Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire
juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de
prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux.
Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur
les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient
connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient
répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte
que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il
leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils
laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert
le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts
pour les chasser de leurs nouvelles possessions.
Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les
Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes
Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte,
tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses
sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et
les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les
Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre
celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et
les vengeurs de la foi.
Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des
ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient
toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens
solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui
marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux,
que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre.
Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales
et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et
les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de
s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils
y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les
Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit
négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart
contre les autres peuples de Germanie.
Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution
des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer
que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et
les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas
douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et
Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons
et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les
vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales,
qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs
des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter
plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible
de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans
qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils
avoient dû leurs premiers avantages.
Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux
lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient
participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux
Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules
cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui
avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme.
Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état
devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui
auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit
la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir
des soldats aguerris.
Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été
partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces
partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner
souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits
suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés
entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé
à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant,
été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les
étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des
brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur;
ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur
eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée
mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français,
amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en
état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà
des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans
les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que
leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui
des rois Mérovingiens.
_Fin du livre premier._
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.