CHAPITRE VII.

_Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la

régence des rois Mérovingiens._

Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules,

l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce

que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit

allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares,

avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne

pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient

envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une

puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles

sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par

ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit

jouir de ses avantages.

Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire

d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la

monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après,

fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains,

des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne

en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient

enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une

province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un

nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne,

après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés

des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur

puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit

pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins,

ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de

l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient

aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste,

tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en

soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands,

les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient

été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter

leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne

méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit

dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister

qu’en détruisant ses voisins.

Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui

n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui

pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut,

ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne

mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie,

avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des

Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire

juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de

prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux.

Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur

les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient

connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient

répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte

que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il

leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils

laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert

le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts

pour les chasser de leurs nouvelles possessions.

Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les

Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes

Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte,

tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses

sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et

les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les

Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre

celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et

les vengeurs de la foi.

Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des

ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient

toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens

solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui

marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux,

que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre.

Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales

et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et

les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de

s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils

y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les

Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit

négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart

contre les autres peuples de Germanie.

Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution

des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer

que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et

les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas

douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et

Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons

et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les

vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales,

qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs

des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter

plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible

de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans

qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils

avoient dû leurs premiers avantages.

Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux

lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient

participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux

Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules

cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui

avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme.

Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état

devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui

auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit

la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir

des soldats aguerris.

Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été

partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces

partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner

souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits

suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés

entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé

à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant,

été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les

étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des

brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur;

ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur

eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée

mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français,

amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en

état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà

des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans

les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que

leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui

des rois Mérovingiens.

_Fin du livre premier._

OBSERVATIONS

SUR

L’HISTOIRE DE FRANCE.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 39 / 92 题