CHAPITRE IV.

_De la conduite et des intérêts des différens ordres de

l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois

Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette

nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._

Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il

est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque

violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et

analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert

patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en

menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre

à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois.

La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses

forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs,

elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des

Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles

qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre

dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans,

s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient

qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à

la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des

comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans

leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince,

étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois.

Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque

sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir

leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si

on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et

d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions

comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa

puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à

leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt

étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans

doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état,

auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et

causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient

trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien;

l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et

ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie,

si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une

faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence

de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se

proposoient.

Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque

toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de

réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le

temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient

admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le

crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien

de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux

qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée

d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent

augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir

plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient,

moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des

bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent

enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées

firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer,

le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être

prodigue.

Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution

l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les

ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres

passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux

toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle

inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à

force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces

siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu,

et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur

protection. De là les richesses immenses données aux églises par des

hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de

Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se

faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne

ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois,

dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms

d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout

l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir.

Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de

cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude

de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on

lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner

à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à

se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu,

Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit

quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou

trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune,

sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par

la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les

monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient

donnés.

Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en

eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la

manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et

reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et

des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à

cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle

qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi

par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et

qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et

Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité,

qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices

qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux

églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient

été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable

que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent

même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui

les possédoient.

Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à

perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour

ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes

qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice,

ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute

contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la

couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs

que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité,

ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par

une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant,

devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le

traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté

quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution

subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune

voie d’accommodement entre les grands.

Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à

la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont

Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette

princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens

pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour

trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter

aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se

comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne

tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans

les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer

que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le

sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa

au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la

cour de Thieri.

Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à

gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut

pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit

sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les

dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les

Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de

Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince,

dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils

déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour

marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur

ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle

d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus

ignominieux.

La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely;

et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les

possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore

équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution

pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une

reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et

que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur

avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup

qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il

avoit trop bien servi la vengeance.

La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud

tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de

l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs

avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et

non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette

assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et

durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable

qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles.

Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où

dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent

à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences

de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de

tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des

règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des

préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les

rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser

quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs

monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux

duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia.

Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles

qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable

que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer;

puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement

des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de

Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre

Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités.

Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire

s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes,

et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une

loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir

arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le

déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant

à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il

reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi.

L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue;

et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre

ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à

s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de

Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit

dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles

qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de

défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin

ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir

les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs

gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée

de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque,

parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des

passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient

des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince

pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit

ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné

les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient

encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois

auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés

à les mépriser?

En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette

révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont

entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière

satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent

vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des

Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du

règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous

les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus

le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement

des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer

dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de

céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs

qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent,

et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient

en jouir.

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 36 / 92 题