_De la conduite et des intérêts des différens ordres de
l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois
Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette
nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._
Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il
est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque
violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et
analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert
patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en
menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre
à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois.
La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses
forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs,
elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des
Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles
qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre
dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans,
s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient
qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à
la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des
comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans
leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince,
étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois.
Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque
sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir
leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si
on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et
d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions
comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa
puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à
leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt
étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans
doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état,
auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et
causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient
trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien;
l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et
ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie,
si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une
faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence
de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se
proposoient.
Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque
toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de
réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le
temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient
admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le
crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien
de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux
qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée
d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent
augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir
plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient,
moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des
bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent
enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées
firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer,
le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être
prodigue.
Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution
l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les
ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres
passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux
toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle
inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à
force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces
siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu,
et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur
protection. De là les richesses immenses données aux églises par des
hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de
Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se
faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne
ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois,
dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms
d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout
l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir.
Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de
cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude
de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on
lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner
à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à
se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu,
Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit
quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou
trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune,
sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par
la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les
monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient
donnés.
Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en
eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la
manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et
reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et
des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à
cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle
qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi
par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et
qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et
Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité,
qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices
qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux
églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient
été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable
que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent
même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui
les possédoient.
Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à
perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour
ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes
qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice,
ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute
contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la
couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs
que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité,
ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par
une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant,
devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le
traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté
quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution
subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune
voie d’accommodement entre les grands.
Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à
la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont
Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette
princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens
pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour
trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter
aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se
comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne
tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans
les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer
que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le
sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa
au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la
cour de Thieri.
Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à
gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut
pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit
sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les
dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les
Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de
Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince,
dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils
déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour
marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur
ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle
d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus
ignominieux.
La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely;
et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les
possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore
équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution
pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une
reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et
que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur
avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup
qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il
avoit trop bien servi la vengeance.
La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud
tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de
l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs
avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et
non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette
assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et
durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable
qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles.
Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où
dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent
à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences
de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de
tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des
règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des
préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les
rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser
quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs
monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux
duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia.
Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles
qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable
que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer;
puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement
des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de
Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre
Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités.
Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire
s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes,
et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une
loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir
arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le
déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant
à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il
reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi.
L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue;
et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre
ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à
s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de
Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit
dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles
qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de
défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin
ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir
les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs
gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée
de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque,
parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des
passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient
des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince
pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit
ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné
les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient
encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois
auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés
à les mépriser?
En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette
révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont
entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière
satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent
vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des
Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du
règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous
les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus
le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement
des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer
dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de
céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs
qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent,
et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient
en jouir.