_Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du
gouvernement démocratique des Français.--Comment les
successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande
que celle qui leur étoit attribuée par la loi.--Tyrannie des
grands.--Établissement des seigneuries._
Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations
fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques.
Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient
en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes
économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens,
de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples
différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec
des préjugés opposés.
Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se
déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de
choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les
forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le
malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à
leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils
essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils
éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine;
et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers
Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les
Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet
de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les
enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le
vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil,
ou dont on se rachetoit par une composition.
Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles,
portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé
l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature
des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par
conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages
que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à
quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens,
et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces
lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire
observer?
Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du
prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de
pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une
société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette
forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation
sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens.
Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les
qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune
et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir;
mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de
la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes
relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins
et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes
de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent
insensiblement de leurs anciens principes politiques.
Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient
répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne
conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation
semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un
même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance
qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit
attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce
qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus
après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il
eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses
nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le
bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans
les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement.
Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à
leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la
pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des
hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie,
sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français
étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un
appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et
que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit
les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce
qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira
une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force
sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte
de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore
trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire,
la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils
seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils
s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle,
et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se
tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer.
Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se
trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands,
qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette
aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide;
les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux
pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les
lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et
que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes,
les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts
opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur
autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans,
les autres ne demandoient qu’à être esclaves.
Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne
respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités
qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses
successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on
pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la
religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est
de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être
encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps
d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges
avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives
qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs
romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et
qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les
autres ordres de la nation.
Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux
puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres,
et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a
rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les
évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le
premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que
le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas
mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence
de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché
de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le
plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des
hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer
les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de
l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public.
Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque
Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la
liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est
citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions
de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille
endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que
ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec
les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir
arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain,
revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si
quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le
corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous
vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à
propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.»
Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient
attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation,
si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions,
eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie.
Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de
courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de
fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe
commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous
les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges
particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une
place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former
le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice
dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par
les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs
différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus
considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés.
Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de
mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime
publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches
ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer
l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois
qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent
pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les
évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que
leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux
dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les
plus distingués.
Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même,
s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque
présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une
francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent
viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et
les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés
à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans
soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de
libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion
de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent
indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont
eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des
fiefs.
Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite
des partages survenus dans les successions, les Français voyoient
diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le
prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre
des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis,
qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en
trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de
toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance
des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils
n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver
le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés.
Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de
leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui
vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour
abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et
leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne
crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées
par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage
des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des
impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par
lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit
de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la
plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement
des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que
les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers
légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament;
autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs
troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout,
parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande
que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de
Germanie.
Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur
autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se
courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands,
qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient
les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur
d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent
les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec
laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils
aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils
n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire
des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec
lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les
désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les
violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que
quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans,
ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres
avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos
seigneuries[19] patrimoniales.
Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement
leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou
de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs
voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de
leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les
plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant
que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée,
et de la reconnoissance qu’elle méritoit.
En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis,
partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient
continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs
voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les
Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point
si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes
mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se
mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient
avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques
Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses
miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort
vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne
fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs,
devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur.
Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur
emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que
le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le
champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du
gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de
l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont
les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place,
on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités
ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux
iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à
l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la
cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge.
Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction
des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut
acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus
tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux
magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les
terres des seigneurs.
Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent
les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens
historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent
pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces
qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient
trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par
les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions
atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les
lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords;
aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la
perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient
aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut
se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour
sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle.
On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant
de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs
d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous
a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens
mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du
soin de les servir.
Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos
chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques
écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement
des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu
du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique,
et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée
dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre,
tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni
ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une
autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas
détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou
de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins
en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre
avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première
race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber
les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun
usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce
qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin.